Lionel-Ray-juillet-2017[1]Lionel Ray, juillet 2017.

 

Distances

 

1

ce n’est plus un chant

(l’effort perdu le

mauvais usage de

la musique) ou ce

qu’il faut pour changer

 

de joie ! détruisant

le regard même, ou

la féroce clarté

du regard (les graines

souffrent aussi sombres)

 

maintenant que je

suis nul et froid, sans

le moindre feu aux

lèvres, et rien n’est sûr

ailleurs (le néant

 

même) et ras, désert,

rejeté du temps,

l’opéra défait :

les oiseaux tombent, le

ciel pourrit, l’eau m’é-

 

touffe ! ce n’est plus un

chant (aux limites du

monstre) ou me taire ou

le visage privé

d’aube, et rien rien rien !

 

2

vous aussi aveugles

vous aviez des joies

pourpres comme des princes

des réponses pour le

désir et la mort

 

vous aviez des mains

pour la fièvre je sais

vous pouviez garder

la folie en laisse

en otage rieuse

 

il y avait des

fleurs aussi et des

mots essentiels des

trains pour le départ

des terres jeunes toujours

 

et vous répondiez

nommant les fêtes les

grilles le fracas

les viandes les chaînes

parlant de paroles

 

vous étiez clairs proches

comme un chiffre comme

l’invention avec

des rires des lanternes

pour trouer l’ombre ou

 

la voix assurée

la voix par millions

par fleuves par routes

vous et moi ensemble

aveugles vous aussi

 

4

et l’arc d’Eros en

poche ! le remarquable

accident de chaque

vie ! et quoi ? une fois

je fus un pays

 

paré de matins

je pouvais parler

de la hauteur et

du bleu virginal

des guerres et des jeux

 

un pays de femmes

franches et de chaleur

j’étais peut-être un

nom imprécis ou

un commencement

 

de forêts une note

nouvelle ! et j’ai cru

vivre comme vit le vin

dans la rareté

avec un soleil sombre

 

en moi, à hauteur

de terre et de lèvres !

je parlais sans honte

feu épanouissant

sans trop de dégoût

 

7

quelquefois je rêve

au nouveau dédale

je rêve – il y a

de puissantes paroles

à dire ! à faire ! et

 

la terre intacte ! le

soleil droit ! je rêve

derrière les grilles

des étouffements

des alphabets gris-

 

âtres dans les trous

de taupe les rites les

yeux des mouches, et pour-

quoi dis-je l’aventure

de rêver quelle autre

 

fièvre pour quel massif

de lilas pour quel

buisson de hourras

le temps qui nous accouche

d’hommes et d’orages, je

 

rêve aussi parfois

de l’assaut furieux

des jours et les mots

aux portes frappent comme

au commencement

 

In, revue « Action poétique, N° 58 », 1974

Du même auteur :

« Terrible est le visage du temps... » (10/10/2018

 Construire (09/10/2019)