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Caste des guerriers

A Christian

 

MELOPEE VIKING

 

Les chevaux de la mer n’auront pas de poulains aux herbages d’écume abolis

     sous le vent.

Les marées porteront aux veilleurs d’océan, de nos peuples ramants le sauvage

     regain.

 

Nous cherchons un pays plus vaste que la faim, plein de signes, de voix, de

     meurtres dans les airs

Et de hautes cités où des saintes de pierre font un rêve plus fort que l’écume

     des vins.

 

Une épouse qui soit plus douce qu’un poulain, le regard aussi frais qu’un

     naseau frémissant

Un amour aussi pur que le fer et le sang, que la mort dans les yeux insoumis du

     matin.

 

Quand la rouille du glas et les cris du tocsin s’éteindront sous l’ortie dans les

     vagues de pierres

Quand les guêpes naîtront où les femmes chantèrent aurons-nous terminé nos

     funèbres destins ?

 

Pourrons-nous en mourant voir la reine des brumes, plus pâle, encor plus pâle

     entre ses colliers blancs ?

Pourrons-nous endormis sur les bords du Couchant écouter la rumeur des

     suprêmes lagunes ?

 

Tous les dieux sont moins fiers qu’un sauvage poulain, tous les cieux sont

     moins forts que les cris des brisants.

Les marées étendues sur nos peuples gisants, les chevaux de la mer n’auront

     plus de poulains.

 

ENFANTS

 

La Caste sans pitié, la face de colère

Qui hennit à la mort dans les rues des villages,

La meute qu’on entend dans les nuits de pillage

Faire hurler les enfants et posséder les mères,

Dieu parfois en voyant son grand corps sur la terre

Ou sa fièvre penchée sur l’ombre sombre d’un puits,

S’étonne en découvrant sous la touffe rebelle,

L’âpre narine et l’entr’œil fauve du cruel,

La joue limpide et dans ses plis de puberté

L’amer velours, amer à la bouche enfantine.

 

Anges violateurs, ils meurent en silence

Tous les tueurs, tous ceux qui n’ont pas eu d’enfance

Enfants martyrs, enfants bourreaux, enfants perdus

L’enfant, l’enfant David, qui jouait de la lyre

Est couché dans le lit des guerres courtisanes

Et Dieu devra peser sur une autre balance

Marqués de l’acte impur et du sang de la Bête

Ces terribles épis des moissons violentes.

 

LA PRIERE D’IBRAHIM

 

J’ai nommé mes amis avec des coups de pierre.

Mais quand il a roulé brûlant dans la poussière

L’enfant sombre qui saigne est l’élu, mon égal.

Donnerez-vous, Seigneur, à vos hommes de guerre

A l’enfant Ibrahim, aux princes des ruelles

De succomber debout devant un garçon fier ?

 

Olivier, Olivier, Dieu ne mette entre nous

Que mon cri, ton silence et ces noces de fer.

 

LES PLEUREUSES

 

Sur le bord des fleuves de Babylone

Les yeux dans les yeux nous avons pleuré

Sous les cils des veuves de Babylone

Les soleils éteints des corps mutilés.

 

Dans le ventre obscur des berceuses d’hommes

L’enfant boit le vin des songes guerriers

La nuit dans les bras des pleureuses d’hommes

On entend gémir le sang meurtrier.

 

Sur le bord des fleuves de Babylone

Sous les dieux du Sang nous avons gémi

Dans les bras des veuves de Babylone

Nos enfants guerriers se sont endormis.

 

CORNE DES LASSITUDES

 

Sur la berge des lassitudes

Europe des palais tremblants

Quelle ombre avec ses dogues blancs

Va soufflant dans ta corne rude ?

 

C’est le mal d’être aux chambres froides

Au bord des siècles engloutis

Lorsque les dieux sous les Pléiades

Ne savent pas qu’ils ont péri.

 

L’Atlante et ses royaumes d’herbes

Roulent dans le fracas des eaux

Entends la plainte du Superbe

Europe, enceinte du Taureau.

 

CAP DES TEMPETES

à Jacques Adout

 

I

Comme un oiseau cloué sur le mât des tempêtes

Comme un bûcher noirci sous les corps des noyés

Horn où le cœur devient plus lourd et l’étoile plus incertaine

Les grandes voiles d’Europe expirent au chant rouillé de tes poulies et l’esprit

     heurte son problème.

Mais je saisis tes durs genoux à l’heure où l’homme doit périr ou trouver son

     chemin d’océan

Horn où l’on entend les plus rudes voix du monde et la plus haute monotonie

     de Dieu

 

II

Les grands navigateurs de l’esprit

De leurs vaisseaux nocturnes captent d’anxieux messages et s’interrogent :

Quel est ce lieu d’épave et de sinistre ? Saint-Georges, quel est ce front

     souillé par le vomissement des tempêtes et qui rit de tes oriflammes ?

Quand plonge la corne des brumes, que s’éteint la sirène des brouillards.

     Quand le cœur se déchire et que l’âme s’abat

C’st le cap des noyés qui balance ses mâts funèbres.

 

Sauvage orateur des tumultes

Nous avons survolé tes orages et enchaîné ces vieux lutteurs qui chancellent

L’Atlante, esprit d’abîme et le Grand Pacifique au cœur jaune.

Nous avons déchiré cet immense regard et nos vautours ont contemplé des

     capitales d’eaux fumantes.

Durs navigants du peuple blême,

En quelques traits de craie au tableau noir de l’atome

Nous avons effacé l’évangile des empires et renversé l’église des chars.

Mais on entend gronder dans le chœur des machines, on entend s’élever de nos

     oeuvres sans maître

Comme un esprit de mort et de morne folie

Et sur nos Tables renversées

Le vent de Horn vient disperser

La cendre de nos cigarettes.

 

III

Lorsque Mars écumant fera silence au cœur de l’homme et dans le ventre des

     canons

Quand de nouveaux drapeaux sur d’autres citadelles diront la science sainte et

     la vigueur des pauvres

Alors à l’orient de la nuit d’amertume où Dieu rêve au chevet des églises

     noyées

Un chemin d’océan s’ouvrira vers la ville

Mais les guerriers n’entreront pas.

 

Pourtant lorsque la nuit s’attarde et que le soleil dit : « Frappez ! » ils frappent.

« Ouvrez et d’autres entreront ! » Ils ouvrent.

Hommes de cime et de bas-fonds. Gens du pourquoi et du comment, cognant

     du poing de la logique et combattant durant le jour

Mais combattus durant la nuit par leur étoile interrogeante.

Ils ont accepté leur destin, ils seront sous les murs des villes

Le vieux sourire nécessaire

Le vieux visage pacifié des dieux retournés dans la pierre.

 

Géologie (1950 – 1957)

Editions Gallimard, 1958

Du même auteur : Géologie  (10/01/2018)