bauchau[1]

L’escalier bleu

A Jean Denoël

 

Les noeuds du cœur, les nœuds de l’âge et ceux des mots

tout noués sont encore à l’ancienne demeure

où j’ai vécu parmi les chambres familières

l’amour du monde avant sa chute dans le froid.

Un rayon adouci par la pente d’un arbre

brille peut-être encor sur les grands lits de cuivre

la grive, la perdrix, l’escalier de septembre

et l’enfant qui touchait la terre sans semelles.

 

L’escalier descendait vers la ferme et les granges

où tournaient les saisons, pailles hautes, royaumes

suivis de mort prochaine et de vents,

C’était un escalier tournant, de pierres bleues

toujours humide, avec sa voûte qui suintait

une rampe élimée, ses cals et ses jointures

où l’on sentait l’usure immense des années

le poids des hommes fatigués, le poids des pauvres.

Comme il était profond et sombre on avait peur

de commettre la faute et le désir secret

d’y tomber, entraînant la plus belle servante.

Et l’on rêvait des cris, tendres cris des surprises

et du bruit des sabots qui glissent vers le mal.

 

Il fallait traverser au milieu des fumées

l’office où s’affrontaient le charron et les gardes

dont les guêtres sentaient la pulpe de l’automne.

Plus lente était la voix des hommes de charrue

qui mènent labourer les juments dans la plaine

et dans les chemins creux les belles braconnières

pénitentes qu’on voit, le dimanche à la messe

sourdes et sans regards, chanter aux bancs des filles.

Souvent les soirs de paye aux couleurs de genièvre

je me sentais saisi, seul et rasant les murs,

par cette opacité de la chose réelle

et je fuyais dans l’escalier. Par peur de l’ordre

qui m’enserrait partout de nœuds et de racines

qu’il fallait arracher pour être, ordre admirable

dans l’amour de Mérence et de son tablier blanc.

Peur des puissants velus, hommes d’un coup d’épaule

qui sortaient les charriots embourbés de l’ornière

et soulevaient, fichus dénoués, les faneuses

perdant leurs sabots peints, endormies sous les meules.

Hommes, pour être vous, l’enfant a traversé

l’étendue de la peur et par l’escalier bleu

jusqu’aux cœurs où battaient l’amour du temps naïf

il n’a jamais voulu, Orphée, que redescendre.

 

Tout le désir de l’ombre attirait l’escalier

d’un cœur lourd vers le bas, la naissance de l’herbe

et la joie qui montait des servantes moqueuses

portant les grands paniers de linge du soleil

avec des rires de genêts, des bras soudains,

la sybille riant obscure du corsage.

 

Toute vie emplissant de force les narines

s’amplifiait là, dans la lumière sous-marine,

la joue contre la pierre on sentait sur les marches

le sel bleu de la mer et ses cris, ses bonheurs

quand le feu l’étreignait jadis, le feu sans hommes.

La pierre devenue la servante du riche

était dans l’escalier pauvre, domaine pauvre.

Pierre de l’homme originel, père confus

homme encore englouti dans la mer, homme d’algues

et de sel ingénu, vagabond mais le seul

à vivre encor au temps plus vaste des racines

les mouvements des grandes vagues immobiles.

 

Les pauvres du canton venaient depuis toujours

manger dans l’escalier. D’un blason de malheur

chacun tenait de droit sa marche habituelle

et pouvoir d’opiner dans l’antique sénat

dont les avis avaient du poids dans la contrée.

C’était un très vieux peuple aux surnoms animaux

dont l’esprit travaillé d’un invincible rire

descendait de plus loin que les eaux du baptême.

Ils taillaient des bâtons aux sculptures d’écorce

faits comme eux de bois vif et rusé dans l’attente

et cachaient, dans leurs sacs profonds, les vrais trésors

les pipes, les sifflets qui sentent le taillis

ou les noix fraîches de l’automne avec du vent.

Par leurs chemins matois, par des malices d’herbes

on était entraîné aux patience rebelles,

aux résistances des forêts, hautes souplesses

qui luttent sans effort, amoureuses du temps.

 

Quand ils partaient, geignant et riant par saccades,

j’aurais voulu les suivre et m’en aller sans nom,

sans chemin, sans raison, vers un pays perdu.

Après eux l’escalier n’était plus qu’une absence,

une angoisse des murs où mon frère du poing

frappait, petit taureau irritable des cornes.

Un homme de plus loin venait parfois, plus noir

et qui criait dans l’escalier, voulant du vin.

Les pauvres, si c’était leur jour, regardaient l’homme

dévorer en silence, eux reviendraient, lui pas.

C’était un étranger, un seigneur du voyage,

porteur sombre du mal qui brillait, candélabre

éteint mais toujours beau. On savait que le Christ,

et Mérence courbant vers lui sa taille tendre

pour son âme en danger l’aimaient plus que les autres.

Dans quelle obscurité aux repas de famille

m’ont refoulé ces beaux préférés de Mérence,

son unique folie, disait-on, et sa croix.

Je me laissais glisser de ma chaise. Pourquoi

l’amour fut-il alors piétiné sous la table,

l’âme égarée par le mystère des paroles ?

Le noir était si noir que ma clarté l’aimait

et je n’étais plus rien, rien qu’un enfant qui fuit

qui va pleurer dans les greniers où l’on oublie.

Un jour le plus nocturne et le plus beau d’entre eux

sa bouteille brisée sur le seuil, récita

trois fois en blasphémant : Je vous salue Ma rie.

Ces rires mutilés s’écrasent sur les pierres

quand l’eau sainte des mots, troublée, retombe en larmes

mais l’homme, saisissant Mérence dans ses bras,

la baisa sur la bouche et partit. Sans défense

Mérence me restait, mais laquelle ?

Scandale que ce jour fût un jour sans orage

né d’un beau temps d’avoine et d’arbres sans effroi.

Par l’amour enfantin, la forme déchirante

de Mérence brisée, fut-elle douce image,

fut-elle, aux profondeurs de l’âme, saccagée ?

Quand mon cœur divisé, profanant son église,

était déjà forcé et suivait son voleur.

 

L’escalier

Editions Gallimard, 1964

Du même auteur :

 Géologie (10/01/2018)

Caste des guerriers (10/01/2019)

Tombeau pour des archers (10/01/2020)