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Henri Rousseau, le douanier

A Marcel Arland

 

C’est le commencement, le monde est à repeindre,

l’herbe veut être verte, elle a besoin de nos regards ;

les maisons où l’on vit, les routes où l’on marche,

les jardins, les bateaux, les barrières

m’attendent pour entrer dans leur vrai paradis.

Je ne suis pas ici pour me moquer des choses ;

dans mes yeux qui les recueillent elles font de beaux rêves

et dans mes yeux puis dans mes mains elles deviennent sages,

égales et polies comme des images.

 

Je voudrais être du ciel l’absolu photographe

et pour l’éternité fixer la noce de Juillet,

la mariée comme une crème et la grand’mère qui se tasse

et le caniche noir et les invités à moustache

qui sont de la même famille.

 

J’empêcherai pour toujours de bouger

les voiles blanches qui vont sur l’Oise,

les branches aux feuilles nombreuses

des chênes,  des peupliers et surtout des acacias

et les nuages montagneux et l’eau de la Seine

pour qu’elle devienne lisse comme un canal.

 

J’empêcherai aussi de s’en aller de la mémoire

les souvenirs de notre service militaire

dans les pays épais des Colonies

et côte à côte rassemblés comme par un songe

je placerai sur les étagères du monde,

avec leurs couleurs véritables et devenues sans danger,

la charrette de voisin et son cheval tout neuf

dans l’avenue de banlieue aux arbres ronds

et les flamants et les grands lotus et les petits palmiers,

le gros enfant apoplectique et son pantin

et le tigre méchant et ma femme défunte

et les singes suceurs de gros orteils orange.

 

Et moi-même en veston la palette à la main

aux portes de l’octroi sous les drapeaux du jour,

devant le pont où je vois tous les réverbères

et les maisons dont j’ai bien séparé les cheminées

afin que le vent tourne autour d’elles,

je resterai debout très grand dans le ciel départemental,

j’arrêterai pour vous les heures d’aujourd’hui.

 

 

Figures

Editions Gallimard, 1944

Du même auteur :

Quand bien même… (17/06/2015)

La môme néant (17/06/2016)