d4a56b0213d25a89d2afe78842bdee35[1]Paris 1954

 

Le paysage

 

 

     Non, la terre n'est pas couverte d'arbres, de pierres, de fleuves : elle est

couverte d'hommes.

    Si les meilleurs sont enfermés dans un long supplice, s'il n'y a plus que le

mensonge qui se montre, chamarré de fausses prairies,

     si quelqu'un te dit : "Admire le soleil !" - et tu ne vois que le miroitement

de la boue, ou bien : " Fais ton devoir !" - et on te tend un couteau pour égorger

ta mère et ton frère,

     alors tous les arbres sont abattus, les pierres noircissent et s'effritent, les

fleuves sont des cloaques infâmes.

     Tu ne peux plus avancer, tu n'oses plus regarder ni entendre. Méfie-toi du

mouvement des feuilles : de patients imposteurs les agitent pour te perdre.

Dans le bourdonnement touffu de la batteuse, un monstre caché guette le grain.

Tu te détournes avec horreur.

     Brusquement, un jour d'été, les démons ôteront leur masque et, désignant

vingt millions de cadavres alignés, éclateront de rire : "Hein ! quelle bonne

farce !"

     Aussitôt, les vrais hommes remonteront au grand jour. Même ceux qui sont

morts. Ils parleront droit et juste, à haute voix. Alors il y aura de nouveau des

arbres, des pierres, des fleuves.

     Tu longeras un mur : il te répondra gentiment. Tu prendras une branche, elle

te dira "Je t'aime", tu pourras la serrer sur ton cœur.

 

 

Jours pétrifiés

Editions Gallimard, 1947

Du même auteur :

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