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Miroir du chemin,

Chronique des branches

I

Non pas l’estuaire des miroirs,

non pas la rose des vents.

Toute chose est une aile

ascendante dans mon sang,

dans les champs,

nageant dans l’orbite des saisons.

 

          J’ai fait de mon visage le frère de l’herbe

          et mes pas se sont livrés à la nostalgie

          des miroirs.

          J’ai vu les éléments pleurer, ouvrir

          entre nous la blessure fraternelle.

          J’ai reconnu le signe attestant

          que je suis prélude à l’annonciation,

          plante de l’Orient au jardin de la prophétie.

 

 

 

Non pas l’estuaire des miroirs,

non pas la rose des vents.

Toute chose est chemin,

les frontières et leurs étendards,

l’embrasement, les barricades,

la rencontre et son ascension,

la voix, ma voix dans mes paumes,

les oiseaux qui s’éloignent

et laissent leurs noms parmi les branches,

les branches et leur histoire.

 

 

 

          Nous avons inauguré une autre patrie

          et dans l’arbre aux oiseaux

          nous avons progressé.

          Nous étions espace pour leurs malheurs

          Et comme eux nous sommes partis…

                    Toute chose est chemin.

 

Nous avons enlacé nos amertumes, gravi

la virginité des altitudes.

Revêtus de symboles, nous avons pris leurs couleurs

et nous en avions teint leurs tuniques.

Les colombes qui s’engendrent dans nos visages

          sont chemin.

Les mirages et sa flûte sont chemin.

Toute chose est chemin –

les visages qui se suivent

dans la poussière du chemin

et l’adieu qui veille dans la désolation

          du chemin.

 

 

 

          Ô temps de la pluie,

          accorde-nous tes bienfaits et invente

          pour les arbres une nuée, robe tissée

          de notre tendresse.

          Désaltère ceux qui languissent,

          ceux qui nous ont désaltérés.

          Ô temps de la pluie…

 

Soudain, entre la nature et moi

ont surgi une langue et des lettres.

L’air s’est muée en échelle,

j’ai commencé à marcher

entre l’espace et mes yeux,

errant dans les oripeaux de la nature.

 

 

 

Si tu étais cavalier, ô courrier de la distance,

ma nostalgie serait cavale.

 Si tu étais désert, mes mains seraient caravanes.

Si tu étais flamme, je serais l’amant étranger

qui se dirige vers elle

et la voyance serait mon étoile.

Ô courrier de la distance…

 

II

 

Les vents m’ont accompagné,

les vents et leurs pierres prophétiques.

     Une pierre domine la ville,

     une pierre est servante de la ville,    

     une pierre immense qui roule dans la bague du calife,

     une pierre, étoile légère

     que les jeunes filles suspendent

     entre leurs rêves familiers

     et les yeux des miroirs.

 

 

 

Je confie à la pierre

ce que dans mon voyage le jour laisse

de ses décombres,

ce que laisse le voyage.

La pierre

est traversée par un fil de repos

et dans sa trame se trouvent mes yeux,

les forêts et la pluie.

La pierre est traversée par une ville

qui chaque nuit renaît.

Je cours, je fouille dans ses fissures.

Les magiciens se perdent

dans la ville de la pierre.

     mais je confie à la pierre

     ce que le jour laisse de ses décombres,

     ce que laisse le voyage.

 

 

 

Les vents m’ont accompagné,

les vents et leurs pierres prophétiques.

     Et ceux qui avancent dans la flamme

     plantent les arbres du rêve,

     ouvrent dans la cendre des oiseaux

     un portail…

 

          Nous avancions…

          Nos pas étaient de blé.

          Nous avancions…

 

… ceux qui voient le chemin tel un chant

dont la source est dans leurs pas…

 

 

 

          Nous nous sommes rencontrés

          entre la nuque du chemin

          et sa croupe.

 

…ceux qui surgissent

des forteresses d’assaut,

étendent leur domination

jusqu’aux confins de l’étrange

dans les prémices du végétal…

 

          Nous nous sommes inclinés

          devant le chemin et ses nids.

          Nous avons vu

          la magie de ses dimensions,

          entendu sa voix.

 

 

 

… ceux qui tempêtent,

ceux qui viennent

comme vient l’heure…

 

          L’œil de l’étrange – pluie ou nuée

          sous nos cils.

          Nous nous sommes étonnés :

          pourquoi la folie n’a-t-elle pas ouvert

          ses fenêtres à nos pas ?

          Nous nous sommes étonnés …

 

… ceux qui ébranlent

l’eau des siècles… 

 

 

 

          Nous avons sauvé du naufrage

         une patrie flottante…  

 

… ceux qui nomment l’innommable,

ceux qui brisent les frontières,

font sauter les verrous,

fondent des chemins dans le chemin,

les dépassent…

 

          Nous avons entendu notre écho

          voyager dans l’herbe.

          Il venait des extrémités de la mer.

 

… ceux qui se précipitent

dans la haute mer du rêve…

 

 

 

          … nous étions

          l’or de la nuit et des déserts

          au-dessus de Grenade, dans Boukhara…

 

… ceux qui avancent

entre flamme et métamorphose…

 

          … nous avancions…

 

Tous m’accompagnaient…

Chaque jour après le sommeil,

un soleil me raconte :

 

 

 

          Nadir le Noir (1)

          lit au nom de Dieu et du malheur

          la légende du pain, la poésie de l’eau.

          Nadir le Noir,

          les arbres le portent.

          Toute branche est poing et épée,

          mûrie avant l’été,

          mûrie après l’été.

          Nadir le Noir s’en est allé

          pour revenir au mois de tichrîn (2)

          au commencement des pluies…

 

… Mihyar (3) a vu

comment le soleil vient à moi

chaque jour, après le sommeil,

comment l’eau d’impatience

devient jet de flamme

et la fleur perdue dans le chemin

est plus vaillante qu’une ville.

 

III

 

La terre ouvre sa demeure

La terre accorde ses pas aux miens.

 

          A moi le courroux de la terre,

          sa passion, son versant sauvage,

          le sang dominateur, le sang qui commande,

          surgissant du foyer lointain du temps.

 

La terre ouvre sa demeure

Le nombril de la terre est un lit,

toutes les Histoires s’enchaînent en un collier

suspendu autour de moi…

 

 

 

Notre histoire suinte :

     la braise est en nous,

     en nous les victimes,

     la volupté du sel,

     la volupté de l’astre rouge.

     En nous le réveil de l’éros

     et son offrande.

     En nous la louange de la femme

     écroulée sur la poitrine d’un conquérant

     qui clôture l’Histoire.

     En nous le sang jaloux, étrange, sacré, versé.

     En nous l’esclave – le possesseur et le possédé.

 

 

 

Toute chose est telle qu’elle était

et les rebelles, amis des vents,

blessent le jour et marchent

parmi les blessures…

 

     Mais j’avance, je nomme,

     je redonne à mes mots

     la magie de la création.

     Je nomme par les racines et par leur rythme.

     Je nomme l’arbre de la pulsion prophétique

     au commencement des saisons,

     quand la fumée ne sait pas encore

     qu’entre les champs et mes sources secrètes

     le cadavre du lieu est tombé.

 

 

 

Je nomme et je comble

mes fleuves humains

d’une colère qui tisse des liens

entre ma voix et ses vagues,

dresse les rivages en arc de flamme.

J’ai étreint l’incendie,

j’ai décortiqué l’espace,

j’ai fait de l’espace des fleurs

qui lisent le chemin

et des pas j’ai fait mes interprètes.

J’ai vu mes chants marcher,

leurs pieds tisser des filets

pour piéger les oiseaux du malheur.

J’ai vu mes chants jouer, compter la poussière,

grain par grain,

et le tourment dormir dans l’obscurité

sur la rive de l’étrange.

 

 

 

Deux yeux perçants était le vent,

trouant les ténèbres, blessant le corps

de la nuit, buvant son sang

noir et filtré.

Quand les tombes s’élevaient

ou quand tombait l’ange,

le vent était une démone

et les chants étaient son visage

et ses mains.

 

 

 

          Nadir le Noir était l’écho.

          Assis entre la lune affamée

          et le jardin,

          il découvrait l’ombre,

          camouflait sa faim.

          Il était comme l’éternité,

          Paysan de l’Euphrate

          qui recoud la blessure de l’eau

          et marche. Derrière lui

          marchait le ciel.

 

Le soleil vient à moi chaque jour,

après le sommeil.

L’eau d’impatience

devient jet de flamme

et la pierre perdue dans le chemin

est plus vaillante qu’une ville.

 

IV

 

- D’où viens-tu ?

- De la terre des morts, des jarres de larmes,

et jamais je n’ai habité de maison.

Lorsque je suis descendu dans un cimetière

et que le soleil s’est enroulé autour de ma cheville,

telle l’herbe grisante,

j’ai apporté à la faim ses offrandes.

Mon sang était libation en partance

pour un autre lendemain,

ma main était encensoir,

et à l’entrée du cimetière comme à sa sortie

je n’ai trouvé que des enfants.

Ils étaient la promesse d’une terre gravide,

Ils étaient la marée, les vagues et les cascades.

 

 

 

- D’où viens-tu ?

- Je m’aventurais dans les forêts,

je courais à la poursuite des démones,

je rêvais qu’elles étaient en pain …

 

Un oiseau sans identité est passé.

Il venait d’une terre désertique.

La terre se recomposait comme une amphore

pour la nuit, pour les fleurs fanées

des figuiers de Barbarie.

 

 

 

- D’où viens-tu ?

- J’étais bûcheron et j’ai adoré l’arbre.

J’ai planté la hache au plus profond de ses cils.

 

- Comment es-tu venu ?

- J’ai voyagé dans la caravane de la terreur,

dans les bannières de la folie,

dans les fragments de ma hache brisée,

à bout de force, portant la chronique des branches.

 

V

 

Mihyar descend

dans l’enclos de Qassioun (4),

dans Barada (5),

dans la clairière de l’Auvent (6),

dans la Ghouta (7) dépoitraillée,

dans la nuit,

porté par un tapis de velours.

 

          Les anémones, le filon de diamant,

          le lin, le grenadier,

          sont foule pressée de cavaliers

          dans le liouân (8) de Qassioun.

 

 

 

Le feu devient lac,

l’oiseau naît dans les feuilles du lotus,

l’eau est une barque apportant aux fils

des encensoirs en provenance des cimetières paternels.

 

… sous la mosaïque, nous nous sommes accroupis.

Je me suis glissé dans le brouillard du fauteuil,

dans un tourbillon, dans le giron d’une transe verte,

dans la saveur d’un paradis,

et j’ai entendu la mer pleurer ses vagues consumées.

 

 

 

Rayonnante,

métamorphosée comme la flamme

est cette venelle.

Les pierres ici sont miroirs,

     un roc est maître de la ville,

     un roc est cavalier.

 

Inexorablement il avance,

dévastant, pénétrant le cœur

de la ville. Les roues du jour

se sont effondrées, la ville

s’est rendue, et le soleil

chaque jour après le sommeil,

me raconte :

 

 

 

          Nadir le Noir

          est comme l’éternité

          paysan de l’Euphrate.

          Il recoud la blessure de l’eau

          et marche. Derrière lui

          marche le ciel.

 

Mihyar,

pont qui mène à la descente

vers magie et malheur,

dans le corps terrestre,

dans le corps céleste.

 

     Mon corps est ici, mon corps est là-bas,

     magicien, voix alanguie et sans écho

     qui explore l’espace.

     Les éclairs meurtrissants l’ont séparé

     d’un sang débile.

     Mon corps : coupole du cèdre,

     fleuve voyageur, palmeraie…

 

 

 

Toute chose est telle qu’elle était :

les rebelles, amis des vents,

les pauvres, les femmes, les enfants

blessent le jour et marchent parmi les blessures.

Toute chose est telle qu’elle était :

mes paumes transpercées

et l’écho qui boit le saignement.

Toute chose est telle qu’elle était :

Mes yeux sont bandés,

pain est le chemin.

 

 

 

… une lance est tombée.

J’ai recueilli mes jours,

les ai livrés à mes paroles

dans les racines de l’ éclosion

et la tiédeur de la mort,

dans ma mort amie,

dans un lendemain vagabond qui se  cabre,

dans un éclair fraternel

venant de loin.

Je ne suis que le rythme de mes paroles,

qu’un souffle qui va rôdant,

pulvérisant l’esprit de l’eau

parmi décombres et dispersions.

 

 

 

Mihyar,

ton visage est tour nocturne dans une barque d’encens

et le rêve se cache dans les ailes du ramier.

Le ramier est dans le four

et un canari chantait :

 

          « Ne reste autour de moi que mon ombre.

          Plus de chemin autour de moi que mon ombre. »

 

Il chantait et chantait :

 

          « J’avais une terre, je l’ai donnée.

          « J’avais des arbres, ils sont morts. »

 

Le canari chantait et chantait :

 

          « Toi, visage du lieu,

          ta première moitié est morte.

          l’autre moitié n’est pas née encore. »

 

Il chantait :

 

          « J’avais une ombre, je l’ai donnée.

          « J’avais des arbres, ils sont morts. »

 

Le canari qui a chanté la vie, prié pour la vie,

S’est envolé par désir de mort vers la mort.

 

Mihyar,

     ton visage est tour de lumière dans une barque d’obscurité,

     le rêve se cache dans les ailes du ramier,

     le ramier est corps, ici et là-bas,

     magicien qui explore et ouvre l’espace.

 

Et jour après jour, après le sommeil, le soleil me raconte :

 

… j’ai écouté leurs légendes,

nous avons pétri le pain et nous avons mangé

Nous nous sommes dressés devant les miroirs

et j’ai vu des visages pourchassés,

vu leurs rides et entendu la folie

sonner l’appel et mobiliser les époques.

J’ai vu les javelots s’incliner

au-dessus de nous comme des branches,

j’ai vu les branches dans nos traits,

j’ai vu les vaisseaux dans la trouée du golfe

porter le feu et les vents.

J’ai lavé les miroirs, libéré leur tornade,

j’ai mêlé les miroirs au chemin

et à son histoire

et de ce mélange j’ai fait

l’alchimie des époques nouvelles.

 

 

 

 

Le matin aux flammèches douces et purifiantes

viendra des confins secrets

revêtu de pourpre.

Il sèmera la racine des vents au pays du calife

et dans les régions de papier…

 

Mihyar et Nadir le Noir

ont vu comment le soleil vient à moi chaque jour,

après le sommeil,

comment l’eau d’impatience devient jet de flamme

et la feuille perdue dans le chemin

est plus vaillante qu’une ville.

 

VI

 

Les écharpes de l’espace sont tombées

telle une annonciation.

Ne reste qu’un passant –

les ponts ont absorbé ses traits.

Il est parfois étoile transparente,

parfois il est éclipse.

De l’errance du chemin ne reste que le chemin,

que l’étincelle.

L’eau est un menuisier en maraude –

il donne, il indique

il tend la main

il permet le passage.

 

(1) Nadir le Noir : personnage historique qui survit dans la mémoire populaire.

Comme les Zendjs, esclaves noirs révoltés contre le pouvoir du califat de Bagdad,

Il représente la dissidence et la marginalité.

 

(2) tichrîn : mois d’octobre

(3) Mihyar : le double d’Adonis, son alter ego.

(4) Qassioun : montagne qui domine Damas

(5) Barada : rivière qui traverse Damas

(6) Auvent : il s’agit de l’auvent qui abritait les amis du Prophète au moment de son agonie.

(7) Ghouta : la gufa, oasis irriguée par le Barada, au sud de Damas

(8) : liouân ou iouân : pièce surélevée donnant sur la cour centrale d’une maison

 

Traduit de l’arabe par Anne Wade Minkowski

In, Adonis : « Chronique des branches »

La Différence Editeur (Orphée), 2012

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Au nom de mon corps (23/05/2018)

Chronique des branches (23/05/2019)