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5. Le mémorial

 

la nuit met à nu ses amants

mystiquement elle s’unifie avec la plus petite de ses parties.

Dites au ciel de modifier son nom

dites à la Terre de prendre ma figure

ma face est une lueur aux yeux d’un lac asséché

mon corps a le goût d’un linceul

et c’est pourquoi m’emporte l’orage des labyrinthes

et c’est pourquoi l’univers devient

une fenêtre trop étroite pour mes cils.

 

Je connais l’huître perlière

cierge de la mer

cuisse de la nuit, couteau de la lune

langue d’œillet, lèvre de myrte

je connais le visage et la nuque.

Et là-bas une aire où je m’étends

sans en avoir l’étendue ni les sortes.

Le corps auquel le mien j’ai donné

je ne l’ai pas regardé

celui qui me demanda de le lire

c’est un autre que j’écris

me demanda de l’écrire , c’est un autre que je lis.

Voilà pourquoi je vibre

voix sans parole

à l’intérieur d’un théâtre sans bornes.

Voilà pourquoi

j’entends ces paroles sans voix :

elle t’a saisi, la main de l’aurore, une fois

puis s’est enfuie.

 

Parez-vous, saisons, des lampes d’une histoire qui s’éteint

et dont les herbes ferment les chambres secrètes.

Le printemps brise ses premières clés

il y a là quelqu’un de blessé qui se colle

comme la mouche sur la plaie.

Me voici

qui descends de l’horizon second de la naissance

pour moi se déchire un espace second.

O tendresse gravée sur les murs du temps

éveille tes fauves, lâche-les, grimoire de Babylone

ranime ton ivresse pour m’enivrer.

Mon temps est une chemise trop serrée

et le désir un corps qui la fait éclater.

Je t’efface ô désir / je te découvre

j’entends la vague hennir

je vois un nombril se déployer en savanes.

Un muscle s’arrondit tandis qu’un autre me repousse

et qu’un autre me déchire de moi-même

Je touche la nuque et le cœur, la vibration des os

la saccade des artères

 

Ta face dégorge de mon sang

je prends, je répète, je délire

l’horizon s’encense de sperme.

Femme, permets à mon corps d’établir sur le papier

un promenoir dont tes pas seraient les arbres

un mémorial dont ton corps

serait l’acteur et le mémorant

une ombre dont il serait la référence et les signaux

une surface dont il serait la profondeur

des lettres dont il serait l’écriture.

 

Promène-toi dans ce linceul

que fil à fil tu tisses

en disant à l’aiguille d’aller lentement

et va toi-même

lentement

Et toi, dédale de l’amour

je t’entrevois, mes yeux te saisissent

je t’ai faite de froid et de neige

toi mon étang, ma passerelle

et maintenant respirons à deux

et que mon corps en toi pantelle.

 

BILLET DE SOLEIL – LE – BOUFFON

 

Il efface / découvre le désir

en elle erra son aventure

il l’étreignit dans ses jonctions / fractures

il la gratifia des inflexions de son propre corps

il la prit pour compagne de ses souffles

et pour cantilène

il la descella tel un baume à la guérir de ses blessures.

Comme ils se sont entre-dévorés !

chacun sur l’autre se précipitait

sans trouver rien à dire :

Quoi ! peut-on parler du révélé ?

 

Ainsi donc

il roula dans un tunnel

se réclama d’une toile d’araignée

lutta contre l’aile tombée d’une mouche morte

il se croyait un aigle poursuivi par le soleil

qui lui-même poursuivit une étoile éteinte

en disant : « C’est ainsi que je vis. »

Il se croyait un canari

étranglé par la main soignante

et disant : « C’est ainsi que je t’aimai. »

Du rêve au rêve

il passe : l’espoir

veut que se parachève son dernier automne

puisque l’amour comporte la truffe et la cueillette

or il n’est d’autre toi que l’illusion

ni d’autre illusion qu’une lame de fond :

la vague a dit : C’est moi l’avenir.

 

J’abolis / je découvre mon corps

tu me disais : « Tu te plaignais à moi de la solitude »

et aussi : «  Je vais te simuler l’amour :

un rameau plein d’épines

fut plongé dans le corps de l’amant

chaque épine s’accrochait à une veine

puis on l’a retiré

il a pris ce qu’il a pris, laissé ce qu’il a laissé. »

Mes cellules se dédoublent et s’emplissent

plus encore que celles de la mer

je glisse sur l’arête d’une falaise inconnue

mon langage glisse sur l’arête de l’abîme.

Entre l’ivresse du vertige

et l’ultime assaut d’une invisible destruction

je reste suspendu...

Non ! mais tout comme

entre le dans et le peut-être et le jamais.

La négation est adverbe et l’adverbe attribut

un éclair emporte les lettres du corps

avant de s’éteindre.

 

Mon corps unit des contradictions :

attacher son suaire au pied du soleil

et dire à un papillon

de la couleur de mon visage :

« Ecris-moi sur tes deux ailes et t’enflamme » :

qu’ainsi je m’enfonce

dans les projections du masculin et du féminin

me couvrant d’un rideau de mémoire

effaçant la mémoire sous des symboles de mouvement

qui dénudent mes voies par-dessous, les occultent par-dessus.

Ligne est mon corps

rides mes expressions

- Serais-tu, femme, de la race de ce qui s’écrit ?

-Serais-tu, homme, de la race qui se dit ?

Trop oratoire

pour assumer signaux et computs

trop profond

pour changer mes membres en notes et en gloses

trop transparent

pour faire du temps une rose qui se flétrisse

(ou s’épanouisse)

avec ma face pour pot de fleurs.

La chair se balance

je me chantourne au fil des profondeurs

je me réaxe

je m’abîme

je me mêle à la lame de fond

et mes terreurs se débondent :

que la blessure est le delta, le baume est l’alif

et le corps, des lettre non diacritées.

 

Quel abîme pourra contenir mes membres

il ne pousse pas ici de bambou pour m’appuyer

le climat n’offre pas de nuages dont je puisse augurer la pluie

et voici que j’entends dans mon corps

des fûts qu’on tronçonne

des tronçons qui s’envolent de toutes parts

et moi en détritus je me déverse

tout relâché :

ô amour, tête que le corps

brise veine à veine

amour, ô racine des eaux

élargis-toi

sois la poudre dansante dans un rayon de soleil

la poussière par la poussière confirme.

 

Fixe tes étapes, ô corps

d’ici jusqu’à la mort

quand tu es né, quel âge avais-tu ?

- Je ne sais pas compter en chiffres

mais je convoite mélancoliquement

mes passions ont maîtrisé mes mouvements

je noie le désespoir de mon visage.

Répétons : je suis maître de climats inconnus

dont la cendre me soulève, mais me guide vers...

 

PAGE EXTRAITE D’UNE CHRONIQUE SECRETE DE LA MORT

 

Répands-toi, ô buée, ô mon sang

sois la camarade de mes prolongations

il y là des vagues arrivant de grèves invisibles

et qui se disent mes prolongations

il y a là une argile qui déguise son nom

une syllabe exilée de sa voix

un horizon sur la lèvre de l’horizon ultime

et qui se disent mes prolongations

et des Saharas intramusculaires

et qui se disent mes prolongations

 

Et toi, fleur des douleurs, dote-moi d’autres possibles

sois maternité

fleur avec tes milliers de pistils et d’étamines

de cupules et de corolles

oh ! dote-moi, fais-moi souvenir

de mon visage sur lequel tu te penchais

chaque fois que l’air ou que l’onde

nous réunissaient pour déchiffrer la mort

et que nos odeurs se mêlaient

et que nos membres

poussaient gémellaires

 

Alors je te disais : « Tu vas mourir prise par l’eau »

tu me disais : « tu vas mourir pris par le soleil. »

Mais au moment où tu t’étioles entre mes yeux :

plus rien ne nous sépare qu’une flamme, une flamme

et les dédales du dimanche, samedi, vendredi, jeudi.

J’associe en toi le désir à ce goût de terre

la joie à cette haleine de mort

et voici mon corps

tatoué de tâches d’affliction

qui rampent entre mes paroles

quand s’épaississent des brousses d’insomnie

et que s’élèvent devant moi les monts

et que dorment les arbres

chaque caillou ayant deux ouïes pat où il m’entend.

 

Je me figurais que la main eût une main

que le visage fût le visage

et c’était là pure concession au sable.

 

BILLET DE SOLEIL – LE – BOUFFON

 

Le corps se souvient / l’amour oublie

l’amour : s’en aller / le corps : venir

l’amour : inhibition / le corps : perturbation

l’amour : une dérision cosmique

pour que persiste la fissuration de l’éternel

pour que nous chuchotions le doute

 

DEUXIEME BILLET

L’amour est roi de négativité

Un enfant reste en état de naissance

l’amour est un mode : multiplication des amants / raréfaction de l’amour

un lit plein de divins insectes qui crachent le délire cosmique

les cuisses de la lune s’y recroisent avec celles du rat

la mâchoire du soleil et la langue du lézard s’y baisent

l’amour : une bouche déviée de son lieu.

N’attends pas de l’amour la béatitude

ne l’attends pas non plus de la haine

demande-la plutôt à la bruine qui ne s’interrompt

à la nage des nuées

dans un espace interrogatif

dans un espace de désir

(l’un et l’autre sont anonymes

et lui-même sans nom).

 

TROISIEME BILLET

 

Depuis que le ciel a commencé à nourrir la Terre

la malheureuse s’est divisée en deux moitiés

l’une de l’autre

l’autre de regret.

Avant les temps, la faute

après le temps, le regret

entre les deux, l’homme : un lupanar.

 

Traduit de l’arabe par Jacques Berque

In, Adonis «  Singuliers »,

Editions Sindbad / Actes Sud, 1994

Du même auteur :

l’amour où l’amour s’exile (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

Au nom de mon corps (23/05/2018)

Chronique des branches (23/05/2019)

Corps, 1et 2 (23/05/2020)

Corps, 3 (23/05/2021)