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1. Distancié de soi-même

 

La Terre n’était plus une blessure

mais un corps

comment va être possible le voyage

entre la blessure et le corps

et comment s’y établir ?

 

Ô médecins, droguistes, enchanteurs, astrologues

vous qui le mystère déchiffrez

me voici professionnel de vos secrets.

Je me transmue en autruche :

engloutir les braises du tragique

digérer le granit du meurtre.

 

Professionnel de vos secrets :

contempler le mystère de mes phases

haletant comme qui veut s’installer dans son exil.

D’amour je divague

« mon espérance se disperse, je n’en maîtrise plus rien

tandis que mon intérieur brûle sans laisser d’ombre ».

 

En un instant

desséché / ruisselant

je m’éloigne / me rapproche

je romps en assaillant

je m’humilie / me trouble

et tout cela me distancie de moi.

 

Comment donner vue à mon corps sur moi-même ?

 

BILLET DE SOLEIL – LE – BOUFFON

 

L’assaut de deux lèvres entre ses deux cuisses répète

une histoire à répétition

dès à présent le toujours illumine

dès à présent oreille l’inaugural

A / B / D = B / D / A

Engloutis-le, pulsation maîtresse du mystère

deviens son rythme à lui

accorde à sa tête

de s’abîmez entre tes bras

lui l’éprouvé, le purifié

le flux jaillissant, l’autel ruisselant

de sperme et de lumière

 

2. Soleil que me veux-tu ?

 

Le séjour entre les arbres et les céréales

lui valut l’ivresse des ailes et la langueur des roseaux

il lia parentèle avec les vagues

il propagea des pierres la sérénité

il convainquit le langage

de fonder l’encre du pavot.

 

Cette échelle

qu’on appelle le temps s’était posée sur son nom

et montait en prophétie

prophétie :

que des ailes sortît l’éther

et du hasard la nécessité

mais

soleil, ô soleil, que veux-tu de moi ?

 

Un visage se rassemble en lac /... s’éparpille en cygnes

une poitrine tremble en alouettes /... s’apaise en lotus

une vasque s’épanouit en roses /... s’enclôt en perles

ainsi les brousses de l’exil

ainsi les oriflammes du désert

bien que le jour tende deux mains d’amusette

que la planète se donne un accent de bouffonnerie...

 

Mais

soleil, ô soleil que veux-tu de moi ?

 

La mort emprunte l’avatar d’une violette

le narcisse habite le vase de la neige

à rêver que l’amour soit un visage

dont lui-même fut le miroir.

Les pierres bourgeonnent, les nuages papillonnent

un corps gît sur le seuil :

étincelle pour déchiffrer la nuit.

La mort ne consiste pas à quitter le corps

mais à quitter ce qu’il n’est pas.

 

Mais

soleil, ô soleil que veux-tu de moi ?

 

Les barrières se multiplient

les voiles me font scintiller

je hume les algues des abîmes

mais n’ai toujours que les pieds en cage.

 

Si la cage prenait feu, que l’instant devint une brousse

si la brousse était femme

si le ciel se dégrafait

je m’affranchirais des si et des conditionnels

et je dirais au ciel :

en avant, ô ciel, pour la recherche

d’une seconde maternité ?

Libère des larmes tes cils

rends-toi à une eau seconde

tu n’es ni le rêve ni la source

sagesse pour moi tu n’es pas.

Ma sagesse, c’est que le vent porte fruit

pour nourrir mes jours

et que mes jours trouvent des navires

porteurs de nouveaux rivages...

 

Mais

quels ports tranquilles pourraient garder

les vagues

et toi

soleil, ô soleil, que veux-tu de moi ?

 

Je cherche ce qui point ne me rejoigne,

au nom de quoi je m’érige en rose des vents

marquant le nord, le sud, l’est et l’ouest

ajoutons même le haut et le bas...

mais au fait, comment m’orienter ?

Mes yeux ont la couleur d’une galette de pain

mon corps dévale

vers un mal aussi doux que duvet :

Ni l’amour n’est à mon aune

ni ne me touche l’aversion

mais

comment moi-même m’orienter

que veux-tu de moi

soleil, ô soleil ?...

 

Traduit de l’arabe par Jacques Berque

In, Adonis «  Singuliers »,

Editions Sindbad / Actes Sud, 1994

Du même auteur :

Corps, 4 (23/05/2015)  

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

Corps, 7 (23/05/2018)

Chronique des branches (23/05/2019)

Corps, 3 (23/05/2021)