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 Chanson de moi-même

 

1

Je me célèbre moi-même, me chante moi-même,

Toi tu assumeras tout ce que j'assumerai,

Car les atomes qui sont les miens ne t'appartiennent pas moins.

 

Je flâne, j’invite mon âme à la flânerie,

Flânant, m'incline sur une tige d'herbe d'été que j'observe à loisir.

 

Ma langue, l'ensemble des atomes de mon sang, façonnés par le sol d'ici même,

      l'air d'ici même,

Ma naissance, ici même, de parents eux-même nés ici, comme les parents de leurs

     parents avant eux,

Trente-sept ans ce jour, santé parfaite , je commence,

Comptant bien ne plus m'interrompre avant la mort.

 

 

Congédiés les credo, congédiées les écoles,

Ayant pris mesure exacte d’eux sans mépris mais avec du recul,

J’accueille, est-ce un bien est-ce un mal, je laisse s’exprimer    

     sans fin

La nature hasardeuse dans sa vierge énergie.

 

2

 

Aux chambres des maisons affluent les parfums, les étagères inondent

     de parfums,

Dont j’inhale moi-même la suavité, que je connais, que j’apprécie,

Sans pour me laisser pour autant circonvenir par leur distillation trop

     excitante

 

L’air inodore, qui n’est pas parfum, qui n’a pas goût d’une essence

     distillée

Sied à ma bouche depuis toujours, j’en suis amoureux fou,

Voyez, au talus sous le bois où je vais, j’ôte mon déguisement, je me

     mets tout nu,

Je brûle de le sentir toucher ma peau.

 

Mon haleine qui fume.

Ondes, échos, susurrements, souche d’amour, fil soyeux, fourche et vigne,

L’acte d’inspirer, d’expirer, le battement de mon cœur, le transit du sang

     avec l’air dans mes poumons,

Vertes ou sèches, les feuilles dans mes narines, l’odeur du rivage, des

     rochers sombres de la mer, celle du foin dans la grange,

La musique des mots éructés par ma voix qui se dissout dans les ressacs

     du vent,

Les intermittents baisers légers, les brèves étreintes, l’embrassade,

Le damier de l’ombre avec la lumière dans les arbres aux branches qui

     oscillent doucement,

Le plaisir de se retrouver seul ou dans la cohue des rues, sur le versant

     d’une colline, au milieu des champs,

La sensation de bonne santé, le trille aigu du plein midi, ma chanson

     au saut du lit pour saluer le soleil.

 

Un millier d’acres, c’est beaucoup pour toi ? la terre pour toi, c’est grand ?

T’aura-t-il fallu toutes ces années pour apprendre à lire ?

Crois-tu donc, vaniteux, que tu comprends le sens des poèmes ?

 

Reste avec moi une nuit et un jour, tu verras, tu maîtriseras l’origine absolue

     des poèmes,

Tu maîtriseras la richesse de la terre et du soleil (un million de soleils inconnus

     encore à découvrir !)

Jamais plus tu n’accepteras rien de deuxième ou de troisième main ni ne verras

     par les yeux des morts, ni ne te nourriras des spectres livresques,

Ni ne regarderas rien par mes yeux ni ne prendras rien de ma main,

Mais, oreille ouverte à tous les vents, seras ton propre filtre.

 

3

 

Je sais, j’ai entendu les belles paroles des beaux parleurs qui parlent de la fin

     et du commencement,

Or moi, de la fin ou du commencement, jamais je n’en parle.

 

De meilleur commencement qu’à la minute même où je parle je n’en connais pas,

Ni d’occasion plus juste de jeunesse ou d’âge,

Ni d’exemple plus vrai de perfection absolue,

Ni de temps plus réel de paradis ou d’enfer.

 

Pression, incessante pression,

Inlassable pression procréatrice d’univers.

 

Surgit de la grisaille la paire antagoniste, substance avec croissance éternellement,

     le sexe éternellement,

Toujours la croix identitaire, toujours la distinction, toujours la naissance vitale.

 

Pas besoin de grands discours, cultivés comme incultes le savent d’instinct.

 

Certitude vissée au corps, droit comme toise, ferme des muscles, bien calé

    de bassin,

 

Fort comme un cheval, ombrageux, affectueux, électrique,

Moi-même suis en face du mystère.

 

Clarté et douceur sont dans mon âme, clarté et douceur en-dehors de mon âme.

 

Absente l’une, manque le couple, l’invisible du visible tient sa preuve

Qui devenu invisible à son tour, reçoit à son tour sa preuve.

 

Etablissant le bien idéal par abstraction du médiocre les générations

     s’entre-querellent,

Moi qui sait la parfaite équanimité de la vie, les laisse argumenter entre

     elles, sors discrètement me baigner, m’admirer dans mon bain.

 

J’applaudis à tous mes organes, mes attributs, comme à ceux de l’homme

     sain et sympathique,

Le moindre pouce carré de ma peau, fût-ce sa millième partie, sa noblesse,

      mérite mon intimité.

 

Je vois, je danse, je ris, je chante tout mon soûl ;

Quand dans le lit au petit matin de mon sommeil on désenlace tendrement

     les bras, on se retire à pas de loup,

Laissant derrière soi colline de provisions dans leurs paniers à nappes

     blanches,

N’y ferais-je accueil et attention que plus tard sous prétexte que mes yeux

Iraient trop vite à quitter la silhouette tout au bout de la route,

Et aimeraient mieux montrer à mes calculs au centime près

Ici valeur d’un cent, là de deux, oui qu’est-ce qui vaut plus cher ?

 

4

On m’entoure, on me questionne,     

Des gens que je croise à la promenade, qui veulent connaître l’influence         

     de ma petite enfance sur ma vie, ou bien du quartier, de la ville, de la

     nation que j’habite,

Mes dernières rencontres, découvertes, inventions, fréquentations, auteurs

     jeunes ou vieux,

Ce que je mange au dîner, ma façon de me vêtir, mes amis, mers opinions,

     mes préférences, mes frais,

L’indifférence réelle ou imaginaire d’un tel ou d’une telle de mes amis à

     mon égard,

La maladie d’un de mes proches ou de moi-même, un malheur, une perte,

     un manque d’argent, une dépression, un enthousiasme,

Les affres d’une querelle fratricide, l’exagération d’une rumeur, l’ironie des

     évènements ;

Toutes ces questions m’assaillent nuit et jour puis s’en vont comme elles viennent,

Mais cela n’est pas moi, le Moi réel.

 

Celui que je suis est toujours à l’écart de la mêlée,

Regarde d’un air amusé, éprouve de la connivence, de la compassion, ne fait

     rien, se solidarise,

Méprise de toute sa hauteur, se raidit, s’accoude sur le premier support ferme

     venu,

Tourne son profil de trois quarts, curieux de voir la suite,

A la fois dans le jeu et hors du jeu, simultanément, qu’il contemple avec stupeur.

 

Du fond du passé me reviennent mes laborieux efforts pour sortir du

     brouillard à l’aide des sophistes et des linguistes,

Je ne critique ni ne moque personne, je suis un témoin impassible.          

 

Mon âme, je crois en toi, mon autre moi-même n’a pas le droit de

     s’humilier devant toi,

Pas plus que tu ne saurais t’abaisser devant lui

 

Flânons ensemble dans l’herbe, si tu veux, ouvre les tuyaux de ta voix,

Ne me plaisent les mots, la musique, la rime, le sermon, la tradition,

     fût-ce du meilleur,

Non, ce que j’aime c’est ta berceuse, c’est ta rumeur de voix comprimée ;

 

J’ai souvenir d’un matin d’été de clarté diaphane où nous fûmes couchés

     tous deux ensemble dans l’herbe

Ah ! comme tu posas ta tête sur mes hanches, ce jour-là, tes yeux me regardant

     tendrement,

Et puis tu as ouvert ma chemise sur mon sein et plongé ta langue jusqu’à

     mon cœur nu,

 Et touché ma barbe à une extrémité, et tenu mes pieds serrés de l’autre.

 

Alors sont tout à coup montés, comme un nuage, cette paix, et ce savoir

     qui passent l’entendement de la terre,

Car je sais que la promesse de ma main est la main de Dieu,

Car je sais que l’esprit de Dieu est mon frère en esprit,

Car je sais que tous les hommes jamais parus sur terre sont mes frères, et

     les femmes mes amantes mes sœurs,

Car je sais que l’amour est carlingue du monde créé,

Qu’infinies sont les feuilles raides ou flasque dans les champs,

Et les petites fourmis brunes dans leurs puits en dessous,

Et les plaque de mousse sur la clôture vernissée, sur le tas de pierre, le

    sureau, la molène et la morelle.

 

6

 

C’est quoi l’herbe ? m’a posé la question un enfant, les mains pleines

     de touffes.

 Qu’allais-je lui répondre ? Je ne sais pas d’avantage que lui.

 

Peut-être que c’est le drapeau de mon humeur, tissé d’un tissu vert espoir.  

 

Peut-être que c’est le mouchoir de Notre Seigneur,

Laissé sciemment à terre par lui, cadeau parfumé pour notre mémoire,

Portant la marque de son propriétaire, dans un coin, bien visible, pour

     que nous demandions  A qui est-ce ?

 

Ou bien l’herbe, qui sait, est peut-être aussi une enfant, la toute dernière-née

     de la végétation ?

 

Ou bien, pourquoi pas, une livrée hiéroglyphique

Qui veut dire : Je pousse indifféremment partout, zones larges ou étroites,

Je pousse aussi bien chez les Noirs que chez les Blancs,

Kamuck, Tuckahoe, Congressistes, Cuff, tout le monde aura la même chose,

     tout le monde y a droit sans distinction.

 

Et puis je me dis, tout à coup, que c’est peut-être la splendide et folle chevelure

     des tombes.

 

Je veux traiter avec beaucoup de tendresse boucle d’herbe

Qui dit que tu n’es pas transpiration du cœur des jeunes gens,

Qui dit que je ne les eusse pas aimés si je les avais connus,

Qui dit que tu ne viendrais pas des vieillards ou d’une progéniture précocement

     arrachée aux genoux maternels,

Et mieux encore, de ces genoux mêmes ?

 

Car c’est une herbe trop sombre pour émaner des têtes blanches des vieilles,

Trop sombre pour être la barbe incolore des vieux,

Trop sombre pour provenir des palais d’un rose anémié.

 

Oui, j’entends bruire un tel concert de langues tout autour de moi,

Dont je sens qu’il ne tombe pas pour rien de la voûte des palais !

 

 

J’aimerais tellement savoir traduire tous ces indices de mort, jeunes défunts

     des deux sexes,

Ces indices qui disent le vieillard et la vieille mère et la progéniture arrachée

     précocement à ses genoux.

 

Que sont, selon vous, devenus ces jeunes gens, ces vieillards ?

Que sont, selon vous, devenus ces femmes et leurs enfants ?

 

Ils sont vivants et bien vivants en un lieu sûr,

Le plus timide bourgeon est la preuve qu’il n’y a pas de mort réelle,

Laquelle ne vint un jour que pour introduire la vie et non viser à son interruption

     finale,

Mais bien pour, dès sa parution, d’effacer devant elle.

 

Non ! tout marche vers l’avant, tout s’en va vers le large, rien ne s’effondre,

Mourir ne ressemble pas à ce que vous ou moi supposerions, c’est une chance.

 

7

Qui a dit que c’était une chance de naître à la vie ?

Moi je lui dis tout de suite que c’est une chance égale de mourir, homme

     ou femme, j’en suis convaincu.

 

Je passe la mort avec les mourants, je passe la naissance avec le petit

     bébé tout frais, je ne suis pas inclus entre mes seules bottes et chapeau.

Mon œil caresse des myriades d’objets, pas deux identiques, tous bons

     sans exception,

Bonne la terre, bonnes les étoiles, bons tous leurs attributs.

 

Je ne suis pas une terre ni l’attribut d’une terre, moi,

Je suis le copain, le compagnon de tout le monde, tout le monde est aussi

     immortel, aussi insondable que moi.

(Jusqu’où immortel ? Eux ne savent pas, moi si !)

 

Chacun sa famille, chacune ses préférences, moi mon type d’hommes et

     de femmes,

A mon goût les hommes qui dans leur jeune âge ont aimé les femmes,

 A mon goût l’orgueilleux qui sait comme ça brûle d’être méprisé,

A mon goût la petite amoureuse et la vieille fille, les mères et les aïeules

     des mères,

A mon goût les lèvres qui ont souri, les yeux qui ont pleuré,

A mon gout les enfants et les géniteurs d’enfants.

 

Plus de grands airs ! pour moi vous n’êtes ni coupable, ni méprisable,

     ni fini,

Je vois très clair à travers toile et guingan, que ça vous plaise ou non

Je suis là, tout près de vous, tenace, possessif, infatigable, on ne me fera

     pas lâcher.  

 

 

8

 

Le tout-petit dort dans son berceau,

Je soulève la gaze, le regarde longuement, chasse sans bruit les mouches

     avec la main.

 

Le jeune garçon et la jeune fille peau-rouge vont à l’écart dans les buissons

     sur la colline,

Moi, regard d’aigle, je les suis du sommet.

 

Le suicidé gît dans la mare de son sang sur le parquet de la chambre,

J’inspecte le corps aux cheveux caillés, note l’endroit où est tombé le révolver.

 

Les jaseurs de carrefour, les jantes des carrioles, le jeu des semelles, les paroles

     des promeneurs,

L’omnibus bondé, le conducteur pouce en l’air, questionnant, le métal des sabots

     ferrés contre la chaussée de granit,

Les traîneaux dans la neige, clochettes, blagues, cris, bombardement de boules,

Les hourras de ferveur de la foule aux favoris, la fureur des masses en colère,

Le rideau de la litière qui vole avec, dedans, le malade qu’on emporte à l’hôpital,

La rencontre des rivaux, l’injure soudaine, les coups, la chute,

La foule divisée, le policier à l’étoile qui se fraie passage tout de suite jusqu’au

     centre,

Les pierres impassibles acceuillant, renvoyant la multitude d’échos,

Tout ce qui gémit d’indigestion, de faim, tombe frappé d’insolation, de convulsions,

Tout ce qui, femme surprise dans la rue, pousse un cri tout à coup, vite ! on

     l’emmène chez elle accoucher d’un nouveau-né,

Tout ce qui vibre constamment de paroles vives, paroles muettes, tout ce qui

     hurle sous le frein du décorum,

Arrestations de criminels, offenses, offres adultères, acceptations, rejet avec une

moue des lèvres,

Tout cela m’importe, le spectacle, la résonnance m’importent – Je suis venu et

     puis je m’en vais.

 

9

 

Les portes massives de la grange de campagne sont grandes ouvertes,

Le foin séché de la fenaison ralentit de sa charge la marche du chariot,

La blonde lumière joue sur l’entrelacs des teintes de vert, de gris pourpre,

Les bras étreignent des paquets de javelles qu’ils portent à la meule

     branlante.

 

Je suis là, j’aide, je suis rentré des champs couché au sommet de la charrette,

J’ai senti, bien amortis, les cahots, j’avais une jambe croisée sur l’autre,

Je saute du haut de la poutre maîtresse, j’embrasse le trèfle, la fléole des prés,

Je pique une tête dans l’herbe sèche, les brindilles s’entortillent dans mes cheveux

 

10

Solitaire tout au fond des forêts, sur les montagnes, je chasse,

Je voyage ahuri de ma propre légèreté, de ma liesse,

Vers la fin de l’après-midi je repère un lieu sûr où je passerai la nuit,

J’allume un feu, je fais griller de la viande fraîchement tuée,

Je tombe dans le sommeil sur un lit de feuilles, mon chien, mon arme

     à mes côtés.

 

Le grand voilier des mers yankee file sous ses ailes de pigeon, fend l’embrun

     d’émeraude,

Mon regard conquiert la terre, je me penche à la proue, je lance des cris de joie

     du haut du pont.

 

Pêcheurs à pied et palourdiers se sont levés de bon matin et sont passés chez moi,

J’ai fixé mes bas de pantalon dans mes bottes, je les ai suivis, je me suis bien amusé ;

Dommage que vous n’ayez pas été avec nous ce jour-là pour goûter à la soupe de

     poisson !

 

J’ai vu le mariage du trappeur sous le ciel très loin dans l’Ouest, la promise

     était une fille peau-rouge,

Son père, ses amis étaient assis à l’indienne, ils fumaient sans rien dire, ils

     avaient des mocassins aux pieds, de grosses couvertures épaisses leur

     tombaient des épaules,

Sur un talus baguenaudait le trappeur, vêtu presque entièrement de peaux, sa

     somptueuse barbe bouclée lui protégeait le cou, il tenait sa promise par la

     main,

Elle avait de longs cils, allait tête nue, cheveux rêches glissant tout droit le

     long de son corps voluptueux jusqu’aux pieds

 

L’esclave marron s’est arrêté chez moi, dehors,

Je l’ai entendu faire craquer de petites branches dans le bûcher,

Par la porte entrouverte de la cuisine je l’ai aperçu tout faible, tout boiteux,

Je suis allé au billot où il était assis, je l’ai fait entrer, je l’ai rassuré,

Lui ai apporté une pleine bassine d’eau pour son corps en sueur, ses pieds

     meurtris,

Lui ai donné une chambre communiquant avec la mienne, lui ai fait cadeau

     d’habits propres et simples,

Je me souviens très bien de ses yeux roulant dans leurs orbites, de sa gaucherie ;

Je me souviens avoir mis des emplâtres sur les plaies de son cou, ses chevilles ;

Il est resté avec moi une semaine avant de se rétablir et de passer au Nord,

Je l’ai fait s’asseoir à ma table, mon fusil à chien posé dans un coin.

 

11

Vingt-huit jeunes gens en train de se baigner sous la rive,

Vingt-huit jeunes gens également aimables ;

Vingt-huit années d’une vie de femmes et tant de solitude !

 

A qui la jolie maison sur la pente de la rive ?

A la belle dame qui se cache, riches vêtements, derrière ses volets.

 

Lequel préfère-t-elle de tous ces jeunes gens ?

Ah ! le moins beau d’entre eux est encore beau pour elle !

 

Mais, Madame, qu’est-ce qui vous prend ? N’est-ce pas vous que je vois

Vous ébattre dans la rivière depuis la chambre où vous guettez ?

 

Rires et danses sur le sable voici se joindre à la baignade, la vingt-neuvième

Eux ne la voit pas : elle, qui les voit, les aime tous.

 

Leurs barbes scintillent de gouttes d’eau, leurs cheveux ruissellent,

De petites rivières leur coulent le long du corps.

 

Une imperceptible main caresse leur corps,

Toute tremblante glissante des tempes jusqu’aux flancs.

 

Eux, les garçons font la planche, arquent leur ventre blanc sous le soleil,

     se moquent de savoir qui les agrippe

Qui plonge, joues gonflées, corps tendu avec eux,

Qui reçoit leurs éclaboussures.

12 

L’apprenti boucher ôte sa blouse d’abattoir, affûte sa lame à l’étal du marché,

Moi, prenant tout mon temps, je goûte ses reparties, son pas glissé-battu.

 

Thorax velus, crasseux les forgerons entourent l’enclume,

Chacun y va de son marteau à la volée, les flammes chauffent à blanc. 

 

Depuis le seuil jonché de braises mortes je suis des yeux leurs gestes,

Le souple balancement de leur taille équilibre le jeu massif de leurs bras,

 

Marteaux oscillant sur leur tête, en cercle, d’une infinie lenteur, d’une infinie

     sûreté,

Qu’ils abattent sans précipitation, chacun à tour de rôle.

13 

Le nègre tient bien en main les rênes de son quadrige, sabot de frein ballant

     sa vis, plus bas que lui,

Conducteur, ce nègre-là, du long fardier de la carrière, en équilibre debout

     d’un pied sur le longeron,

Chemise bleue col ouvert sur amples cou et buste, flottant au vent à hauteur

     de hanches,

Regard calme, il en impose, il relève le rabat de son chapeau vers l’arrière

     pour mieux voir,

Le soleil frappe ses cheveux, sa moustache frisée, frappe l’ébène de ses

     membres parfaits et luisants.

 

Moi qui contemple ce géant pittoresque, je l’aime, j’irai même plus loin,

Je tire avec l’attelage.

 

En moi un caresseur de vie où qu’elle bouge, où qu’elle vire, avant, arrière,

Attentif aux coins reculés, secondaires, ne faisant l’impasse sur personne, sur

     rien,

Absorbant tout, très au fond de moi, pour mon chant.

 

Bœufs qui choquez vos jougs, vos chaînes ou faites halte dans l’ombre des

     feuilles, qu’exprimez-vous donc avec vos yeux ?

Cela me semble dire tellement plus que toutes les lettres d’imprimerie que

     j’ai lues dans les livres !

 

 

Ma venue effarouche le malart et la cane au cours de ma longue journée

     de marche,

 Leur couple s’envole en même temps, ils décrivent des cercles lents dans

      l’air

 

Je crois en un dessein précis de ces ailes,

J’accueille en moi le jeu du rouge, du jaune, du blanc,

J’estime intentionnel le vert, le violet, la couronne duveteuse,

J’évite d’insulter la tortue sous prétexte qu’elle n’est pas autre qu’elle n’est,

Le geai dans le sous-bois n’a jamais ouvert d’école de gammes, pourtant

     ses trilles me plaisent,

Et les yeux de la jument baie me font impitoyablement honte de ma bêtise.

 

14

 

Le jars sauvage entraîne sa troupe dans la nuit fraîche,

Et crie dans haut son ya-honk qu’il m’adresse comme une invitation,

Que les petits malins peuvent bien trouver dépourvue de sens, moi

     qui sait écouter,

Je lui trouve sa place, son but, tout là-haut dans le ciel d’hiver.

 

L’orignal du Grand Nord au sabot onglé, le chat sur l’appui de la

     fenêtre, la mésange charbonnière, le chien des prairies,

 Les porcelets de la truie qui font grogner leur mère en tirant sur ses

     tétons,

Les petits poussins de la dinde qu’elle abrite de ses ailes mi-ouvertes,

En eux comme moi je découvre la même antique loi.

 

Le contact de mon pied sur la terre déclenche un millier d’affections,

Qui se rient de mes efforts pour les relier entre elles.

Je suis un amoureux de tout ce qui croît à l’air libre,

Des hommes qui passent leur vie au milieu des troupeaux, qui sentent

     l’océan ou les bois,

Des charpentiers maritimes, des hommes de gouvernail, des manieurs de haches,

     et de masses, des conducteurs d’attelage,

Me voici prêt, toute la sainte semaine, à partager leur couche, leur repas.

 

Ce qu’il y a de plus commun, de moins cher, de plus immédiat, de plus facile

     c’est ça Moi

Moi, toujours prêt à prendre des risques, à me ruiner pour de gros profits,

A m’apprêter de parures pour m’offrir au premier qui voudra de moi,

Sans exiger du ciel qu’il condescende à mon bon vouloir,

Que, gratuitement et pour l’éternité, je dispense à la ronde.

 

15

La contralto crystalline chante à la tribune,

Le charpentier rabote sa planche, la langue de sa varlope siffle son

     rauque murmure ascendant,

 Mariés ou célibataires les enfants arrivent chez eux à cheval pour la

     Soirée de Thanksgiving,

Le pilote dégage la cheville, abat le canot en carène d’un bras ferme,

Dans la baleinière le second attend, muscles tendus, harpon et lance

     en arrêt,

Prudemment, sans bruit, le chasseur traque les trous à canard,

Devant l’autel, mains jointes, les diacres reçoivent l’ordination,

La fileuse au rouet se recule et s’incline en mesure avec la musique

     de la grande roue,

Le fermier quaker s’arrête aux barrières dans sa balade dominicale

     pour regarder les avoines et les orges,

On emmène enfin le fou à l’asile après l’avis d’internement

(Il ne dormira plus comme jadis dans un coin de la chambre de sa mère),

L’imprimeur de journal, cheveux gris, joues hâves, s’affaire à ses casses

Mâchonne sa chique de tabac tout en fixant d’un regard brouillé son manuscrit.

On sangle les membres déformés sur la table d’opération,

Bruit horrible, dans le seau, de la partie qu’on a coupée ;

Sur l’estrade aux enchères, en vente une jeune quarteronne, le poivrot dodeline

     du chef contre le poêle de la salle à café,

Le mécanicien remonte ses manches, le policier fait sa ronde, l’employé de

     l’octroi note les allées et venues,

Le jeune cocher(je l’aime sans le connaître) conduit la voiture des messageries,

Le métis lace ses chaussures légères avant de prendre le départ de la course,

Dans l’Ouest, la partie de chasse à la dinde rassemble jeunes et vieux, certains

     s’appuient sur le canon de leur fusil, d’autres sont assis sur des bûches,

Devant le groupe s’avance le tireur d’élite, il se met en position, il barque son

     arme ;

Le port, la jetée sont couverts de groupes d’immigrants fraîchement débarqués,

Dans le champ de canne à sucre les têtes frisées manient la houe cependant que

     le contremaître surveille du haut de sa selle,

Les cuivres donnent le coup d’envoi du bal, danseurs de courir vers leurs

     partenaires, on se salue,

Dans le galetas aux poutres de cèdre, le jeune homme éveillé écoute de son lit

     la pluie musicale,

La Wolverine pose des pièges dans la rivière garde-manger du Huron,

Entortillée dans sa pièce de tissu ourlé de jaune la sqaw offre à la vente sacs

     de perle, mocassins

Yeux mi-clos, têtes de biais, l’amateur d’art passe en revue l’exposition de

     tableaux,

Tandis que les hommes de pont amarrent le steamer on lance une passerelle

     sur la rive pour faire descendre les passagers,

La plus jeune sœur tenant l’écheveau passé au bras, l’aîné enroule le fil en

     pelote, s’arrête quelquefois pour un nœud,

Mariée depuis un an l’épouse se rétablit, toute à la joie d’avoir mis au monde

     son enfant une semaine plus tôt,

La jeune ouvrière yankee aux cheveux propres s’applique à sa machine à

     coudre, dans la fabrique ou son usine,

Le paveur s’appuie sur sa dame à poignée double, le graphite du journaliste

     vole allègrement sur le carnet de notes, le peintre d’enseignes trace une

     lettre bleu et or,

L’employée du canal trotte sur le chemin de halage, le comptable fait des

     des calculs à son pupitre, le cordonnier poisse son fil,

Le chef d’orchestre bat la mesure pour les musiciens, tous les instruments

     le suivent,

On baptise l’enfant, le converti prononce ses premières professions,

La régate se déploie dans la baie, c’est le départ (quel scintillement de

      voiles blanches !),

Le bouvier surveille son troupeau, chante ses rappels aux bêtes qui

     s’écartent,

Le colporteur transpire sous le poids de son ballot (son client marchandaille

     jusqu’au dernier sou)

La future mariée efface les plis de sa robe blanche, quelle lenteur l’aiguille

     des minutes à la pendule !

Allongé nuque raide, lèvres entrouvertes, voici le mangeur d’opium,

Châle tout crotté, béguin chavirant aux courbettes d’un cou boutonneux,

     voici la prostituée,

Ses jurons de salle de garde titillent la foule, quolibets clins d’œil les

     hommes rigolent entre eux

(Pauvrette, va ! tes jurons ne me feront ni rire ni me moquer de toi),

Entouré des secrétaires d’Etat le Président tient conseil,

Traversent dignement la piazza bras dessus bras dessous trois amies

     infirmières,

L’équipage du chalut empile lit sur lit de flétans dans la cale,

L’homme du Missouri achemine par les plaines denrées et têtes de bétail,

Le billeteur du train annonce son passage d’un cliquètement de petite ferraille,

 Les carreleurs posent leur carrelage, les zingueurs leur toiture de zinc, les

     maçons réclament du mortier,

Voici qu’arrivent à la file les gâcheurs chacun son oiseau sur l’épaule ;

Ronde des saisons qui se suivent, au 4 du septième Mois s’assemble

    l’inénarrable foule (ah ! ces salves de canon, de petites armes

Ronde des saisons qui se suivent, laboure le laboureur, moissonne le

     moissonneur, tombe dans le sol d’hiver la graine ;

 Là-bas sur les lacs le pêcheur de brochet guette au bord du trou taillé dans

     la glace,

Drue les souches encerclant la clairière, le squatter frappe dure de sa cognée,

Les pilote amarrent leur barge au crépuscule contre bombax et pacaniers,

Au cœur du pays de la Red River ou bien des terres qu’irriguent le Tennessee

     ou encore du pays d’Arkansas traquent les chasseurs de raton laveur,

Lumière des torches dans la nuit tombante sur le Chattahoochee, l’Altamaha,

Au souper, fils, petit-fils et arrière-petits-fils font cercle autour des patriarches,

Entre paroi d’adobe ou sous les toiles de tente, après l’exercice du jour, chasseurs

     et trappeurs se reposent,

Le sommeil a pris la ville, pris la campagne,

Le vivants dorment pour leur compte, les morts dorment pour leur compte,

Le vieux mari dort contre sa femme, le jeune mari contre la sienne ;

Tous avancent à l’intérieur de moi, je vais au-devant d’eux à leur rencontre,

Ce que c’est que d’être eux-mêmes, plus ou moins je le suis,

D’eux tous unanimement tramant la chanson de moi-même

 

16

J’ai ma part chez les jeunes, les vieux, les sages comme les stupides,

Suis sans égard pour mon prochain, plein d’égards pour lui,

Maternel mais paternel, enfant guère moins qu’adulte,

Taillé dans la toile brute, taillé dans la toile fine,

Elément d’une nation faite de multiples nations, traitement unique,

     petite ou grande,

Du Sud pas moins que du Nord, planteur insouciant, hospitalier dans

     ma maison des rives de l’Oconee,

Yankee traçant ma voie, nature commerçante, souple des joints comme

     personne, joints raides comme personne,

Fermiers du Kentucky courant dans la vallée de l’Elkhorn en guêtres de

     daim, Louisianais ou Géorgien,

Canotier des lacs, des baies, des côtes, Rustaud de l’Indiana, Blaireau du

     Wisconsin, Blé noir de l’Ohio,

Pas enchepé sur mes raquettes kanadiennes, jamais dépaysé dans les grands

     bois du Nord ou au large de Terre-Neuve avec les morutiers,

Familier des brise-glace, tirant des bords avec les autres,

En terrain connu dans les collines du Vermont, les bois du Maine, le ranch

      texan,

Camarade des Californiens, des hommes libres du Nord-Ouest (j’aime leur

     grande taille),

Camarade du mineur ou flotteur de bois, camarade de quiconque vous serre la

     main, vous invite à boire, à manger,

 A l’école avec les simples, professeur des plus profonds,

Le novice qui débute, oui mais aussi l’expérience de millions et de millions

      d’années,

Je suis toutes les teintes, toutes les castes, tous les rangs, les religions,

Fermier, mécanicien, artiste, gentleman, marin, quaker,

Prisonnier, souteneur, noceur, juriste, docteur, prêtre.

 

Capable de résister à tout sauf ma diversité,

Ne prenant pas trop d’air autour de moi quand je respire,

Jamais dans mon trou, toujours à ma place.

 

(Phalène, frai de poisson sont à leur place,

Soleils brillants que je vois, soleils noirs que je ne vois pas,

     à leur place,

A sa place le palpable, l’impalpable à la sienne.)

17

Toutes ces pensées ont d’ailleurs toujours été à tout le monde depuis l’origine,

     en cela rien d’original,

Si elles ne sont pas vôtres comme elles sont miennes, c’est qu’elles ne valent

     rien, absolument rien,

Si elles ne sont pas l’énigme et la clé de l’énigme en même temps, c’est qu’elles

     ne valent rien,

Si elles ne sont pas aussi familières qu’étrangères, eh bien c’est qu’elles ne valent

     rien du tout.

 

Voici de l’herbe ordinaire comme on en trouve partout où il y a de la terre et de l’eau,

Voici de l’air ordinaire comme l’air simple qui baigne notre globe.

 

18

 

Fanfares puissantes en tête, j’arrive, me voici, avec cornets et tambours,

Je ne joue pas de marches pour les élus seuls, je joue pour les victimes,

     les vaincus.

 

Qui vous a dit que la victoire était bonne ?

Moi je prétends que l’échec n’est pas moins bon, que les batailles se perdent

     comme elles se gagnent, du même cœur.

 

Donc je martèle, je bas mes timbales pour les morts,

Pour eux je souffle très haut ma joie aux embouchures.

 

Bravo à ceux qui ont échoué !

A ceux dont les vaisseaux ont sombré ont sombré dans la mer !

A ceux, qui dans la mer, se sont aussi eux-mêmes noyés !

Aux généraux victime des combats, à tous les héros défaits !

A toute l’innombrable foule des héros inconnus égaux des plus connus

     dans la gloire !

 

19

Je tiens table ouverte, offre indifféremment ma viande aux faims naturelles,

Méchants comme justes ont une place réservée,

Je ne veux voir discriminée ni mise à l’écart une seule personne,

Partant j’invite le parasite, le voleur, la maîtresse,

J’invite l’esclave lippu, le malade vénérien,

Entre eux et les autres, je ne fais pas de différence.

 

Sentez le contact de ma main timide, ce parfum diffus de cheveux dans l’air,

Sentez cette caresse, ma lèvre contre la vôtre, ce murmure de désir,

Cet impalpable fond où se reflète très loin mon visage,

Cette profonde fusion dans laquelle je me livre et de nouveau, cette liberté.

 

Croyez-vous que je poursuive un but obscur ?

Oui vous avez raison, obscur comme les giboulées d’avril, obscur comme

     le mica au flanc du rocher.

 

Croyez-vous que je cherche l’épate ?

Est-ce que la lumière du jour épate ? ou bien le chant matinal du rouge-queue

     dans les bois ?

Est-ce que j’épate plus qu’eux ?

 

Ce que je livre à l’instant ce sont mes confidences,

Peut-être pas destinées à tout le monde mais à vous, si.

20

Qui va là ? l’affamé, le rustre, le mystique, le nu comme ver.

Comment se fait-il que la force du bœuf passe dans mon sang ?

 

Et puis, dites-moi, c’est quoi un homme ? c’est quoi, moi ? quoi, vous ?

 

Tout ce que je marque comme mien contremarquez-le vôtre,

Sinon vois perdez votre temps à m’écouter.

 

Ce n’est pas moi qui vais pleurnicher dans tous les coins du monde

Que les mois de l’année sont vides, que la terre n’est qu’une boue fangeuse.

 

Les gémissements et jérémiades sont poudre de perlimpinpin, le

     conformisme une vieille antienne,

Moi, dehors comme dedans, je porte mon chapeau à ma guise.

 

Pourquoi me mettais-je en prière ? pour quelle cérémonie, quelle vénération ?

 

Ayant épluché toutes les strates, coupé les cheveux en quatre, pris conseil

     des docteurs, fait des calculs serrés,

J’en conclus que la graisse la plus tendre est celle qui me colle aux os.

 

Chez tous, ni plus ni moins c’est moi que je vois,

Le bien, le mal que je dis de moi, je le dis d’eux.

 

Je tiens debout tête et jambes, ça je le sais,

En un flux perpétuel convergent vers moi les objets de l’univers,

Tous écrits à mon nom, seul me reste à comprendre l’écriture.

 

Je suis immortel, çà je le sais,

Que l’orbite sur laquelle je tourne ne puisse s’évaluer en degrés de

     charpentier, çà aussi je le sais.

Que je ne passerai pas comme arabesque d’enfant dessinée au fusain

     dans la nuit, çà je le sais encore.

 

Je suis auguste et je le sais,

Je n’incite pas mon cœur à se justifier pour qu’on le comprenne,

Les lois élémentaires ne cherchent jamais d’excuses, à ce que je vois

(Tout bien pesé, je ne m’estime pas plus orgueilleux que le niveau

     avec lequel je mets ma demeure d’aplomb).

 

J’existe tel que je suis, c’est assez,

Que personne ne fasse attention à moi

Ou que l’on y fasse attention de partout cela m’est égal !

 

Un seul univers, le plus vaste pour moi, a mon attention et c’est

      moi-même,

Quant à savoir si c’est maintenant, dans dix mille ans ou dix millions

     d’années qu’il me sera accordé,

Je me tiens joyeusement prêt pour la minute présente comme je peux

     tout aussi allégrement patienter.

 

Mortaises et tenons, mon pied fait socle dans le granit,

Je me moque de ce que vous nommer dissolution

Car je connais l’amplitude du temps.

 

21

Je suis le poète du Corps, je suis le poète de l’Âme,

M’accompagnent les plaisirs du ciel, les plaisirs de l’enfer,

Ceux-là que greffe en moi en quantités accrues, ceux-ci que je traduis

     dans une langue neuve.

 

Je suis le poète de la femme autant que de l’homme,

Je dis qu’il n’est pas moins grand d(être femme que d’être homme,

Je dis qu’il n’a rien de plus grand que d’être la mère de l’homme.

 

Je chante le chant de l’orgueil qui dilate,

Assez d’abaissement, assez d’humilité,

Je montre que la croissance est la vraie taille.

 

Qui croyez-vous dépasser ? Etes-vous le Président ?

Pas de quoi pavoiser ! Tout le monde vous rejoindra un jour, vous

     distancera !

 

Moi je marche aux côtés de la nuit tendre qui descend,

J’appelle la terre, j’appelle la mer à demi noires.

 

Viens plus près nuit aux seins nus, plus près magnétique nuit nourricière !

Nuit des vents du sud, nuit des rares grandes étoiles !

Nuit dodelinante, folle nuit d’été nue.

 

Et toi voluptueuse terre aux souffles frais, souris !

Terre des arbres liquides qui sommeillent !

Terre du couchant enfui, terre des montagnes aux cimes de brume !

Terre des déluges vitreux que verse la pleine lune à peine lisérée de bleu !

Terre des jeux d’ombres et de lumières marquetant le courant du fleuve !

Terre du gris limpide des nuages plus clairs, plus lumineux pour l’amour

     de moi !

Lointaine terre aux coudes de plongeuse, terre riche en fleurs de pommiers !

Voici venir ton amant, souris !

 

Tu m’as prodigué, donné ton amour, alors je te prodigue le mien !

Mon indicible amour passionné.

 

22

Et toi mer ! à toi aussi je m’abandonne, je devine tes attentions

Je repère du rivage l’appel de tes doigts anguleux,

J’imagine que tu ne te résignes pas à repartir sans m’avoir touché,

Il faut que nous ayons une explication tous les deux, j’ôte mes

     vêtements, vite ! j’échappe aux regards de la terre,

Coussine-moi doucement, balance-moi dans la torpeur de ton ressac

Mouille -moi d’humidité amoureuse, je te paierai de retour.

 

Océan des lames marines qui se détendent,

Océan des rumeurs, des haleines larges et convulsives,

Océan du sel de la vie, océan des linceuls non cousus mais toujours prêts,

Hurleuse, puiseuse d’orages, mer des caprices, délicate mer,

Je suis intégralement de ton bord, je suis moi aussi de la phase unique,

     des multiples phases.

 

Partageant l’influx, l’efflux, très haut exaltant haines et conciliations, moi,

Très haut exaltant les amies, celles qui dorment dans les bras l’un de l’autre.

 

Oui je fais déclaration de sympathie

(Comment ferais-je de ma liste des objets de la maison dans me soucier de

     la maison qui les contient ?)

 

Je ne suis pas que le poète de la bonté, je ne refuse pas non plus d’être le poète

     de la méchanceté.

 

Qu’est-ce que ces boniments sur la vertu et sur le vice ?

Le mal m’alimente et l’amendement du mal m’alimente, pas de différence,

Ma démarche n’est pas celle d’un redresseur de torts, d’un négateur,

J’humecte les racines de tout ce qui pousse sur terre.

 

Craignez-vous qu’une grossesse sans faiblesse accouche de la scrofule ?

Estimez-vous qu’il faille retravailler et rectifier les lois célestes ?

 

Equilibre d’un côté, équilibre du côté diamétralement opposé,

Pour moi doctrines molles et doctrines stables sont de même secours,

Pensées ou actes du présent sont notre éveil, notre départ précoce.

 

Cette minute même qui m’arrive portée par des dizaines et des dizaines

     de milliards d’années passées

Rien ne le vaut, rien ne le vaut maintenant.

 

Les bonnes actions du passé, les bonnes actions d’aujourd’hui ne sont pas

     l’étonnant,

L’étonnant est qu’éternellement il puisse y avoir l’homme injuste, l’infidèle

 

24

Pur produit de Manhattan, Walt Whitman : un kosmos !

Fort en gueule, charnel, sensuel, mangeur, buveur, baiseur,

Pas sentimental, pas au-dessus des autres hommes, ni des autres femmes

     ni à part d’eux,

Ni plus immodeste que modeste.

 

Qu’on dévisse les serrures aux portes !

Qu’on dévisse les portes de leurs charnières !

 

Si tu avilis quelqu’un c’est moi que tu avilis,

Quoi que tu dises ou tu fasses cela me reviendra.

 

En moi, la foule des vagues de l’afflatus, en moi le courant et l’index.

 

J’énonce le mot de passe primitif, donne le signe de la démocratie,

Bon Dieu !  Je n’accepterai rien dont personne n’aurait la contrepartie

     aux mêmes termes.

 

Par moi toutes ces voix longtemps muettes,

Ces voix d’interminables générations de prisonniers, d’esclaves,

Ces voix de désespérés, de malades, de voleurs, de nabots,

Ces voix de cycles de préparation, d’accrétion,

De fils connectant les étoiles, d’utérus, de semence de père,

De droits d’individus opprimés par d’autres,

De difformes, de laids, de plats, de méprisés, d’imbéciles,

De la brume dans l’air, du scarabée roulant sa boule de fumier.

Par moi les voix interdites,

Les voix de la faim sexuelle, voix voilées – et moi j’enlève le voile –

Les voix indécentes, clarifiées, transfigurées par mes soins.

 

Je ne me comprime pas la bouche avec les doigts,

Je n’ai pas moins de délicatesse pour les intestins que pour la tête

     ou le cœur,

Le coït n’est pas plus sale pour moi que la mort.

 

Je crois à la chair, ses appétits,

Voir, ouïr, toucher sont des miracles, pas une des particules qui ne

     soit miracle.

 

Divin je suis, dedans, dehors, sanctifie ce que je touche, ce qui me

     touche,

L’odeur de mes aisselles est arôme plus subtil que la prière,

Ma tête, mieux qu’églises, que bibles, que credo.

 

S’il y a quelque chose que je vénère plus que tout ce sera toujours

     la surface de mon corps, de sa plus infime part,

Oui, toujours ce moule translucide de moi-même !

Oui, toujours ces rebords, ces surplombs !

Oui, toujours mon ferme coutre d’homme !

Oui, toujours ce qui engraisse la culture de moi-même !

Toi, mon riche sang, et toi jus laiteux, pâle effilement de ma vie !

Oui, toujours ma poitrine embrassant d’autres poitrines !

Oui, toujours les occultes convolutions, mon cerveau !

Oui, toujours toi, racine de réglisse lavée ! oiseau de marais timide !

     nid d’œufs jumeaux secrets !

Oui, toujours toi, foin hirsute tressé des cheveux, de la barbe, des pectoraux !

Oui, toujours toi, sève suintante d’érable, fibre de froment masculin !

Oui, toujours toi, soleil de générosité !

Oui, toujours toi, vapeur illuminant, ombrageant ma figure !

Oui, toujours toi, sueur en rut, en rosée !

Oui, toujours vous, vents au doux effleurement génital contre moi !

Oui, toujours vous, larges aires musculaires, branches de chêne vif, amoureux

     flâneur au circuit de mes sentes !

Et vous, oui toujours, mains que j’ai prises, visage que j’ai baisé, mortel que

     j’ai touché un jour !

 

Je raffole de moi-même, tout ce trésor si prolifique de moi-même,

Chaque moment, chacun des évènements qui me surviennent, m’emplit de

     frissons de joie,

Je ne sais pas comment il se fait que mes chevilles plient ni d’où provient

     mon moindre désir,

Ni d’où nait cette amitié que je profère, non plus que la cause de l’amitié que

     je reçois.

 

Que je gravisse ma véranda, je m’arrête, je me demande si vraiment cela est,

 L’illumination matinale à ma fenêtre me plaît mieux que la métaphysique dans

     livres.

 

Ah ! la naissance de l’aube !

La petite lumière éclipsant les gigantesques ombres diaphanes,

Et cette suave saveur de l’air contre mon palais !

 

Fardeaux du monde mouvant d’où suinte la fraîcheur se lèvent en silence

     à la moindre innocente gambade,

S’enfuient obliquement, bas et haut.

 

Un quelque chose d’invisible darde ses fourches lascives,

Dans le ciel se diffusent des mers d’une juteuse clarté.

 

Si proche la terre dans sa visite au ciel quotidienne, l’étreinte de leur jonction,

Et ce défi, dessus ma tête, dans la minute même, que me lance l’orient,

Cette moquerie blessante : Voyons un peu si tu seras le maître !

25

Stupéfiant, effrayant, comme ce soleil de l’aube aurait tôt fait de m’anéantir

Si, constamment, je ne savais le contrer par les rayons de mon propre soleil !

 

Nous aussi, comme lui, éblouissons, étonnons,

Trouvons puissance, ô mon âme, dans la calme fraîcheur du jour naissant.

 

Ma voix poursuit ce que mes yeux ne peuvent atteindre,

Dans la boucle de ma langue j’embrasse par volume les univers.

 

J’ai parole jumelle de ma vision, incommensurable à elle-même,

Qui me provoque sans répit, qui me lance par sarcasme,

Walt, toi qui contient tout, qu’attends-tu pour l’exprimer ?

 

Pas question ! je ne me laisserai pas tenter, tu fais trop de cas du pouvoir

     du langage, Parole !

Ne sens-tu pas tous ces bourgeons repliés sous toi ?

Protégés par l’abri, par l’ombre du gel,

Et la boue qui se craquelle devant mes cris de prophète,

 Et moi, cause profonde de leur éclosion finale,

Et mes organes vifs, alertes au sens des choses du monde, ma joie,

Ma science (quiconque, homme, femme, m’entend, qu’il se rue dès

     aujourd’hui à cette recherche !)

 

 

Je te refuse ma dignité suprême, te refuse de me dépouiller de ce qui me

     fait être réellement :

Si tu comprends les univers ne prétends pas me comprendre,

D’un seul rayon de l’œil sur toi je désordonne tes plus belles élégances

 

Ma preuve n’est pas dans l’écume ou la parole,

Je porte son plénum et mieux encore sur mon visage

Du silence de mes lèvres j’humilie le sceptique à plate couture.

26

Bon, je ne fais plus rien désormais qu’écouter,

Que faire fructifier ma chanson de mes glanes, laisser les sons y affluer.

 

J’entends les oiseaux dans leur bravoure, la rumeur du blé qui lève, le

     commérage des flammes, le crépitement des charbons qui cuisent mes

     repas.

J’entends le son que j’aime, la voix de l’être humain,

J’entends la confluence des sons composites, fusionnant, successifs,

 Bruits de la cité, bruits d’ailleurs, bruits du jour, bruits de la nuit,

Babil des tout-petits à ceux qui les aiment, rire sonore des travailleurs à leurs

     cantines,

Basse courroucée de l’amitié qui se brise, ton affaibli des malades,

Sentence de mort que le juge prononce, lèvres exsangues, mains nerveuses

     sur son pupitre,

Ho-hisse des caliers déchargeant les bateaux dans les ports, refrains dans la

     bouche des leveurs d’ancres,

Sonnerie des alarmes, appels au feu sur le passage éclair des pompes à incendie

     qu’annoncent les cloches prémonitoires, les lumières de couleur,

Sifflet de la vapeur, fracas régulier du convoi des wagons qui approchent,

Lente marche martiale jouée en tête de l’association qui défile en cadence

(Ils vont rendre les honneurs à quelque dépouille, hampe de leurs drapeaux

     drapée de crêpe noir).

 

J’entends le violoncelle (la complaint du jeune homme qui épanche son cœur),

J’entends le cornet à piston, sa mélodie glisse subtilement au fond de mes

     oreilles,

Ebranle ma poitrine, mon ventre, d’une douce angoisse affolante.

 

J’entends le cœur de l’opéra grandiose,

Oui, voilà de la musique qui me plaît !

 

Une voix de ténor vaste et fraîche comme la création m’emplit

L’orbe flexible de sa bouche me comble d’une plénitude de flots.

 

J’entends les exercices de la soprano (quelle est donc l’œuvre qu’elle chante ?)

 L’orchestre me ravit plus loin que l’orbite d’Uranus,

M’arrache des feux que je ne me  savais pas avoir, m’embarque,

Je tape la mesure, pieds nus dans les vagues indolentes qui me lèchent,

M’agresse le courroux d’une grêle aigre, je suffoque,

Dérive au fond d’une morphine miellée, gorge garrottée de faux frissons

     de morts,

Jusqu’à ce que libre enfin j’éprouve la merveille des merveillles,

Cela qu’on appelle Être.

27

Qu’est-ce donc qu’avoir une forme ?

(En cercle nous tournons, tournons sans cesse, pour toujours en revenir là.)

Car si c’était le seul développement, le quahaug dans sa coquille rudimentaire

     suffirait à l’affaire.

 

Ma coquille à moi n’est pas frustre.

Que j’aille, que je m’arrête, partout j’ai des conducteurs qui,

Instantanément, saisissent l’objet le plus infime et le conduisent, intact, à travers

     moi

 

Simplement mouvoir, presser, toucher avec les doigts est source de bonheur,

Faire entrer mon corps en contact avec un autre est presque insupportable

28

Et puis, appelle-t-on contact cette brûlure ou s’enfièvre une identité neuve,

Ces flammes d’éther qui envahissent les veines,

Ce cap du corps qui trahit, qui tire, qui court à leur rencontre,

La chair, le sang qui s’allient pour déchaîner la foudre contre ce qui n’est,

     après tout,  que moi-même,

Ces prurits qui, partout, provoquent les membres à la raideur,

Qui pèsent sur les mamelles du cœur pour extorquer le secret des sucs,

Qui font l’impudique avec moi, ne tolèrent pas de refus,

Me vident comme à dessein de ma moelle,

Dégrafent mes habits, me prennent nu, à la taille,

Amusent mon désarroi d’images de prés ensoleillés,

Echangent avec les sens voisins, sans vergogne, leur place,

Qu’ils achètent en bluffant, puis qu’ils envoient paître à mes frontières,

Sans égard ni respect pour mes forces, ma colère qui s’épuisent,

Avant de rassembler le reste du troupeau pour en jouir,

Pour les parque tous sur un cap et m’en agacer.

 

Les sentinelles désertent mes autres parties,

Me laissent vulnérables au maraudeur rouge,

Accourent au promontoire témoigner à ma charge.

 

Je sui trahi,

Parle sans raison, perds la tête, à moi-même mon plus grand traître,

M’étant, moi le premier, transporté à cette pointe avec mes propres

     mains.

 

Sais-tu que tu fais, caresse scélérate ? mon souffle hoquette dans

     ma gorge,

Je n’en peux plus, déclenche tes écluses !

29

Pressante, poignante urgence d’amour, caresse aiguë gainée de housse !

N’as-tu pas mal de me quitter ainsi ?

 

Départ suivi de perpétuel retour, de perpétuel paiement d’emprunt,

Riche pluie arrosante, plus riche ensuite la récompense.

 

Le trésor des germes s’accroît, plus prolifique, plus vital d’être freiné,

Projections masculines et dorées de paysages grandeur nature.

 

30

Partout les vérités patientent,

N’ont hâte d’être accouchées, ne résistent,

N’ont besoin du forceps de l’obstétrique,

Sont toutes égales, même la plus insignifiante

(Qu’y a-t-il de plus faible, de plus fort qu’une caresse ?)

 

La logique, les sermons n’emportent pas la conviction,

L’humidité de la nuit s’insinue plus avant dans mon âme.

 

(Seules les preuves reconnues de tous les hommes et femmes ont

     cet effet.

Seules les preuves irréfutables ont cet effet.)

 

Une goutte, une minute de moi suffisent à mon cerveau,

Je crois que les mottes argileuses deviendront amants et lampes,

Qu’un condensé de condensé sera nourriture de l’homme et de la femme,

Qu’une cime et une fleur diront le sentiment qu’ils ont l’un pour l’autre,

Qu’ils se ramifieront à l’infini depuis ce modèle qu’ils rendront omnifique,

Jusqu’à ce que tous ensemble  soient notre délice et nous le leur.

 

31

Je crois qu’une feuille d’herbe est à la mesure du labeur des étoiles,

Que ne sont pas moins parfaits la fourmi, le grain de sable, l’œuf du roitelet,

Que la rainette est un chef d’œuvre des plus consommés,

Que la ronce des mûres serait digne de couvrir les corridors du ciel,

Que le plus infime rouage de ma main est une mécanique incomparable,

Que la vache qui rumine l’herbe tête humblement baissée est une statue sans

     rivale,

Qu’une souris est miracle propre à ébranler des sextillions d’infidèles.

 

Sciemment je m’incorpore le gneiss, le carbone, le lichen filandreux, les baies,

     les racines esculentes,

Puis me voici tout stuqué d’oiseaux, de quadrupèdes,

Distançant ce que par choix j’ai laissé en arrière

Puis le rappelant près de moi, quand je veux, à mon gré.

 

Vaines les fuites effarouchées,

Vaine la vieille chaleur dont les roches plutoniennes retardent mon approche,

Vaine la cachette que trouve le mastodonte dans la poussière de ses os,

Vaines les lieues lointaines, les formes métamorphiques où s’abîment les objets,

Vaines les fosses marines où l’océan s’enfonce, où les monstres sommeillent,

Vaine l’habitation de la buse à demeure du ciel,

Vaine la reptation du serpent entre les bûches et les lianes,

Vaine la course de l’élan aux laies profondes de la forêt,

Vaine la route du pingouin au bec de lame tout au nord du Labrador,

Je tiens la piste, je monte jusqu’aux nids dans l’encoignure de la falaise

 

32

Je crois bien que je pourrais m’en retourner vivre chez les animaux, si

     placides, si autonomes,

Eux que je resterais des heures et des heures à regarder, sans bouger.

 

Jamais ils ne s’échinent ni ne se lamentent sur leur état,

Jamais ne passent la nuit à pleurer sur leurs péchés,

Jamais n’ont de ces discussions nauséeuses sur leurs obligations

     envers Dieu,

Jamais ne sont insatisfaits, ni saisis de la folie furieuse de posséder les choses,

Jamais ne s’agenouillent devant un autre, ou des ancêtres ayant vécu plusieurs

     milliers d’années plus tôt,

Jamais ne se prétendent respectables ni malheureux sur terre.

 

Oui, ils me montrent leur parenté avec moi, que j’accepte,

Me montrent d’évidentes images de moi qu’ils ont clairement en leur possession ;

 

Je me demande où ils les ont trouvées,

Les aurais-je négligemment laissées tomber en passant chez eux il y a des siècles ?

 

Sur ma route éternellement tendue vers le futur,

Dans ma rapidité à toujours recueillir plus, toujours montrer plus de choses,

Infinies et omnigénériques, entre autres ces images,

Sans trop avoir souci exclusif de qui ira chercher mes souvenirs,

Choisissant, par exemple, celui-ci que j’aime et m’entendant avec lui en termes

     d’amitié.

 

Ce gigantesque, sculptural étalon qui répond facilement à mes caresses, 

Tête, front haut, large entre les oreilles,

Pattes luisantes et souples, queue balayant la poussière,

Œil brillant d’étincelles de fureur, oreilles finement coupées, allure flexible.

 

Ses naseaux se dilatent comme mes talons l’étreignent,

Ses membres harmonieux frissonnent de plaisir dans la course qui nous ramène.

 

 

Je ne t’emploie qu’une minute, étalon, avant que je ne te laisse,

Pourquoi ce besoin de tes foulées alors que mon galop dépasse le tien ?

Sans bouger, assis sur ma chaise, je vais plus vite que toi.

 

33

Temps et espace ! J’avais donc vu juste,

J’avais donc vu juste, couché sur mon herbe,

J’avais donc vu juste, couché, seul, dans mon lit,

J’avais vu juste sur la plage, marchant sous les étoiles pâlissantes du

     matin.

 

Plus de cordes, plus de lest, coudes au creux de l’océan,

J’effleure les sierras, couvre des continents de mes paumes,

De plain-pied avec ma vision.

 

Côtoyant les maisons rectangulaires de la cité – habitant la cabane de

     rondins dans le camp des bûcherons,

Marchant entre les ornières de la grand-route, dans la gorge tarie, sur

     le lit du ruisseau asséché

En train de sarcler mon carré d’oignons, de biner mes lignes de carottes

     et de panais, de franchir des savanes, de suivre les pistes forestières,

En train de prospecter l’or, de creuser, d’anneler les arbres de mon nouveau

     terrain,

Pieds brûlés dans le sable jusqu’aux chevilles, touant ma barque sur les

     hauts-fonds de la rivière

Allant où la panthère décrit son manège sur la branche au-dessus de vous,

     allant  où le cerf fonce furieux contre le chasseur,

Allant où le serpent à sonnettes dore son ventre mou sur le rocher, allant où

     allant où la loutre avale son poisson,

Allant où l’alligator cuirassé de bubons sommeille dans le bayou,

Allant où le grizzly quête du miel ou des racines, allant où le castor plaque la

     boue du battoir de sa queue,

Dépassant les champs de canne en pousse, de coton à fleur jaune, les rizières

     humides et basses,

La ferme au toit à pic, gouttières festonnées d’écume, de minces cascades d’eau,

Dépassant les plaquemines de l’Ouest, les longues feuilles du maïs, la délicate

     fleur bleue du lin,

Dépassant le sarrasin brun et blanc, y butinant et bourdonnant avec d’autres,

Dépassant le vert crépusculaire du seigle qui ondule et s’assombrit dans le vent,

Escaladant les montagnes, me hissant prudemment en m’aidant de l’appui

     d’éperons faciles,

Suivant les sentes tracées dans l’herbe et les pistes battues sous les feuillages

     de la brousse,

Allant en lisière du bois et du carré de blé où siffle la caille,

Allant à la tombée de la nuit, au septième Mois, quand vole la chauve-souris,

     quand le grand scarabée d’or vrille dans l’obscurité,

Allant à la source du ruisseau qui se dégage des branches du vieil arbre pour

     couler vers la prairie,

Allant voir les vaches au cuir agité de frissons qui tiennent les mouches à distance,

Entrant dans la cuisine où l’on a suspendu l’étamine à présure, mis les chenets à

     califourchon sur la pierre d’âtre, et où les toiles d’araignées tissent leur dentelle

     aux chevrons ;

Entrant dans le vacarme de la forge aux marteaux, la presse où tournent les cylindres,

 Entrant partout où cogne horriblement le cœur des hommes dans sa cage,

Suivant dans son ascension très haut dans le ciel la piriforme montgolfière (j’y flotte,

     moi aussi, et contemple le sol sans angoisse),

suivant la barque de sauvetage qu’on hisse de la mer au bout d’un nœud coulant,

     allant aux rides du sable où la chaleur a fait éclore des œufs vert pâle,

Allant aux ébats de la baleine avec son baleineau, elle jamais trop loin de lui,

Accompagnant le vapeur qui hale par l’arrière un immense gonfanon de fumée,

Allant où l’aileron de requin découpe un copeau noir dans l’eau,

Allant aux courants inconnus où dérive le brick à demi consumé par l’incendie,

Allant à ses ponts visqueux où s’incrustent les balanes, ses cales où pourrissent

     les morts ;

Allant à la tête des régiments où se déploie l’étendard d’étoiles drues,

M’approchant doucement de Manhattan par l’île à l’interminable rivage,

Au pied du Niagara – cataracte voilant ma figure dans un effet de brume,

Sur un seuil, n’importe où, sur un montoir en bois dur, dans une cour,

Sur un hippodrome, en pique-nique, au bal, terminant une bonne partie de

     base-ball,

Dans des réunions entre hommes, pleines de plaisanteries salaces, d’attaques

     licencieuses, dansant, buvant, rigolant avec d’autres hommes,

A la presse à cidre, appréciant le goût sucré du moût brunâtre, aspirant le jus

     par une paille,

Participant à l’épluchage des pommes dans l’espoir d’un baiser en échange de

     chaque fruit rouge qu’on trouve,

Participant aux groupes, aux sorties collectives à la plage, aux fines soirées

     entre amis, aux veillées lors des fêtes du maïs, ou quand on pend les

     crémaillères ;

Aimant à écouter le doux roucoul du moqueur, son caquet, son cri, sa plainte,

Là où l’on a dressé la meule de foin dans la cour de la ferme, là où les pailles

     sèches sont éparses, là où la vache à saillir patiente sous l’appentis,

Là où le taureau avance pour accomplir sa fonction de mâle, l’étalon monte

     sur la jument, le coq couvre la poule,

Là où broutillent les génisses, là où les oies extirpent du bec leur pâture par

     saccades,

Là où les ombres du couchant envahissent les plaines sans fin, les plaines

     solitaires de la Prairie,

Là où, à perte de vue, les troupeaux de bisons font un mouvant océan de milliers

     de mille carrés 

Là où chatoient les ailes du colibri, là où le cygne à vie longue allonge et fléchit

     son cou sinueux,

Tout au long du rivage où glisse la mouette rieuse, narguant de son rire quasi

     humain,

Près des ruches en paille alignées sur leur socle à demi invisibles dans l’herbe

      folle du verger,

Sur l’aire en cercle où niche la couvée de perdrix à cou chevronné, têtes en alerte,

A l’entrée du cimetière où les convois funèbres passent sous la voûte,

Dans le désert de neige et de glaçons pendus aux arbres où les loups de l’hiver

     hurlent,

Contre le bord de l’étang où le héron à aigrette jaune, la nuit, se délecte de petits

     crabes,

Dans l’éclaboussement d’écume des nageurs, des plongeurs qui rafraîchit midi,

A l’écoute de la flûte chromatique de la sauterelle verte sur sa branche de noyer,

     au-dessus du puits,

Par-delà les bosquets de citron, les carrés de concombres aux feuilles cousues de

     fil d’argent,

Par-delà la saunière, la clairière aux oranges, de dessous les sapins conifères,

Par-delà gymnase, rideaux de saloons, études, hôtels de ville ;

Aimant l’indigène comme l’étranger, le neuf comme le vieux,

 Aimant la femme sans charme comme la femme qui est belle,

Aimant la quakeresse qui dégrafe son bonnet et parle d’une voix suave,

Aimant la mélodie entonnée par le chœur dans l’église de chaux blanche,

Aimant les mots gravés du prédicateur méthodiste qui transpire, impressionné

     durablement par l’assemblée de plein air ;

Regardant comme un curieux aux vitrines de Broadway tout un après-midi,

     écrasant mon nez contre l’épaisse glace,

Baguenaudant, le même après-midi, tête dans les nuages, ou bien suivant

     un sentier, ou bien sur la plage,

Les deux bras passés à la taille de deux amis, et moi au milieu d’eux ;

Revenant chez moi en compagnie du broussard à la joue sombre (qui me

     suit à cheval, à la tombée du jour),

M’écartant des campements pour étudier la trace des animaux, l’empreinte

     des mocassins,

Assis au chevet d’un lit d’hôpital, offrant une citronnade à un malade fiévreux,

Veillant le corps dans son cercueil quand tout a été dit, l’examinant bougie

     à la main ;

M’embarquant pour tous les ports faire commerce et courir l’aventure,

Partageant l’impatience de la foule moderne, aussi fou qu’elle, aussi

     instable qu’elle,

Emporté par un accès de colère contre celui que je hais, à deux doigts

     de lui planter mon couteau dans le cœur,

Mais mon arrière-cour à minuit, abandonnée par mes pensées, demeuré

     seul avec moi-même,

Cheminant aux collines de Judée en la compagnie du doux et beau Dieu,

Traversant l’espace comme une fusée, le ciel et les étoiles comme une

     fusée,

Comme une fusée les sept satellites, le large anneau, le diamètre de

     quatre-vingt mille milles,

Comme une fusée la queue des météores, crachant mes boules de feu à

     qui mieux mieux,

Portant entre mes bras la jeune lune croissante qui dans son propre ventre

     porte la pleine lune sa mère,

Tempêtant, calculant, aimant, m’amusant, dissuadant,

Secondant, emplissant, surgissant, m’éclipsant,

Telles sont les routes où nuit et jour je marche.

 

Je fais ma visite au verger des astres, vais contempler ses fruits,

Soupèse ses quintillions mûrs, soupèse ses quintillions verts.

 

J’accomplis mes vols d’une âme avide et fluide,

Mes courses m’entraînent bien plus profond que le plomb des sondes.

 

Je prends mon bien dans l’immatériel comme dans le matériel,

Nulle loi ne m’en empêche, nul garde ne m’en détourne.

 

L’ancre de mon vaisseau s’immobilise un bref instant,

Sans cesse mes courriers croisent au large, m’informent de leurs nouvelles.

 

Je pars chercher la fourrure polaire, le phoque, bondis de sérac en sérac

     m’aidant de la pointe de mon piolet, m’accrochant aux moraines de

     glace cassante et bleue.

 

Je grimpe aux hunes,

M’installe au nid-de-pie en pleine nuit,

Nous sommes dans l’océan Arctique, on y voit presque comme s’il faisait jour,

De toute mon âme je m’attarde sur les splendeurs visibles autour de moi dans

     l’air pur,

D’énormes blocs de glace dérivent sous mes yeux, je passe devant leur masse,

     scène visible à perte de vue,

Des montagnes à cime blanche se détachent contre l’horizon, j’y dépêche mes

     rêves,

Nous voici approchant d’un immense champ de bataille où le combat va bientôt

     s’engager,

Nous doublons les avant-postes herculéens d’un camp, allant à pas feutrés, sur le

     qui-vive,

Ou bien progressons dans la banlieue d’une grande cité en ruine,

Blocs d’architecture détruite plus impressionnante qu’aucune cité vivante de notre globe.

 

Franc-tireur que je suis, j’allume mon bivouac non loin des feux de l’expédition.

J’expulse le jeune marié de la couche conjugale pour me coucher avec sa femme,

La tenir toute la nuit collée contre mes cuisses, contre mes lèvres.

Ma voix épouse le cri de terreur de l’épouse aux marches de l’escalier,

C’est son mari qu’on ramène, il s’est noyé, son cadavre dégoutte d’eau.

 

L’ample cœur des héros n’a aucun secret pour moi.

Le courage de l’époque moderne, de toutes les époques,

Le coups d’œil du capitaine à l’épave de son steamer timon cassé dans le chahut

     des vagues, fuyant devant la Mort déchaînée par l’orage,

Son poing serré, sa volonté de ne pas céder d’un pouce, sa foi inflexible à travers

     nuits et jours,

Tracées à la craie les lettres en grand sur une planche,

     Tenez bon, nous ne vous abandonnons pas ;

Et lui virant et louvoyant trois longues journées sans jamais perdre espoir, comme

     il était écrit,Pour finir par mettre au sec toute sa compagnie à la dérive,

Ah ce regard des femmes aux traits creusés, aux robes échevelées à voir s’éloigner

     leur propre tombe béante,

Ah ce silence des petits enfants aux yeux vieillis, les malades redressés, les hommes

     broussailleux aux lèvres tendues ;

Voilà ma coupe à moi, voilà ce que je bois : quel breuvage merveilleux! Voilà ce

     qui me plaît, voilà ce que je fais mien,

Je suis cet homme-là, j’ai souffert, j’y étais.

 

La dédaigneuse sérénité des martyrs,

La marâtre médiévale condamnée pour sorcellerie, brûlée sur un bûcher de bois

     sec sous les yeux incrédules de ses propres enfants,

L’esclave qui fuit les dogues, qui flanche dans sa course, qui souffle, appuyé

     sur une clôture, qui est en sueur,

Cette morsure d’aiguillon qui le pique aux jambes, au cou, chevrotine

     meurtrière ou balles,

Je le suis, je le sens.

 

C’est moi l’esclave que les chiens traquent, qui grimace de douleur dans

     leurs gueules,

Moi que terrassent l’Enfer, le désespoir, les salves impitoyables des fusils

     visant juste,

Mes mains qui agrippent le grillage de la clôture, mon flanc qui saigne, moi

     qui perd la liqueur de ma peau, qui me vide,

Qui tombe dans l’ivraie, sur les pierres,

Les cavaliers éperonnent leurs montures renâclantes, stoppent net,

Agressent de quolibets mes tympans bourdonnants, m’assènent à toute

     violence sur le crâne leurs coups de fouet.

 

Les tortures font partie de ma panoplie,

Et donc pas besoin de demander au blessé ce qu’il ressent puisque  je deviens

     moi-même le blessé,

Que, blessures marquent mon corps de marques livides, je regarde appuyé

     sur ma canne

 

 

C’est moi le lutteur contre le feu, meurtri dans sa chair, clavicule fracassée,

Enfouie sous les décombres lors de l’écroulement des murs,

Contraint de respirer la fumée d’incendie, cris de mes camarades aux

     oreilles,

Faible tintement de leurs pioches, de leurs pelles dans les oreilles,

Voici qu’ils ont dégagés les poutres, voici qu’ils m’extraient, qu’ils me

     soulèvent délicatement.

Dans l’air du soir me voici allongé couvert de ma chemise rouge, c’est

     pour moi que le silence est unanime,

Je n’ai pas mal, au fond, certes, je suis épuisé mais pas tellement à plaindre,

Car miraculeusement beaux sont tous ces visages blancs penchés sur moi,

     têtes dénudées de leurs casques

A la lueur des torches pâlit, s’évanouit la foule agenouillée.

 

Lointains ancêtres et morts ressuscitent,

Lisibles comme l’heure sur un cadran, leurs gestes mes aiguilles, me

     voici l’horloge de moi-même.

 

Suis un vieil artilleur qui parle de son fort bombardé,

Me voici autrefois.

 

Comme autrefois l’interminable roulement des tambours.

Comme autrefois l’attaque du canon, des mortiers

Comme autrefois le répons d’autres salves en écho à mon oreille.

 

Je m’engage, je vois, j’entends tout,

Cris, jurons, vacarme, hourras pour coup au but,

La lente ambulaza perdant, sur son passage, une traînée de gouttes rouges,

Les terrassiers dans les décombres, ceux qui font les réparations urgentes,

La chute des grenades à travers la toiture éventrée, la gerbe en éventail de

     l’explosion,

Le sifflement pêle-mêle très haut en l’air de têtes, bras, jambes, bois, fer, pierre.

 

Comme naguère suffoque la voix de mon général moribond, sa main se convulse

     furieusement.

Il hoquète étouffé par un caillot Laissez-moi tranquille – occupez-vous – des redoutes.

 

34

Laissez-moi maintenant vous dire ce que j’ai vu au Texas dans ma prime

     jeunesse

(Je ne vous ferai pas le récit de la chute d’Alamo,

Il n’y eut pas de survivant pour raconter Alamo,

Cent cinquante voix se sont tues une fois pour toutes à Alamo),

L’histoire que je vous raconterai parle de quatre cent douze jeunes gens

     qui furent assassinés de sang-froid. 

 

Battant en retraite ils avaient donc formé un carré avec leurs bagages pour

     toute défense,

Neuf cent vies fit le prix préalable qu’ils firent payer aux lignes ennemies

     les assiégeant, neuf fois leur propre nombre,

Leur colonel blessé, leurs munitions épuisées,

Capitulant honorablement contre une reconnaissance écrite, en bonne et

     due forme, rendant leurs armes, ils prirent le chemin du retour comme

     prisonniers de guerre.

 

Ils étaient la fine fleur de la race des Rangers,

Incomparables à cheval, inégalables au fusil, sans pareils pour le chant, la

     cour faite aux femmes, les soupers,

Forts, turbulents, généreux, beaux, fiers, affectueux,

Hâlés, barbus, vêtus du costume libre des chasseurs,

Tous âgés, sans une exception, de moins de trente ans.

 

 

Au second matin – c’était un beau dimanche du début de l’été, qu’on appelle

     Premier-Jour chez les quakers – on fit sortir leur escouade et on les massacra,

L’opération commença à cinq heures environ, fut terminé à huit.

 

Aucun ne se plia à l’ordre de s’agenouiller,

Les uns se ruèrent comme des fous droit devant eux, les autres se tinrent

     dignes et droits,

Deux ou trois tombèrent aussitôt, touchés à la tempe ou au cœur, vivants

     et morts étroitement emmêlés,

Blessés et mutilés creusant la poussière sous les yeux des nouveaux venus,

Une partie des mourants tâchant de fuir tant bien que mal,

Qu’on achevait à la baïonnette, qu’on assommait à coups de crosses de

     mousquets,

 Un jeune homme, dix-sept ans à peine, encercla son assassin, deux autres

      vinrent à la rescousse,

le sang de l’enfant les éclaboussa tous les trois. 

 

A onze heures on commença d’incinérer les corps ;

Ici se termine l’histoire des quatre cent douze jeunes soldats assassinés.

 

35

Que diriez-vous d’une histoire de combat naval ?

Combat d’antan à la clarté de la lune et des étoiles, avec le nom du vainqueur ?

Oyez, bonnes gens, le récit de mon aïeul maternel le loup de mer !

 

L’ennemi (c’est lui qui parle) n’était pas une mauviette, croyez-moi,

Mais un produit cent pour cent de bravoure anglaise, jamais égalable, question

     dureté, question pureté,

Qui nous avait pris en enfilade comme des malheureux à la tombée de la brune.

 

Nous on s’est engagés, mêlant nos vergues, batteries contre batteries.

Not’ capitaine s’est lié serré au mât avec ses propres mains.

 

Voilà qu’on avait pris des boulets de dix-huit livres sous la lisse,

Voilà que deux grosses pièces avaient éclaté dès le premier tir sur le pont d’en-dessous,

     massacrant tout le monde à la ronde, faisant tout sauter en l’air.

Bagarre dans le couchant, bagarre dans la nuit,

Dix heures, la pleine lune est déjà très haut, nos voies d’eau progressent, un mètre

     cinquante calculé dans les cales,

Le maître d’armes détache les liens des prisonniers confinés à l’arrière pour leur

     laisser leur chance.

 

Le va-et-vient aux magasins de poudre est interrompu par les sentinelles

Tant de faces leur sont à présent inconnues qu’elles ne savent plus qui croire.

 

Le feu gagne notre frégate,

L’autre s’enquiert si nous demandons grâce,

Si nous baissons notre enseigne, abandonnons le combat ?

 

Et moi je rigole en entendant la voix de mon capitaine dire tranquillement :

Baisser l’enseigne ? Non mais, alors que nous commençons tout juste notre

     part du combat !

 

Seuls trois canons donnent encore,

Un pointé par le capitaine en personne sur le grand mât ennemi,

Deux autres soigneusement bourrés de mitraille font taire ses mousquets,

     nettoient ses ponts. 

 

Les hunes appuient notre petite pièce, la grande hune surtout,

Tenant tête seule, toutes seules, pendant la durée de l’engagement.

 

Pas de répit,

Les voies d’eau vont plus vite que les pompes, les flammes lèchent les soutes

     à poudre.

 

Un boulet disloque l’une des pompes, c’est l’avis unanime nous coulons.

 

Gardant son calme, notre petit capitaine

Ne s’énerve pas, voix ni basse ni grondante,

De nos yeux nous éclaire dans la faillite des lanterne

 

A quasi minuit sous les rayons de la lune voici que l’ennemi se rend à nous.

 

36

D’un calme plat est l’obscurité,

Deux grandes coques immobiles bercées au sein de l’obscurité,

Notre vaisseau criblé de trous, sombrant doucement, préparatifs en cours

     pour transiter jusqu’à notre capture,

Le capitaine sur la dunette édictant froidement ses ordres, visage d’une

     pâleur de linceul,

Le cadavre d’un enfant à ses pieds, un mousse des cambuses,

Le masque de mort d’un vieux loup de mer aux longs cheveux blancs, aux

     moustaches délicatement bouclées,

Les flammes, en dépit des efforts, qui courent dans les vergues, dans les cales,

Les voix rauques de deux ou trois officiers encore debout,

Des monceaux informes de cadavres entassés l’un sur l’autre, fragments de

     chair collés au mâts, aux espars,

Cisaillement du cordage, pendaison du gréement, heurt doux de la houle apaisante,

Canons noirs impassibles, déchets de paquets de poudre, parfum âcre,

Quelques grandes étoiles à la voûte du ciel, lumière funèbre silencieuse,

Bouffées discrètes de vent marin, odeurs d’herbes algues, de roseaux et de champs

     du rivage, messages de mort transmis aux survivants,

Le crissement de la lame du chirurgien, le raclement des dents de sa scie,

Asthme, hoquet, caillou mou de sang, bref cri de douleur, longue plainte sourde

    d’acuité croissante,

 Tout cela, enfui, irrattrapable.

37

 

Hé, là-bas, gardes négligents ! Gare à vos armes !

Voyez cette foule donner l’assaut aux portes submergées ! Ca y est,

     me voici captif !

Incarnation des présences bannies ou souffrantes,

M’imaginant en prison dans le corps d’un autre,

En train de subir la sourde douleur sans rémission.

 

C’est pour moi qu’épaulent leurs carabines, que montent le guet les

     gardiens,

C’est à moi qu’on fait prendre l’air à l’aube, moi qu’on met la nuit

     sous les verrous.

 

Du mutin qu’on conduit en prison menottes aux mains me voici solidaire

     par les mêmes menottes, marchant du même pas que lui

(Le moins vaillant des deux, d’ailleurs le plus sombre des deux, rictus et

     sueur aux lèvres).

 

Arrête-t-on un jeune homme pour larcin qu’on m’arrête itou, je passe

     en jugement, je suis condamné.

 

Atteint du choléra le malade suffoque à son dernier souffle, je râle tout

     comme lui.

J’ai le teint cendreux, mes tendons craquent, d’autour de moi l’on s’éloigne.

 

Prennent corps en moi tous les mendiants, je prends figure en eux,

Mon chapeau à mes pieds, je suis assis, je mendie et j’ai honte.

 

38

C'est assez ! cela suffit ! Arrêtons !

Comment avoir à ce point perdu conscience ? qu’on s’écarte de moi !

Laissez-moi me reprendre, entraves, sommeils, rêves, râles,

Me voici tout près de recommencer encore une fois mon erreur habituelle !

 

Comment ai-je pu oublier les injures, les calomnies ?

Comment ai-je pu oublier l’amertume des larmes, les coups de matraque,

     la pluie des coups !

Comment ai-je pu envisager d’un regard froid ma propre crucifixion, ma

     couronne sanglante ?

 

Oui, ma mémoire revient,

Je repense à la fraction manquante,

La tombe dans le roc multiplie la somme à elle confiée, toutes les sommes

     dans toutes les tombes,

C’est une résurrection des corps, les plaies se cicatrisent, mes linges me

     dévoilent.

 

En groupe j’avance, recru par la puissance suprême, unité d’une interminable

     procession sans singularité,

Vers la plaine, le rivage nous allons, traversons les frontières,

Osts sacrés nous diffusant à la surface entière du globe,

Adorant à nos coiffes la fleur de plusieurs millénaires.

 

Je vous salue, schoolboys, sortez du rang !

N’arrêtez pas vos notations, redoublez vos questions !

39

Notre ami le sauvage fuyant, qui est-il ?

Qu’attend-il ? La civilisation ? Ou l’a-t-il dépassée ? L’a-t-il maîtrisée ?

 

A-t-il grandi, dehors, dans les plaines du Sud-Ouest ? Est-il Kanadien ?

Nous vient-il de la région du Mississippi ? De l’Iowa, de l’Oregon, de

     la Californie ?

Des montagnes ? Est-ce un homme des prairies ? Un habitant de la savane ?

     Un navigateur issu de la mer ?

 

Où qu’il aille, partout, l’accueillent et le désirent les hommes et les femmes,

Qui aiment son amitié, qui aiment qu’il les touche, qu’il leur parle, qu’il vive

     parmi eux.

 

Irréductible mouvance de la neige en ses flocons, paroles banales comme

     l’herbe, chef échevelé, rire éclatant, naïveté naïve,

Vitesse de marche lente, traits du visage ordinaires, émanations et modes

     sans surprise,

Affluent en formes neuves aux extrémités de ses doigts,

Parfument l’air du parfum de son corps, de son souffle, fusent à l’éclair que

     décoche sa prunelle.

40

Soleil fanfaron tes tiédeurs m’indifférent – bonjour, à plus tard !

Tu n’éclaires qu’en surface : moi, surface comme abîme je les

     transperce !

 

Dis-moi Terre ! On dirait que tu attends quelque chose de mes mains,

Dis-moi, vieille toque, qu’escomptes-tu ?

 

Vous, femmes et hommes, j’aimerais tellement vois dire mon amour et

     c’est impossible !

Tellement vous dire cette chose en moi et en vous, et c’est impossible !

Tellement vous faire sentir cette fièvre en moi et en vous, et c’est impossible !

 

Sachez-le, je ne dispense ni leçons ni charité médiocre,

Quand je donne c’est moi-même que je donne, sans hésiter.

 

Toi l’impotent, qui branle des rotules,

Enlève-moi ce foulard autour des joues que je t’injecte du remontant dans le

     gosier,

Ouvre grand les paumes, relève le rabat de tes poches,

Allez pas de chichis, j’ai dit, j’ai des réserves inépuisables,

Tout ce qui est à moi j’en fait cadeau.

 

Peu m’importe qui tu es, pour moi là n’est pas l’essentiel,

Ce que tu feras ou seras viendra seulement de ce que je t’inculquerai .

 

Sur l’esclave des champs de coton, le nettoyeur de toilettes, je me penche,

Leur applique un baiser familial sur la joue droite.

Passe serment au fond de mon cœur de ne jamais les renier.

 

Les femmes mûres pour la grossesse je leur fais des enfants deux fois plus

     forts, deux fois plus vifs

(A l’heure qu’il est j’éjacule le sperme de républiques mille fois plus

     arrogantes).

 

Y a-t-il un moribond, vite je me hâte, vite je tourne la poignée de la porte

Repousse les draps au bout du lit,

Renvoie chez eux prêtre et médecin.

 

Je passe mes bras autour de l’affaibli, avec ma volonté de fer je le redresse,

Tiens, prend mon cou, désespéré,

Je jure que tu ne sombreras pas ! suspends tout ton poids à mes épaules !

 

Mon souffle conquérant te dilate, flotte ! Je suis ta bouée,

D’une force en armes j’investis la moindre de tes chambres,

Ils sont mes amants, mes négateurs de tombes.

 

Tu peux dormir – nous monterons la garde toute la nuit eux et moi,

Doute ni décès ne s’essaieront à t’atteindre,

 Tu es dans mon étreinte, remis en ma possession,

Et lorsque à l’aube tu renaîtras tu verras de tes propres yeux ce que je dis.

 

41

 

C’est moi qui conforte les malades à la respiration haletante,

Et je redouble d’aide pour les hommes forts et droits qui le demandent.

 

L’histoire de l’Univers je la connais telle qu’on la raconte,

Je la connais par coeur depuis des milliers et des milliers d’années ;

Rien de très brillant, d’ailleurs, et même plutôt médiocre – est-ce vraiment

     tout ?

 

Magnifier, valoriser, voilà ma tâche,

Surenchérir sur ces vieilles filasses de regrattiers,

Saisir en ses dimensions propres Jéhovah,

Lithographier  Kronos, Zeus son fils, Hercule son petit-fils,

Acquérir des épreuves d’Osiris, d’Isis, de Belus, de Bramah, de Bouddha,

Dans mes cartons classer Manitou à part, Allah sur une feuille, le crucifix sur

     une gravure,

Et idem pour Odin, idem pour Mexitli à face hideuse, idem pour n’importe

     quelle idole ou image ,

Evaluer ces gens-là à leur valeur exacte, pas un centime de plus,

En supposant qu’ils existèrent et accomplirent tâche en leur temps

(Les marmailles de blancs-becs qu’ils mirent au monde ne serait-il pas l’heure

     qu’elles s’éveillent, qu’elles chantent, qu’elles volent de leurs propres ailes

     comme des grandes ?),

Accueillir en soi les grossiers canevas déifiques pour mieux les parachever, les

    léguer généreusement à chaque être que l’on croise, homme ou femme,

Voir autant sinon plus dans un charpentier en train de poser un faîtage,

Lui accorder un surcroît de mérite à lui là-haut qui s’échine en bras de chemise

     sur ciseau et maillet,

Ne pas chercher à critiquer les révélations spéciales mais ne pas trouver moins

     d’étrangeté épiphanique non plus dans un rond de fumée, un poil sur le dos

     de sa propre main,

Les gamins juché sur leurs pompes à incendie, sur leurs cordes à grappin,

     d’authentiques Mars de la guerre, pour moi, c’est l’évidence,

Suivre l’écho de leurs voix se répercutant dans le fracas des destructions,

Bras musclés dépassant les lattes carbonisées, fronts blancs émergeant du brasier

     sans une égratignure,

L’épouse de l’artisan qui donne le sein à son dernier-né, s’asseoir à côté d’elle,

     réciter la prière pour les enfants qui viennent au monde,

Trois faucilles moissonnantes sifflent en cadence aux mains de trois anges

     costauds chemises gonflées à la taille,

Un palefrenier, tignasse rousse, dent saillante, s’acquittant d’un coup de ses péchés

     passés et à venir,

A vendu tous ses biens, ne voyage plus qu’à pied, tout cela pour régler les honoraires

     des avocats chargés de défendre son frère accusé de faux : il le soutient ;

Voilà la masse des richesses qui m’entoure, vingt-cinq mètres carrés autour de moi,

     et il y a encore de la place,

Considérant que bœuf ni puce n’ont eu la moitié des éloges qu’ils méritaient,

Que poussière et fumier dépassent en beauté l’imaginable

Sans faire leur part au surnaturel, puisque bientôt je prendraiplace parmi les êtres

     suprêmes,

Le jour approchant où j’égalerai en bien, en prodiges les meilleurs !

Trésor de ma vie ! en passe moi-même d’être créateur,

Cà et là m’accouplant insidieusement au grand vagin nocturne.

42

Dans la foule un cri,

Ma propre voix : virile, rayonnante, impérieuse.

 

Mes enfants venez à moi,

Garçons et filles, venez à moi, et vous mes femmes, ma maisonnée, mes proches,

C’est l’instant où l’acteur se paie d’audace, finies ses gammes domestiques sur

     les flûtes !

 

Mélodie aux harmonies faciles sous la paresse des doigts – je sens vibrer l’écho

     tendu de vos arpèges vers le finale !

 

Dévire ma tête au cou,

S’enfle la musique, nul effet d’orgue,

Des gens m’entourent qui ne sont pas mes intimes.

 

Présence du sol dur insubmersible,

Présence des buveurs, des mangeurs, présence du soleil en haut, en bas,

     présence de l’air, des vagues qui reviennent et encore qui reviennent,

Présence de soi-même, et aussi mes voisins, réconfort, malveillance, réalité,

Présence de l’inexplicable vieille querelle, présence, de l’épine sous l’ongle,

     des fièvres enflammant le souffle,

Présences des hou ! hou ! de vexation, et puis l’on découvre la cachette du petit

     malin, on l’expose au grand jour,

Présence de l’amour, présence du sanglot liquide de la vie,

Présence du bandeau sous le menton, présence du tréteau de la mort.

 

Marchant par les rues avec dans les yeux des pièces d’un sou,

La cervelle qui fait assaut d’obséquiosité pour calmer la colère du ventre,

Les tickets achetés, pris, vendus, sans jamais pour autant accéder au festin,

Les foules en sueur à la charrue, au fléau, qu’on paie ave la paille,

Les riches oisifs qui possèdent tout et qui réclament pourtant le grain.

 

Voilà comment elle est la cité, et j’en suis citoyen,

Tous les intérêts qu’ont les autres je les ai, politique, guerre, marchés, journaux,

     écoles,

Le maire avec son conseil, les banques, les tarifs, les vapeurs, les usines, les actions,

     les dépôts, les immeubles et les biens mobiliers.

 

Tout ce petit peuple de mannequins sauteurs de ruisseau en col blanc et queue-de-pie,

Moi je sais qui ils sont (ce ne sont pas des vers, ce ne sont pas des puces, je peux vous

     le dire),

Je ne renie jamais les copies conformes de moi-même, la plus pâle, la moins encrée

     d’elles toutes je m’en porte garant par-delà la mort,

Mes paroles, mes actes, ils connaissent çà par cœur,

Si une pensée patauge dans ma tête, elle patauge en même temps chez eux.

 

Mais oui, parfaitement, je suis conscient de mon égoïsme,

Je sais que j’écris des vers omnivores et je continuerai à les écrire,

Et je suis prêt à vous tendre la main, qui que vous soyez, pour vous amener à mon niveau.

 

Jamais de routine dans mes paroles, dans mon chant,

L’envie brutale de poser ma question, de sauter les étapes pour nous rapprocher ;

Ce livre est imprimé, relié, très bien ! – mais l’imprimeur, mais l’aide-compositeur ?

Cette photographie est réussie, bon parfait ! – mais votre femme, votre amie tenues

     étroitement serrées dans vos bras ?

Ce croiseur noir caparaçonné de fer, ces canons puissants aux tourelles, pourquoi pas ?

- et le courage du capitaine et des mécaniciens ?

Dans la salle à manger les plats, la bonne chère, les jolis meubles, ou en effet

- mais l’hôte et l’hôtesse, la lumière dans leurs yeux ?

Le ciel tout là-haut, certes- et ici, et en face, et sur l’autre trottoir ?

Les saints et les prophètes dans l’Histoire, d’accord ! mais votre propre personne ?

Les sermons, les credo, les théologies, on veut bien !  - mais l’infinie profondeur

     de l’intelligence humaine ?

Et la raison, Et l’amour ? et la vie ? Vous en faites quoi ?

43

 

Prêtres, je ne vous méprise en aucun lieu du monde, je ne vous méprise en

     aucun âge du monde,

J’ai la foi la plus grande, et j’ai la foi la plus petite,

J’englobe cultes anciens, cultes modernes, et tous les cultes intermédiaires,

Je crois que je reviendrai sur la terre au bout de cinq mille ans,

J’attends les réponses des oracles, j’honore les dieux, je salue le soleil

Du premier roc ou souche venu je fais un fétiche, je chamanise avec les branches

     dans le cercle des obis,

J’assiste le lama, le brahmine, qui taillent la mèche de leurs lampes votives,

Et puis voici que je danse dans les cortèges phalliques, ou que je me fais l’austère

     gymnosophiste en ses transes sylvestres,

Je bois de l’hydromel dans les crânes, idolâtre Shastas et Véda, respecte le Koran,

Foule au pied le téokalli, maculé du sang coulant sous la lame sacrificielle, frappe

     en cadence le tambour en peau de serpent,

Accueille l’Evangile, accueille le Crucifié, tiens pour acquis sa nature divine,

M’agenouille à la messe, me dresse lors de la prière puritaine, patiente assis sur

     mon banc,

Ecume, bave dans ma crise de délire, attends dans un coma mortel que m’empoigne

     l’esprit,

Scrute dalles et sols, ou, sans l’appui de dalles ni sols,

M’agrège aux tourneurs girant au circuit des circuits.

 

Membre de la troupe centripète centrifuge tourne et bavarde comme un qui s’allège

     de ses charges à la veille d’un long voyage.

 

Sceptique sans enthousiasme, esprits chagrins dans votre coin,

Frivoles, boudeurs, renfrognés, mines défaites, coléreux, découragés, athées,

Pour moi vous êtes sans mystère, le tumulte de vos tourments, doutes, désespoirs,

     absences de foi, je sais tout.

Quel bouillon d’écumes les hélices !

Quelles rotations fulgurantes, quels spasmes, quelles griffes de sang !

 

Calmez-vous valvules coronaires de vous qui doutez, chafouinez chagrinement

     dans votre coin !

Compagnie, j’ai placé parmi vous comme parmi tant d’autres,

Ce qui nous pousse, vous comme moi, c’est le passé,

C’est l’épreuve à venir, puis à assimiler, aussi bien par vous que par moi.

 

Je ne sais rien de l’épreuve qui va venir, je ne sais rien de sa suite,

Je sais qu’elle sera pleine et suffisante et qu’elle réussira.

 

Chacun de ceux qui passent, de ceux qui s’arrêtent reçoit des égards,

     aucun n’est oublié.

 

N’est pas oublié le jeune mort dans sa sépulture,

N’est pas oublié la jeune morte mise à ses côtés,

N’est pas oublié le petit enfant qui passa la tête à la porte, la retira très vite

    et ne fut plus revu,

Ni le vieillard qu’une existence sans but emplit d’amertume plus amère que

     le fiel,

Ni l’épave de l’asile tuberculosé par le rhum et par l’intempérance,

Ni les multitudes massacrées ou noyées ni le frustre koboo appelé fumier de

     l’espace humaine,

 Ni ces vulgaires sacs dérivant bouche ouverte pour qu’on les gave au fil de la vie,

Ni rien sur terre, ni rien au fond des tombes les plus vieilles de la terre,

Ni rien dans les myriades astrales, ni les myriades de myriades qui les peuplent,

Ni le présent, ni le plus infime des atomes connus.

44

Debout donc ! l’heure est venue pour moi de m’expliquer.

 

Débarrassons-nous donc de ce qui est connu.

Projetons-nous ensemble vers l’avant, hommes et femmes, jusqu’au fond

     de l’inconnu.

 

L’horloge marque l’heure juste – mais l’éternité, qu’indique – t-elle ?

 

Nous n’avons dépensé que quelques trillions d’hivers et d’étés jusqu’ici,

Il en reste des trillions devant nous, et d’autres trillions après ceux- là.

 

Le fruit des naissances fut : richesse et variété,

Les naissances futures produiront : richesse et variété.

 

Je n’admets pas qu’il y ait de plus grand ou de plus petit,

Ce qui occupe pleinement sa place a la valeur parfaite.

 

Mon frère, ma sœur, vous sentez-vous jalousés, agressés ?

J’en suis navré, moi personne ne me jalouse ni ne m’agresse,

Pour moi tout se passe dans la paix, je ne sais pas ce qu’est une récrimination.

(Quel rapport avec cela ?)

 

Une somme de choses accomplies, une inclusion de choses à être, voilà

     ce que je suis.

 

La cime des marches de l’escalier est atteinte par mes pieds.

Partout des siècles empaquetés, et des colis plus gros encore aux contremarches,

Franchis comme convenu les degrés inférieurs, de plus en plus haut je monte.

 

Vague après vague se couchent les fantômes dans mon dos,

Très loin tout en bas j’aperçois le Rien originel, sachant que j’y fus moi aussi,

Présent mais invisible, dormant en une patiente, une brumeuse léthargie,

Prenant mon temps, ne prenant aucun risque au contact du carbone nauséeux ;

 

Longue, immensément longue étreinte chaude.

 

Immenses, les préparatifs annonçant ma venue,

Fidèle, l’amitié des bras m’ayant secondé.

 

Les cycles avancèrent mon berceau, tels de canotiers concurrents, rivalisant

     joyeusement à la rame,

 Les planètes me firent place, d’elles-mêmes se mettant à l’écart sur leurs anneaux,

Emirent leurs influences par attention pour mon bien-être futur.

 

Avant que je naquisse de ma mère je fus guidé par les générations,

Embryon jamais inerte, jamais menacé d’une cosse surprotectrice.

 

D’abord la nébuleuse prit cohérence d’orbe,

Les strates lentement s’accrurent comme d’un support

De luxuriants végétaux fournirent sa nutrition,

Les monstres sauriens le transportant dans leurs gueules délicatement le déposèrent.

 

Toutes les énergies progressivement concoururent à mon plaisir, ma plénitude,

Me voici aujourd’hui me dressant debout dans mon âme robuste.

 

45

Oh ! l’arc de la jeunesse ! la tentation permanente d’élasticité !

Ah ! l’équilibre juste de l’âge mur, la floraison parfaite !

 

Mes amants m’oppressent, m’étouffent,

Agressent ma bouche, affluent en foule aux pores de ma peau,

Me traînent par la manche dans la rue, les salles publiques, pour moi

     la nuit se mettent tout nus,

Me hèlent en plein jour : Ohé ! depuis les pierres dans la rivière, sifflent

     et dansent en l’air sur ma tête,

Lancent mon nom des massifs de fleurs, des vignes, des sous-bois emmêlés

Se posent sur chaque seconde de ma vie,

Bécotent mon corps de doux suçons de balsame,

Livrent discrètement les effusions de leurs cœurs à mon usage.

 

Viel âge d’ascension magistrale ! Bienvenue, grâce ineffable de l’extinction des jours !

 

Chaque condition ne se promulgue pas tant elle-même qu’elle ne promulgue ce qui,

     né d’elle, vient après elle,

Aussi la nuit dans son silence promulgue-t-elle sa part identiquement.

 

Ouvrant mon hublot dans le noir j’aperçois la lointaine poussière éparse des

     systèmes,

Dont la somme, fût-elle multipliée aussi haut qu’aillent mes chiffres, ne pourra

     Jamais qu’effleurer l’arc externe de systèmes plus profonds.

 

A l’infini croît leur rayon, en extension constante,

Vers le dehors, vers le large, vers l’extérieur infiniment.

 

Mon soleil a lui-même un soleil autour duquel, docile, il tourne,

Sur un anneau supérieur ou le rejoignent des compagnons,

Et au-dessus, ce sont d’autres circuits, qui réduisent à grosseur d’une

     poussière l’objet le plus énorme parmi eux.

 

De pause il n’y a en pas, il ne peut y en avoir,

A supposer que vous, que moi, que les globes et ce qui est sur ou sous leurs

     surfaces, fussent instantanément pulvérisés en une blanchâtre neige, vaporeuse,

     cela ne compterait finalement pas,

A coup sûr nous reviendrions à l’étape présente,

A coup sûr nous nous retrouverions aussi loin, pour de là aller plus loin encore.

 

Ce ne sont pas deux ou trois quadrillons d’ères universelles, trois ou quatre

     octillions de lieues cubiques qui peuvent faire échec au projet ni non plus le

     presser,

Simples fractions que cela, puisque tout n’est que fraction.

 

Où que portent vos yeux, il y a de l’espace illimité au-delà.

Où que portent vos calculs, il y a le temps illimité au-delà.

 

Mon rendez-vous ne fait aucun doute,

Le Seigneur m’attend dans ma perfection au bout de mon chemin,

Il sera là le grand Camerado, l’objet de mes soupirs, l’amant véritable.

46

Que je jouis de la meilleure part du temps et de l’espace, que je ne fus oncques

     ni ne serai jamais mesuré, ça je le sais.

 

Je suis un routard de l’errance perpétuelle (écoutez bien tous !) ;

J’ai comme signes : manteau, imperméable, chaussures solides, bâton coupé aux

     arbres du bois,

N’ai nulle chaise où laisser se reposer mes amis,

D’ailleurs n’ai ni chaise ni philosophie ni Eglise,

Ni ne mène personne vers aucune table, vers aucun livre, vers quelque échange

     que ce soit,

Par contre, chacun de vous, homme, femme, je le conduis sur un tertre,

Bras gauche passé autour de sa taille,

Main droite pointée vers les paysages continentaux, la route publique.

 
 

Votre route, ce n’est pas à moi, mais à vous, à personne d’autre que vous de la

     parcourir,

A vous et à vous seul, d’y voyager !

 

C’est tout près, à votre portée,

Peut-être même étiez-vous dessus depuis votre naissance à votre insu,

Peut-être attend-elle partout sur l’eau ou sur la terre.

 

Allez, fiston, on prend ses frusques sur son dos, moi les miennes, et on y va,

Quand je pense à toutes ces splendides cités et nations qu’on va voir en chemin !

 

Quand tu en auras ta claque, donne-moi ton ballot, repose le gras de ta main sur

     ma hanche,

Et quand ça sera mon tour, tu feras idem pour moi,

Parce que, une fois en route, dis-toi qu’on ne s’arrête plus.

 

Ce matin, vers la fin de la nuit, je suis monté sur une colline pour regarder le ciel

     avec ses foules,

Et j’ai dit à mon âme Le jour où nous aurons fait le tour de ces orbes, et du plaisir

     et du savoir qu’il y a en chacun d’eux, serons-nous enfin satisfaits et repus ?

Mon âme m’a dit Non, une fois à niveau de l’écluse nous passerons plus loin.

 

Et puis tu n’arrêtes pas de me poser des questions et je ne suis pas sourd,

Mais ma réponse est que je n’ai pas de réponse, qu’il faut que tu la trouves pour

     toi-même

 

Assieds-toi un moment, fiston,

Tiens, voilà des biscuits à grignoter, du lait à boire,

Seulement une fois que tu auras dormi et passé des habits propres, je te donnerai

     un baiser d’adieu, je t’ouvrirai la barrière et alors bon vent !

 

Finies les petites rêveries sans envergure,

Laisse-moi décoller les chassieux de tes paupières,

Tu vas devoir t’habituer à l’éclat du soleil à chaque seconde de ta vie.

 

Finis les barbotages timorés avec la planche dans l’eau peu profonde du rivage

Avec désormais l’audace du vrai nageur,

Pique tes plongeons dans l’océan, resurgis, fais-moi bonjour de loin, appelle-moi,

  mouille-toi allégrement les cheveux !

47

Je suis professeur d’athlètes,

Quiconque déploie à mes côtés une musculature plus impressionnante que

     la mienne apporte la preuve que je suis bien fait,

Honore le mieux mon style celui qu’il enseigne à me vaincre.

 

Mon garçon que j’aime deviendra homme moins par emprunt que par caractère

    propre,

Préférera le vice à la vertu conformiste, à la vertu apeurée,

Adorera son amie, mordra à belles dents dans l’existence,

Essuiera rebuffades, blessures d’amour non repayé, plus cuisantes qu’une pointe

     de lame,

Champion d’équitation, baroudeur, tireur d’élite, excellent rameur, chanteur et

     joueur de banjo hors pair,

Se rangera dans le camp des cicatrices, des barbes et des joues grêlées de préférence

     au camp des biens savonnés,

Aimera mieux les cuirs tannés que les peaux intactes de soleil.

 

Mon enseignement : qu’on s’écarte de moi ! Oui mais, le peut-on jamais ?

Car je vous accompagne, dès la première heure, qui que vous soyez,

Je vous bassine les oreilles de ces mots jusqu’à ce que vous m’ayez saisi.

 

Et pas pour un dollar, et pas pour tuer le temps en attendant le bateau,

(Dans l’affaire vous ne parlez pas moins que moi, je suis votre langue agissante,

Chez vous encore ligotée, dans ma bouche bien dénouée.)

 

Juré, promis, plus jamais je ne mentionnerai les mots amour ou mort entre les

     murs d’une maison

Juré, promis, plus jamais je ne me traduirai, sauf pour celui ou celle qui s’attarde

     seul à seul avec moi en plein air !

 

Pour me comprendre, rendez-vous aux dunes du rivage,

L’explication vous l’aurez dans le premier moustique venu, la clé vous l’entendrez

     dans le fracas, le ressac des vagues,

Rame, mail, scie égoïne secondent mes mots.

 

Ecoles ni chambres close n’auront d’affinité avec moi,

Les voyous, si, et mieux que personne les tout petits enfants.

 

Le plus proche de moi, parce qu’il me connaît bien, c’est le jeune apprenti,

Quand il prend sa hache et sa cruche avec lui le bûcheron m’emporte pour la

     journée itou,

Le son de ma voix réjouit le valet de ferme à sa charrue dans les champs,

Les vaisseaux à la voile mes mots y font voile, pêcheurs comme mariniers je les

     fréquente, je les aime.

 

Avec moi soldats en marche ou au bivouac,

On me sollicite de partout à la veille de l’imminente bataille, à tous je répons

     sans m’évader,

Nuit solennelle (c’est peut-être leur dernière) on me consulte, me connaissant.

 

Couché tout seul sous sa couverture, nos joues se frottent, le chasseur et moi,

Le conducteur de chariot, pense-t-il à moi, oublie les cahots, jeunes ou vieilles

     les mères m’étreignent au fond de leurs cœurs,

Femmes et filles suspendent l’aiguille, inattentives autour d’elles,

Toute et tous désirant tant extraire le sens de mes paroles.

48

J’ai avancé que l’âme n’était pas plus que le corps,

J’ai aussi dit que le corps n’était pas plus que l’âme,

Et que rien, pas même Dieu, ne comptait plus pour soi que soi-même,

Et que quiconque faisait à pied deux cent mètres sans un gramme de

     sympathie se rendait à son propre enterrement vêtu de son linceul,

Et que vous ou moi, démunis d’un seul centime, n’aurions aucun mal

     à nous procurer la crème du monde,

Et que le plus bref coup d’œil, la vue d’une modeste graine dans sa

     gousse mettrait en déroute le savoir de tous les temps,

Et que dans aucune profession, aucun emploi il n’était interdit à

     n’importe quel garçon de devenir un héros,

Et que le moyeu de la route de l’Univers pouvait fort bien s’accommoder

     de l’objet le plus friable,

Et je dis et j’affirme à homme comme femme, Gardez votre sang-froid,

     votre calme en face des millions d’univers.

 

Et à l’humanité je dis, N’ayez pas la curiosité de Dieu,

Ainsi moi, curieux comme je suis de tout, je ne le suis pas de Dieu

(Nulle syntaxe ne saurait exprimer à quel point je suis en paix avec Dieu,

     avec la mort).

Dieu, je le vois et je l’entends partout, dans chaque objet, et malgré cela

     je n’y comprend rien,

D’ailleurs je ne comprends pas très bien ce qu’il pourrait y avoir de plus

     merveilleux que moi-même.

 

Désirer voir Dieu plus nettement que maintenant, et pourquoi ?

N’envois-je pas des fragments à chacune des vingt-quatre heures, à chacune

     des secondes,

Ne le vois-je pas sur le visage des hommes et des femmes, où mon visage

     à moi dans la glace,

Jusque dans la rue où je trouve des lettres de Dieu, signées du nom de Dieu !

Et je n’y touche pas, et pourquoi ? Parce que je sais que partout où j’irai,

Il y a en aura une infinité d’autres, semblables, tous aussi ponctuelles.

49

Quant à toi, la Mort, toi la mortalité aux bras amers, tu perds ton temps à

     essayer de me faire peur

 

A-t-on jamais vu flancher l’accoucheur à heure dite ?

Regardez sa main experte, comme elle presse, comme elle accueille,

     comme elle soutient !

Me voici couché par le travers des portes flexibles,

Attentif à la sortie, attentif à l’échappée qui soulage.

 

Et toi Cadavre tu fais un bon fumier, çà ne me choque pas,

Parfum que ces grandes roses blanches à l’odeur sucrée,

Ma main touche aux lèvres feuillues, ma main épouse la lissité ronde de

     pomme de ces seins.
 

Et toi la Vie m’est avis que tu serais peut-être les vestiges d’une quantité

     de morts.

(Je suis tellement convaincu d’être déjà mort des milliers et des milliers de

     fois !)

 

C’est vous qui chuchotez n’est-ce pas, étoiles du ciel !

Ô soleils, ô tombes parmi l’herbe, ô transferts, ô promotions perpétuelles !

Comment dirais-je quoi que ce soit si vous restez muettes ?

 

Comment dirais-je l’étang qui se trouble de rides dans la forêt à l’automne,

La lune déclinant à l’à-pic du crépuscule bruissant,

Etincelles de jour et d’ombre, oscillez au bout des tiges noires qui pourrissent

     dans la boue,

Oscillez à l’incohérent gémissement des branches sèches.

 Je monte avec la lune, je monte avec la nuit,

Perçois que le reflet livide n’est que rais du midi réverbérés,

Issu d’une lignée féconde de toute taille, débouche au coeur central et ferme.

50

Celui qui est en moi – qu’est-ce au juste, je ne sais ! - mais je sais que c’est en moi.

 

Sueur du forceps – mon corps s’apaise, se refroidit,

Je dors -  d’un sommeil long. 

 

Comment cela s’appelle -t-il – cela n’a pas de nom – jamais ce mot ne fut

     prononcé,

Ni ne figura dans aucun dictionnaire, symbole ou prophétie.

 

Comment dire cet axe au pivot de quoi il danse plus mobile que la terre où

     j’ai mon axe,

Cette création à lui complice dont l’étreinte me réveille.

Ne puis-je en dire plus ? Ombres, voyons ! Laissez-moi me faire l’avocat

     de mes sœurs de mes frères !

 

Ô mes frères, ô mes sœurs, comprenez-vous ?

Ce n’est chaos ni mort – mais forme, mais plan, mais unité – mais vie éternelle

- mais Bonheur.

51

Meurt le passé, meurt le présent - moi qui les ai emplis, puis vidés,

M’emploie désormais à garnir mon prochain parc de futur.

 

Ecoute-tu toi là-haut ? Quelle confidence me feras-tu ?

Regarde-moi en face moucher la chandelle oblique du soir.

(Parle honnête, je suis le seul à t’entendre, je suis encore là pour une

     minute, pas plus !)

 

Comment cela ? Je me contredis ?

Eh bien soit, je me contredis !

(Je suis immense, j’ai contenance de foules en moi.)

 

Je m’attarde sur le pas de la porte, mes proches requièrent mon attention.

 

Lequel a fini sa journée de travail ? lequel aura terminé le premier sa soupe ?

Lequel aimerait bien venir marcher avec moi ?

 

Vous avez une chance de parler avant que je m’en aille ! Cela va être bientôt

     trop tard !

52

Déjà le faucon moucheté fléchit son arc vers moi, m’accuse de son retard,

     se plaint de mon caquetage,

 

Moi, pas plus domestique que lui, pas moins intraduisible,

Eructe ma clameur de barbare, Youpi ! plus haut que le toit du monde.

 

L’ultime vapeur du jour pour moi s’est arrêtée,

Sur la plaine dans l’ombre, découpe la dernière la silhouette fidèle de mon image,

M’aspire suasivement aux brumes du crépuscule.

 

Air je m’en vais, secoue mes mèches blanches en direction du soleil fuyard,

Ma chair se liquéfie rapides, se déchiquette courants dentelés.

 

Je fais don de moi-même à la boue pour grandir avec l’herbe amoureuse,

Cherchez-moi sous vos semelles si vous voulez me retrouver.

 

Qui je suis, quels sont mes buts, çà vous ne le saurez guère !

Cependant je voudrai du bien à votre santé, quoi qu’il arrive,

Serai le filtre, la fibre de votre sang.

 

Ne soyez pas découragé par l’échec dans votre poursuite,

Vous ne me trouvez pas ici ? Dans ce cas courez plus loin,

Je suis quelque part ; immobile, je vous attends.


Traduit de l’anglais par Jacques Darras

In, Walt Whitman :“ Feuilles d’herbes"

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur :

 Descendance d’Adam / Children of Adam (27/01/2015)

Drossé au sable / Sea - drift  (25/07/2017).

Départ à Paumanok / Starting from Paumanok (28/01/2017)

Envoi / Inscriptions (28/01/2019)

Calamus (28/01/2020)
 

Song of myself

 1

I celebrate myself, and sing myself,

And what I assume you shall assume,

For every atom belonging to me as good belongs to you.

 

I loafe and invite my soul,

I lean and loafe at my ease observing a spear of summer grass.

 

My tongue, every atom of my blood, form'd from this soil,

     this air,

Born here of parents born here from parents the same, and

     their parents the same,

I, now thirty-seven years old in perfect health begin,

Hoping to cease not till death.

 

 

Creeds and schools in abeyance,

Retiring back a while sufficed at what they are, but never forgotten,

I harbor for good or bad, I permit to speak at every hazard,

Nature without check with original energy. 

 

2

 

Houses and rooms are full of perfumes, the shelves are crowded 

     with perfumes, 

I breathe the fragrance myself and know it and like it, 

The distillation would intoxicate me also, but I shall not let it.

 

The atmosphere is not a perfume, it has no taste of the distillation, 

     it is odorless,

It is for my mouth forever, I am in love with it, 

I will go to the bank by the wood and become undisguised

     and naked,

I am mad for it to be in contact with me.  

 

The smoke of my own breath,

Echoes, ripples, buzz'd whispers, love-root, silk-thread, crotch

     and vine,

My respiration and inspiration, the beating of my heart, the

     passing of blood and air through my lungs,

The sniff of green leaves and dry leaves, and of the shore and

     dark-color'd sea-rocks, and of hay in the barn,

The sound of the belch'd words of my voice loos'd to the eddies

     of the wind,

 

A few light kisses, a few embraces, a reaching around of arms,

The play of shine and shade on the trees as the supple boughs wag,

The delight alone or in the rush of the streets, or along the

     fields and hill-sides,

 

The feeling of health, the full-noon trill, the song of me rising

     from bed and meeting the sun.  

 

Have you reckon'd a thousand acres much? have you reckon'd

     the earth much?

Have you practis'd so long to learn to read?

Have you felt so proud to get at the meaning of poems?  

 

Stop this day and night with me and you shall possess the

     origin of all poems,

You shall possess the good of the earth and sun, (there are

     millions of suns left,) 

You shall no longer take things at second or third hand, nor 

look through the eyes of the dead, nor feed on the spectres in books, 

You shall not look through my eyes either, nor take thingsfrom me, 

You shall listen to all sides and filter them from your self.

 

3

 

I have heard what the talkers were talking, the talk of the beginning 

     and the end,

But I do not talk of the beginning or the end.  

 

There was never any more inception than there is now,

Nor any more youth or age than there is now,

And will never be any more perfection than there is now,

Nor any more heaven or hell than there is now. 

 

Urge and urge and urge,

 

Always the procreant urge of the world.

Out of the dimness opposite equals advance, always substance

     and increase, always sex,

Always a knit of identity, always distinction, always a breed of life.  

 

To elaborate is no avail, learn'd and unlearn'd feel that it is so.  

 

Sure as the most certain sure, plumb in the uprights, well entretied, 

     braced in the beams,

Stout as a horse, affectionate, haughty, electrical,

I and this mystery here we stand.  

 

Clear and sweet is my soul, and clear and sweet is all that is

     not my soul.  

 

Lack one lacks both, and the unseen is proved by the seen,

Till that becomes unseen and receives proof in its turn.  

 

Showing the best and dividing it from the worst age vexes age,

 

Knowing the perfect fitness and equanimity of things, while

     they discuss I am silent, and go bathe and admire myself.  

 

Welcome is every organ and attribute of me, and of any man

     hearty and clean,

Not an inch nor a particle of an inch is vile, and none shall be

     less familiar than the rest.  

 

I am satisfied — I see, dance, laugh, sing;

As the hugging and loving bed-fellow sleeps at my side through 

     the night, and withdraws at the peep of the day with stealthy tread,

Leaving me baskets cover'd with white towels swelling the 

     house with their plenty,

Shall I postpone my acceptation and realization and scream

     at my eyes,

That they turn from gazing after and down the road,

And forthwith cipher and show me to a cent,

Exactly the value of one and exactly the value of two, and

     which is ahead?

4

Trippers and askers surround me,

People I meet, the effect upon me of my early life or the ward

     and city I live in, or the nation,

The latest dates, discoveries, inventions, societies, authors old 

and new,

My dinner, dress, associates, looks, compliments, dues,

The real or fancied indifference of some man or woman I love,

The sickness of one of my folks or of myself, or ill-doing or

     loss or lack of money, or depressions or exaltations,

Battles, the horrors of fratricidal war, the fever of doubtful

     news, the fitful events;

These come to me days and nights and go from me again,

But they are not the Me myself.

Apart from the pulling and hauling stands what I am,

Stands amused, complacent, compassionating, idle, unitary,

Looks down, is erect, or bends an arm on an impalpable

     certain rest,

Looking with side-curved head curious what will come next,

Both in and out of the game and watching and wondering at it.

 

Backward I see in my own days where I sweated through fog


     with linguists and contenders,

I have no mockings or arguments, I witness and wait. 

5

 

I believe in you my soul, the other I am must not abase itself to you, 

And you must not be abased to the other.  

 

Loafe with me on the grass, loose the stop from your throat,

Not words, not music or rhyme I want, not custom or lecture,

     not even the best,

Only the lull I like, the hum of your valved voice.  

 

I mind how once we lay such a transparent summer morning,

How you settled your head athwart my hips and gently turn'd

     over upon me,

And parted the shirt from my bosom-bone, and plunged your

     tongue to my bare-stript heart,

And reach'd till you felt my beard, and reach'd till you held my feet.  

 

Swiftly arose and spread around me the peace and knowledge

     that pass all the argument of the earth,

And I know that the hand of God is the promise of my own,

And I know that the spirit of God is the brother of my own,

And that all the men ever born are also my brothers, and the

     women my sisters and lovers,  

 

And that a kelson of the creation is love,

And limitless are leaves stiff or drooping in the fields,

And brown ants in the little wells beneath them,

And mossy scabs of the worm fence, heap'd stones, elder,

      mullein and poke-weed.

6

 

A child said What is the grass? fetching it to me with full hands,

How could I answer the child? I do not know what it is any more than he.

 

I guess it must be the flag of my disposition, out of hopefulgreen stuff woven.

 

Or I guess it is the handkerchief of the Lord,

A scented gift and remembrancer designedly dropt,

Bearing the owner's name someway in the corners, that we may see and remark,

and say Whose?

 

Or I guess the grass is itself a child, the produced babe of the vegetation.

 

Or I guess it is a uniform hieroglyphic,

And it means, Sprouting alike in broad zones and narrow zones,

Growing among black folks as among white,

Kanuck, Tuckahoe, Congressman, Cuff, I give them the same, I receive them

     the same.

And now it seems to me the beautiful uncut hair of graves.

 

Tenderly will I use you curling grass,

It may be you transpire from the breasts of young men,

It may be if I had known them I would have loved them,

It may be you are from old people, or from offspring taken soon out of their

     mothers' laps,

And here you are the mothers' laps.

 

This grass is very dark to be from the white heads of old mothers,

Darker than the colourless beards of old men,

Dark to come from under the faint red roofs of mouths.

O I perceive after all so many uttering tongues,

And I perceive they do not come from the roofs of mouths for nothing.

 

I wish I could translate the hints about the dead young men

     and women,

And the hints about old men and mothers, and the offspring

     taken soon out of their laps.

 

What do you think has become of the young and old men?

And what do you think has become of the women and children?

 

They are alive and well somewhere,

The smallest sprout shows there is really no death,

And if ever there was it led forward life, and does not wait at

     the end to arrest it,

And ceas'd the moment life appear'd.

 

All goes onward and outward, nothing collapses,

And to die is different from what any one supposed, and luckier.

 

7

Has any one supposed it lucky to be born?

I hasten to inform him or her it is just as lucky to die, and I know it. 

 

I pass death with the dying and birth with the new-wash'd babe, and 

     am not contain'd between my hat and boots,

And peruse manifold objects, no two alike and every one good,

The earth good and the stars good, and their adjuncts all good.  

 

I am not an earth nor an adjunct of an earth,

I am the mate and companion of people, all just as immortal and

    fathomless as myself,

(They do not know how immortal, but I know.)  

 

Every kind for itself and its own, for me mine male and female,

For me those that have been boys and that love women,

For me the man that is proud and feels how it stings to be slighted, 

 

For me the sweet-heart and the old maid, for me mothers and

     the mothers of mothers,

For me lips that have smiled, eyes that have shed tears,

For me children and the begetters of children. 

 

 

Undrape! you are not guilty to me, nor stale nor discarded,

I see through the broadcloth and gingham whether or no,

And am around, tenacious, acquisitive, tireless, and cannot

     be shaken away.

8

The little one sleeps in its cradle,

I lift the gauze and look a long time, and silently brush away flies with my hand.

 

The youngster and the red-faced girl turn aside up the bushy hill,

I peeringly view them from the top.  

 

The suicide sprawls on the bloody floor of the bedroom,

I witness the corpse with its dabbled hair, I note where the pistol has fallen.

 

 

The blab of the pave, tires of carts, sluff of boot-soles, talk of the 

     promenaders,

The heavy omnibus, the driver with his interrogating thumb,

     the clank of the shod horses on the granite floor,

The snow-sleighs, clinking, shouted jokes, pelts of snow-balls,

The hurrahs for popular favorites, the fury of rous'd mobs,

 The flap of the curtain'd litter, a sick man inside borne to the hospital,

The meeting of enemies, the sudden oath, the blows and fall,

The excited crowd, the policeman with his star quickly working his 

     passage to the centre of the crowd,

The impassive stones that receive and return so many echoes,

What groans of over-fed or half-starv'd who fall sunstruck or in fits,

What exclamations of women taken suddenly who hurry home and 

     give birth to babes,  

 

What living and buried speech is always vibrating here, what

     howls restrain'd by decorum,

Arrests of criminals, slights, adulterous offers made, acceptances,  

     rejections with convex lips, 

I mind them or the show or resonance of them — I come and I 

     depart.

 

9

The big doors of the country barn stand open and ready, 

The dried grass of the harvest-time loads the slow-drawn  wagon,

The clear light plays on the brown gray and green intertinged,

The armfuls are pack'd to the sagging mow.  

 

I am there, I help, I came stretch'd atop of the load,

I felt its soft jolts, one leg reclined on the other,

I jump from the cross-beams and seize the clover and timothy,

And roll head over heels and tangle my hair full of wisps.

 

10

Alone far in the wilds and mountains I hunt,

Wandering amazed at my own lightness and glee,

In the late afternoon choosing a safe spot to pass the night,

Kindling a fire and broiling the fresh-kill'd game,

Falling asleep on the gather'd leaves with my dog and gun by  my side.  

 

The Yankee clipper is under her sky-sails, she cuts the sparkle and scud,

My eyes settle the land, I bend at her prow or shout joyously from the deck.  

 

The boatmen and clam-diggers arose early and stopt for me,

I tuck'd my trowser-ends in my boots and went and had a good time;

You should have been with us that day round the chowder-kettle.  

 

I saw the marriage of the trapper in the open air in the far west, the bride was 

     a red girl,

Her father and his friends sat near cross-legged and dumbly smoking, they had 

moccasins to their feet and largethick blankets hanging from their shoulders,

On a bank lounged the trapper, he was drest mostly in skins,his luxuriant beard 

and curls protected his neck, he held his bride by the hand,

She had long eyelashes, her head was bare, her coarse straight locks descended

upon her voluptuous limbs and reach'd to her feet.  

 

The runaway slave came to my house and stopt outside,

I heard his motions crackling the twigs of the woodpile,

Through the swung half-door of the kitchen I saw him limpsy and weak,

And went where he sat on a log and led him in and assured him,

And brought water and fill'd a tub for his sweated body and bruis'd feet

And gave him a room that enter'd from my own, and gave him some coarse 

clean clothes,

And remember perfectly well his revolving eyes and his awkwardness,

And remember putting plasters on the galls of his neck and ankles;

He staid with me a week before he was recuperated and pass'd north,

I had him sit next me at table, my fire-lock lean'd in the corner.

 

 

11

Twenty-eight young men bathe by the shore,

Twenty-eight young men and all so friendly;

Twenty-eight years of womanly life and all so lonesome.  

 

She owns the fine house by the rise of the bank,

She hides handsome and richly drest aft the blinds of the window.  

 

Which of the young men does she like the best?

Ah the homeliest of them is beautiful to her.  

 

Where are you off to, lady? for I see you,

You splash in the water there, yet stay stock still in your room.  

 

Dancing and laughing along the beach came the twenty-ninth bather,

The rest did not see her, but she saw them and loved them.  

 

The beards of the young men glisten'd with wet, it ran from their 

     long hair,

Little streams pass'd all over their bodies.  

An unseen hand also pass'd over their bodies,

It descended tremblingly from their temples and ribs.  

 

The young men float on their backs, their white bellies bulge to the sun, 

     they do not ask who seizes fast to them,

They do not know who puffs and declines with pendant and bending arch,

They do not think whom they souse with spray.

 

12

The butcher-boy puts off his killing-clothes, or sharpens his knife at the stall 

     in the market,

I loiter enjoying his repartee and his shuffle and break-down.

 

Blacksmiths with grimed and hairy chests environ the anvil,

Each has his main-sledge, they are all out, there is a great heat in the fire.

 

From the cinder-strew'd threshold I follow their movements,

The lithe sheer of their waists plays even with their massive arms,

Overhand the hammers swing, overhand so slow, overhand so sure,

They do not hasten, each man hits in his place.

 

13

The negro holds firmly the reins of his four horses, the blockswags

     underneath on its tied-over chain, 

The negro that drives the long dray of the stone-yard, steady and tall 

      he stands pois'd on one leg on the string-piece,

His blue shirt exposes his ample neck and breast and loosens over    

     his hip-band,

His glance is calm and commanding, he tosses the slouch of his hat away

     from his forehead,

The sun falls on his crispy hair and mustache, falls on the black of his 

     polish'd and perfect limbs.  

 

I behold the picturesque giant and love him, and I do not stop there,

I go with the team also.

 

In me the caresser of life wherever moving, backward as well as 

     forward sluing,

To niches aside and junior bending, not a person or object missing,

 Absorbing all to myself and for this song.

 

Oxen that rattle the yoke and chain or halt in the leafy shade,

     what is that you express in your eyes?

It seems to me more than all the print I have read in my life.  

 

My tread scares the wood-drake and wood-duck on my 

     distant and day-long ramble,

They rise together, they slowly circle around. 

 

I believe in those wing'd purposes,

And acknowledge red, yellow, white, playing within me,

And consider green and violet and the tufted crown intentional,

And do not call the tortoise unworthy because she is not 

     something else,

And the jay in the woods never studied the gamut, yet trills

     pretty well to me,

And the look of the bay mare shames silliness out of me.

 

14

The wild gander leads his flock through the cool night,

Ya-honk he says, and sounds it down to me like an invitation,

The pert may suppose it meaningless, but I listening close,

Find its purpose and place up there toward the wintry sky.  

 

The sharp-hoof'd moose of the north, the cat on the housesill,   

the chickadee, the prairie-dog,

The litter of the grunting sow as they tug at her teats,

The brood of the turkey-hen and she with her half-spread wings,

I see in them and myself the same old law.  

 

The press of my foot to the earth springs a hundred affections,

They scorn the best I can do to relate them.

 

I am enamour'd of growing out-doors,

Of men that live among cattle or taste of the ocean or woods,

Of the builders and steerers of ships and the wielders of axes

     and mauls, and the drivers of horses,

I can eat and sleep with them week in and week out.  

 

What is commonest, cheapest, nearest, easiest, is Me,

Me going in for my chances, spending for vast returns,

Adorning myself to bestow myself on the first that will take  me,

Not asking the sky to come down to my good will,

Scattering it freely forever.

15

The pure contralto sings in the organ loft,

The carpenter dresses his plank, the tongue of his foreplane whistles its

     wild ascending lisp,The married and unmarried children ride home to

    theirThanksgiving dinner,

The pilot seizes the king-pin, he heaves down with a strong arm,

The mate stands braced in the whale-boat, lance and harpoon are ready, 

The duck-shooter walks by silent and cautious stretches,

The deacons are ordain'd with cross'd hands at the altar,

The spinning-girl retreats and advances to the hum of the big wheel,

The farmer stops by the bars as he walks on a First-day loafe

     and looks at the oats and rye,

The lunatic is carried at last to the asylum a confirm'd case,

(He will never sleep any more as he did in the cot in his

     mother's bedroom;)

The jour printer with gray head and gaunt jaws works at his case,

He turns his quid of tobacco while his eyes blurr with the manuscript;

The malform'd limbs are tied to the surgeon's table,

What is removed drops horribly in a pail;

The quadroon girl is sold at the auction-stand, the drunkard

     nods by the bar-room stove,

 The machinist rolls up his sleeves, the policeman travels his

     beat, the gate-keeper marks who pass,

The young fellow drives the express-wagon, (I love him,

     though I do not know him;)

The half-breed straps on his light boots to compete in the race,

The western turkey-shooting draws old and young, some lean

     on their rifles, some sit on logs,  levels his piece;

The groups of newly-come immigrants cover the wharf or levee,

As the woolly-pates hoe in the sugar-field, the overseer views

     them from his saddle,

 The bugle calls in the ball-room, the gentlemen run for their

     partners, the dancers bow to each other,

The youth lies awake in the cedar-roof'd garret and harks to

     the musical rain,

The Wolverine sets traps on the creek that helps fill the Huron,

The squaw wrapt in her yellow-hemm'd cloth is offering

     moccasins and bead-bags for sale,

The connoisseur peers along the exhibition-gallery with

     half-shut eyes bent sideways, 

As the deck-hands make fast the steamboat the plank is

     thrown for the shore-going passengers,

The young sister holds out the skein while the elder sister

     winds it off in a ball, and stops now and then for the knots,

The one-year wife is recovering and happy having a week ago

     borne her first child,

The clean-hair'd Yankee girl works with her sewing-machine

     or in the factory or mill,

The paving-man leans on his two-handed rammer, the

     reporter's lead flies swiftly over the note-book, the signpainter

     is lettering with blue and gold,

The canal boy trots on the tow-path, the book-keeper counts 

    at his desk, the shoemaker waxes his thread,

The conductor beats time for the band and all the performers follow him,

The child is baptized, the convert is making his first professions,

The regatta is spread on the bay, the race is begun, (how the

     white sails sparkle!)

The drover watching his drove sings out to them that would stray,

The pedler sweats with his pack on his back, (the purchaser

     higgling about the odd cent;)

The bride unrumples her white dress, the minute-hand of the

     clock moves slowly,

The opium-eater reclines with rigid head and just-open'd lips,

The prostitute draggles her shawl, her bonnet bobs on her    

     tipsy and pimpled neck,

The crowd laugh at her blackguard oaths, the men jeer and wink to 

     each other,

(Miserable! I do not laugh at your oaths nor jeer you;)

The President holding a cabinet council is surrounded by the great 

     Secretaries,

On the piazza walk three matrons stately and friendly with twined arms,

The crew of the fish-smack pack repeated layers of halibut in the hold,

The Missourian crosses the plains toting his wares and his cattle,

 

As the fare-collector goes through the train he gives notice by

     the jingling of loose change,

The floor-men are laying the floor, the tinners are tinning the
  

    roof, the masons are calling for mortar,

In single file each shouldering his hod pass onward the laborers;

Seasons pursuing each other the indescribable crowd is gather'd, it

is the fourth of Seventh-month, (what salutes of cannon and small arms!)

Seasons pursuing each other the plougher ploughs, the 

    mower mows, and the winter-grain falls in the ground;

Off on the lakes the pike-fisher watches and waits by the hole

     in the frozen surface,

The stumps stand thick round the clearing, the squatter strikes deep 

     with his axe,

Flatboatmen make fast towards dusk near the cotton-wood or pecan-trees,

Coon-seekers go through the regions of the Red river or through

     those drain'd by the Tennessee, or through those of the Arkansas,

Torches shine in the dark that hangs on the Chattahooche or Altamahaw,

Patriarchs sit at supper with sons and grandsons and great-grandsons 

     around them,

 In walls of adobie, in canvas tents, rest hunters and trappers after their 

     day's sport,

The city sleeps and the country sleeps,

The living sleep for their time, the dead sleep for their time,

The old husband sleeps by his wife and the young husband sleeps by 

     his wife;

And these tend inward to me, and I tend outward to them,

And such as it is to be of these more or less I am,

And of these one and all I weave the song of myself.

16

I am of old and young, of the foolish as much as the wise,

Regardless of others, ever regardful of others,

Maternal as well as paternal, a child as well as a man,

Stuff'd with the stuff that is coarse and stuff'd with the stuff that is fine, 

One of the Nation of many nations, the smallest the same

     and the largest the same,

A Southerner soon as a Northerner, a planter nonchalant 

    and hospitable down by the Oconee I live,

A Yankee bound my own way ready for trade, my joints the 

    limberest joints on earth and the sternest joints on earth,

A Kentuckian walking the vale of the Elkhorn in my deer-skin

     leggings, a Louisianian or Georgian,

A boatman over lakes or bays or along coasts, a Hoosier, Badger,    

     Buck-eye;

At home on Kanadian snow-shoes or up in the bush, or with

     fishermen off Newfoundland,

 At home in the fleet of ice-boats, sailing with the rest and tacking,

At home on the hills of Vermont or in the woods of Maine,

     or the Texan ranch,

Comrade of Californians, comrade of free North-Westerners,

     (loving their big proportions,)

 Comrade of raftsmen and coalmen, comrade of all who shake

     hands and welcome to drink and meat,

A learner with the simplest, a teacher of the thoughtfullest,

A novice beginning yet experient of myriads of seasons,

Of every hue and caste am I, of every rank and religion,

A farmer, mechanic, artist, gentleman, sailor, quaker,

Prisoner, fancy-man, rowdy, lawyer, physician, priest.   

 

I resist any thing better than my own diversity,

Breathe the air but leave plenty after me,

And am not stuck up, and am in my place.  

 

(The moth and the fish-eggs are in their place,

The bright suns I see and the dark suns I cannot see are in their place,

The palpable is in its place and the impalpable is in its place.)

 

17

These are really the thoughts of all men in all ages and lands, they are not 

     original with me,

If they are not yours as much as mine they are nothing, or next to nothing, 

If they are not the riddle and the untying of the riddle they are nothing,

If they are not just as close as they are distant they are nothing.  

 

This is the grass that grows wherever the land is and the water is,

This the common air that bathes the globe.

18

With music strong I come, with my cornets and my drums,

I play not marches for accepted victors only, I play marches for conquer'd

     and slain persons.

 

Have you heard that it was good to gain the day?

I also say it is good to fall, battles are lost in the same spirit in which they

     are won.

 

I beat and pound for the dead,

I blow through my embouchures my loudest and gayest for   them.

 

Vivas to those who have fail'd!

And to those whose war-vessels sank in the sea!

And to those themselves who sank in the sea!

And to all generals that lost engagements, and all overcome heroes!

And the numberless unknown heroes equal to the greatest  heroes known!

 

19

 

This is the meal equally set, this the meat for natural hunger,

It is for the wicked just the same as the righteous, I make appointments with all,

I will not have a single person slighted or left away,

The kept-woman, sponger, thief, are hereby invited,

The heavy-lipp'd slave is invited, the venerealee is invited;

There shall be no difference between them and the rest.  

 

This is the press of a bashful hand, this the float and odor of hair,

 

This the touch of my lips to yours, this the murmur of yearning,

This the far-off depth and height reflecting my own face,

This the thoughtful merge of myself, and the outlet again.

 

Do you guess I have some intricate purpose?

Well I have, for the Fourth-month showers have, and the mica

     on the side of a rock has.  

 

Do you take it I would astonish?

Does the daylight astonish? does the early redstart twittering

     through the woods?

Do I astonish more than they?

 

This hour I tell things in confidence,

I might not tell everybody, but I will tell you.

20

 

Who goes there? hankering, gross, mystical, nude;

How is it I extract strength from the beef I eat?

 

What is a man anyhow? what am I? what are you?

All I mark as my own you shall offset it with your own, 

Else it were time lost listening to me.  

 

I do not snivel that snivel the world over,

That months are vacuums and the ground but wallow and filth.  

 

Whimpering and truckling fold with powders for invalids, 

    conformity goes to the fourth-remov'd,

I wear my hat as I please indoors or out.  

 

Why should I pray? why should I venerate and be ceremonious?  

 

Having pried through the strata, analyzed to a hair, counsel'd

      with doctors and calculated close, 

I find no sweeter fat than sticks to my own bones.  

 

In all people I see myself, none more and not one a barley-corn less

And the good or bad I say of myself I say of them.  

 

I know I am solid and sound,

To me the converging objects of the universe perpetually flow,

All are written to me, and I must get what the writing means.  

 

I know I am deathless,

I know this orbit of mine cannot be swept by a carpenter's compass,

I know I shall not pass like a child's carlacue cut with a burnt stick at night.  

 

I know I am august,

I do not trouble my spirit to vindicate itself or be understood,

I see that the elementary laws never apologize,

(I reckon I behave no prouder than the level I plant my house by, after all.)  

 

I exist as I am, that is enough,

If no other in the world be aware I sit content,

And if each and all be aware I sit content.  

 

One world is aware and by far the largest to me, and that is myself,

And whether I come to my own to-day or in ten thousand or

     ten million years,

I can cheerfully take it now, or with equal cheerfulness I can wait.  

 

My foothold is tenon'd and mortis'd in granite,

I laugh at what you call dissolution,

And I know the amplitude of time.

I am the poet of the Body and I am the poet of the Soul,

The pleasures of heaven are with me and the pains of hell are

     with me,The first I graft and increase upon myself, the latter I

    translate into a new tongue.

21

I am the poet of the Body and I am the poet of the Soul,

The pleasures of heaven are with me and the pains of hell are with me,

The first I graft and increase upon myself, the latter I translate into a 

     new tongue.  

 

I am the poet of the woman the same as the man,

And I say it is as great to be a woman as to be a man,

And I say there is nothing greater than the mother of men.  

 

I chant the chant of dilation or pride,

We have had ducking and deprecating about enough,

I show that size is only development.  

 

Have you outstript the rest? are you the President?

It is a trifle, they will more than arrive there every one, and still pass on.  

 

I am he that walks with the tender and growing night,

I call to the earth and sea half-held by the night.  

 

Press close bare-bosom'd night — press close magnetic nourishing night!

Night of south winds — night of the large few stars!

Still nodding night — mad naked summer night.   

 

Smile O voluptuous cool-breath'd earth!

Earth of the slumbering and liquid trees!

Earth of departed sunset — earth of the mountains misty-topt!

Earth of the vitreous pour of the full moon just tinged with blue!

Earth of shine and dark mottling the tide of the river!

Earth of the limpid gray of clouds brighter and clearer for my sake!

Far-swooping elbow'd earth — rich apple-blossom'd earth!

Smile, for your lover comes.  

 

Prodigal, you have given me love — therefore I to you give love!

O unspeakable passionate love.

 

22

You sea! I resign myself to you also — I guess what you mean,

I behold from the beach your crooked inviting fingers,

I believe you refuse to go back without feeling of me,

We must have a turn together, I undress, hurry me out of sight of the land,

Cushion me soft, rock me in billowy drowse,

Dash me with amorous wet, I can repay you.  

 

Sea of stretch'd ground-swells,

Sea breathing broad and convulsive breaths,

Sea of the brine of life and of unshovell'd yet always-ready graves,

Howler and scooper of storms, capricious and dainty sea,

I am integral with you, I too am of one phase and of all phases.  

 

Partaker of influx and efflux, I, extoller of hate and conciliation,

Extoller of amies and those that sleep in each others' arms.  

 

I am he attesting sympathy,

(Shall I make my list of things in the house and skip the house  that 

     supports them?)  

 

I am not the poet of goodness only, I do not decline to be the

     poet of wickedness also.  

 

What blurt is this about virtue and about vice?

Evil propels me and reform of evil propels me, I stand indifferent,

My gait is no fault-finder's or rejecter's gait,

I moisten the roots of all that has grown.  

 

Did you fear some scrofula out of the unflagging pregnancy?

Did you guess the celestial laws are yet to be work'd over and rectified?  

 

I find one side a balance and the antipodal side a balance,

Soft doctrine as steady help as stable doctrine,

Thoughts and deeds of the present our rouse and early start.  

 

This minute that comes to me over the past decillions,

There is no better than it and now.

 

What behaved well in the past or behaves well to-day is not 

    such a wonder,

The wonder is always and always how there can be a mean 

    man or an infidel.

24 

Walt Whitman, a kosmos, of Manhattan the son, 

Turbulent, fleshy, sensual, eating, drinking and breeding, 

No sentimentalist, no stander above men and women or apart from them, 

No more modest than immodest.  

 

Unscrew the locks from the doors! 

Unscrew the doors themselves from their jambs!  

 

Whoever degrades another degrades me, 

And whatever is done or said returns at last to me.  

 

Through me the afflatus surging and surging, through me the current 

     and index.  

 

I speak the pass-word primeval, I give the sign of democracy, 

By God! I will accept nothing which all cannot have their counterpart of 

     on the same terms.  

 

Through me many long dumb voices, 

Voices of the interminable generations of prisoners and slaves,

Voices of the diseas’d and despairing and of thieves and dwarfs, 

Voices of cycles of preparation and accretion, 

And of the threads that connect the stars, and of wombs and of 

     the father-stuff, 

And of the rights of them the others are down upon, 

Of the deform’d, trivial, flat, foolish, despised, 

Fog in the air, beetles rolling balls of dung.   

Through me forbidden voices, 

Voices of sexes and lusts, voices veil’d and I remove the veil, 

Voices indecent by me clarified and transfigur’d.  

 

I do not press my fingers across my mouth, 

I keep as delicate around the bowels as around the head and heart, 

Copulation is no more rank to me than death is.  

 

I believe in the flesh and the appetites, 

Seeing, hearing, feeling, are miracles, and each part and tag of me is 

     a miracle.  

 

Divine am I inside and out, and I make holy whatever I touch or am 

     touch’d from, 

The scent of these arm-pits aroma finer than prayer, 

This head more than churches, bibles, and all the creeds.  

 

If I worship one thing more than another it shall be the spread of my own body, 

     or any part of it, 

Translucent mould of me it shall be you! 

Shaded ledges and rests it shall be you! 

Firm masculine colter it shall be you! 

Whatever goes to the tilth of me it shall be you! 

You my rich blood! your milky stream pale strippings of my life! 

Breast that presses against other breasts it shall be you! 

My brain it shall be your occult convolutions! 

Root of wash’d sweet-flag! timorous pond-snipe! nest of guarded duplicate 

     eggs! it shall be you! 

Mix’d tussled hay of head, beard, brawn, it shall be you! 

Trickling sap of maple, fibre of manly wheat, it shall be you! 

Sun so generous it shall be you! 

Vapors lighting and shading my face it shall be you! 

You sweaty brooks and dews it shall be you! 

Winds whose soft-tickling genitals rub against me it shall be you! 

Broad muscular fields, branches of live oak, loving lounger in my winding paths, 

     it shall be you! 

Hands I have taken, face I have kiss’d, mortal I have ever touch’d, it shall be you.  

 

I dote on myself, there is that lot of me and all so luscious, 

Each moment and whatever happens thrills me with joy,

 I cannot tell how my ankles bend, nor whence the cause of my faintest wish, 

Nor the cause of the friendship I emit, nor the cause of the friendship I take again.  

 

That I walk up my stoop, I pause to consider if it really be, 

A morning-glory at my window satisfies me more than the metaphysics of books.  

 

To behold the day-break! 

The little light fades the immense and diaphanous shadows, 

The air tastes good to my palate.  

 

Hefts of the moving world at innocent gambols silently rising freshly exuding, 

Scooting obliquely high and low.  

 

Something I cannot see puts upward libidinous prongs,

Seas of bright juice suffuse heaven.  

 

The earth by the sky staid with, the daily close of their junction, 

The heav’d challenge from the east that moment over my head, 

The mocking taunt, See then whether you shall be master!

25

Dazzling and tremendous how quick the sun-rise would kill me,

If I could not now and always send sun-rise out of me.


We also ascend dazzling and tremendous as the sun,

We found our own O my soul in the calm and cool of the daybreak.

 

My voice goes after what my eyes cannot reach,

With the twirl of my tongue I encompass worlds and volumes of worlds.

 

Speech is the twin of my vision, it is unequal to measure itself,

It provokes me forever, it says sarcastically,

Walt you contain enough, why don’t you let it out then?

 

Come now I will not be tantalized, you conceive too much of articulation,

Do you not know O speech how the buds beneath you are folded?

Waiting in gloom, protected by frost,

The dirt receding before my prophetical screams,

I underlying causes to balance them at last,

My knowledge my live parts, it keeping tally with the meaning of all things,

Happiness, (which whoever hears me let him or her set out in search of

     this day.)

 

My final merit I refuse you, I refuse putting from me what I really am,

Encompass worlds, but never try to encompass me,

I crowd your sleekest and best by simply looking toward you.

 

Writing and talk do not prove me,

I carry the plenum of proof and every thing else in my face,

With the hush of my lips I wholly confound the skeptic.

26

Now I will do nothing but listen, 

To accrue what I hear into this song, to let sounds contribute toward it.

 

I hear bravuras of birds, bustle of growing wheat, gossip of flames, clack 

     of sticks cooking my meals, 

I hear the sound I love, the sound of the human voice, 

I hear all sounds running together, combined, fused or following, 

Sounds of the city and sounds out of the city, sounds of the day and night, 

Talkative young ones to those that like them, the loud laugh of work-people 

     at their meals, 

The angry base of disjointed friendship, the faint tones of the sick, 

The judge with hands tight to the desk, his pallid lips pronouncing a 

     death-sentence, 

The heave’e’yo of stevedores unlading ships by the wharves, the refrain of 

     the anchor-lifters, 

The ring of alarm-bells, the cry of fire, the whirr of swift-streaking engines 

     and hose-carts with premonitory tinkles and color’d lights, 

The steam whistle, the solid roll of the train of approaching cars, 

The slow march play’d at the head of the association marching two and two, 

(They go to guard some corpse, the flag-tops are draped with black muslin.)  

 

I hear the violoncello, (’tis the young man’s heart’s complaint,) 

I hear the key’d cornet, it glides quickly in through my ears, 

It shakes mad-sweet pangs through my belly and breast. 

 

I hear the chorus, it is a grand opera, 

Ah this indeed is music—this suits me.  

 

A tenor large and fresh as the creation fills me, 

The orbic flex of his mouth is pouring and filling me full.  

 

I hear the train’d soprano (what work with hers is this?) 

The orchestra whirls me wider than Uranus flies, 

It wrenches such ardors from me I did not know I possess’d them, 

It sails me, I dab with bare feet, they are lick’d by the indolent waves, 

I am cut by bitter and angry hail, I lose my breath, 

Steep’d amid honey’d morphine, my windpipe throttled in fakes of death,  

 

At length let up again to feel the puzzle of puzzles, 

And that we call Being.

27

To be in any form, what is that? 

(Round and round we go, all of us, and ever come back thither,) 

If nothing lay more develop’d the quahaug in its callous shell were enough.  

 

Mine is no callous shell, 

I have instant conductors all over me whether I pass or stop, 

They seize every object and lead it harmlessly through me.

 

I merely stir, press, feel with my fingers, and am happy, 

To touch my person to some one else’s is about as much as I can stand.

28 

Is this then a touch? quivering me to a new identity, 

Flames and ether making a rush for my veins, 

Treacherous tip of me reaching and crowding to help them, 

My flesh and blood playing out lightning to strike what is hardly different 

     from myself, 

On all sides prurient provokers stiffening my limbs, 

Straining the udder of my heart for its withheld drip, 

Behaving licentious toward me, taking no denial, 

Depriving me of my best as for a purpose, 

Unbuttoning my clothes, holding me by the bare waist, 

Deluding my confusion with the calm of the sunlight and pasture-fields, 

Immodestly sliding the fellow-senses away, 

They bribed to swap off with touch and go and graze at the edges of me, 

No consideration, no regard for my draining strength or my anger,

 Fetching the rest of the herd around to enjoy them a while, 

Then all uniting to stand on a headland and worry me.

 

The sentries desert every other part of me, 

They have left me helpless to a red marauder, 

They all come to the headland to witness and assist against me.

 

I am given up by traitors, 

I talk wildly, I have lost my wits, I and nobody else am the greatest traitor,

I went myself first to the headland, my own hands carried me there.  

 

You villain touch! what are you doing? my breath is tight in its throat, 

Unclench your floodgates, you are too much for me.

29

Blind loving wrestling touch, sheath’d hooded sharp-tooth’d touch! 

Did it make you ache so, leaving me?  

 

Parting track’d by arriving, perpetual payment of perpetual loan, 

Rich showering rain, and recompense richer afterward.

 

Sprouts take and accumulate, stand by the curb prolific and vital, 

Landscapes projected masculine, full-sized and golden.

30

All truths wait in all things, 

They neither hasten their own delivery nor resist it, 

They do not need the obstetric forceps of the surgeon, 

The insignificant is as big to me as any, 

(What is less or more than a touch?)  

 

Logic and sermons never convince, 

The damp of the night drives deeper into my soul.  

 

(Only what proves itself to every man and woman is so, 

Only what nobody denies is so.)  

 

A minute and a drop of me settle my brain, 

I believe the soggy clods shall become lovers and lamps,

And a compend of compends is the meat of a man or woman, 

And a summit and flower there is the feeling they have for each other, 

And they are to branch boundlessly out of that lesson until it becomes omnific, 

And until one and all shall delight us, and we them.

 

31

I believe a leaf of grass is no less than the journey-work of the stars, 

And the pismire is equally perfect, and a grain of sand, and the egg of the wren, 

And the tree-toad is a chef-d’œuvre for the highest, 

And the running blackberry would adorn the parlors of heaven,

 And the narrowest hinge in my hand puts to scorn all machinery, 

And the cow crunching with depress’d head surpasses any statue, 

And a mouse is miracle enough to stagger sextillions of infidels.  

 

I find I incorporate gneiss, coal, long-threaded moss, fruits, grains, 

     esculent roots, 

And am stucco’d with quadrupeds and birds all over, 

And have distanced what is behind me for good reasons, 

But call any thing back again when I desire it.  

 

In vain the speeding or shyness, 

In vain the plutonic rocks send their old heat against my approach, 

In vain the mastodon retreats beneath its own powder’d bones, 

In vain objects stand leagues off and assume manifold shapes, 

In vain the ocean settling in hollows and the great monsters lying low, 

In vain the buzzard houses herself with the sky, 

In vain the snake slides through the creepers and logs, 

In vain the elk takes to the inner passes of the woods, 

In vain the razor-bill’d auk sails far north to Labrador, 

I follow quickly, I ascend to the nest in the fissure of the cliff.

 

 

32

I think I could turn and live with animals, they are so placid and self-contain’d, 

I stand and look at them long and long. They do not sweat and whine about their condition,

 

They do not lie awake in the dark and weep for their sins,

 They do not make me sick discussing their duty to God, 

Not one is dissatisfied, not one is demented with the mania of owning things, 

Not one kneels to another, nor to his kind that lived thousands of years ago, 

Not one is respectable or unhappy over the whole earth.  

 

So they show their relations to me and I accept them, 

They bring me tokens of myself, they evince them plainly in their possession.

 

I wonder where they get those tokens, 

Did I pass that way huge times ago and negligently drop them?  

 

Myself moving forward then and now and forever, 

Gathering and showing more always and with velocity, 

Infinite and omnigenous, and the like of these among them, 

Not too exclusive toward the reachers of my remembrancers, 

Picking out here one that I love, and now go with him on brotherly terms.  

 

A gigantic beauty of a stallion, fresh and responsive to my caresses, 

Head high in the forehead, wide between the ears, 

Limbs glossy and supple, tail dusting the ground, 

Eyes full of sparkling wickedness, ears finely cut, flexibly moving.  

 

His nostrils dilate as my heels embrace him, 

His well-built limbs tremble with pleasure as we race around and return.  

 

I but use you a minute, then I resign you, stallion, 

Why do I need your paces when I myself out-gallop them? 

Even as I stand or sit passing faster than you.

 

 

33

Space and Time! now I see it is true, what I guess’d at, 

What I guess’d when I loaf’d on the grass, 

What I guess’d while I lay alone in my bed, 

And again as I walk’d the beach under the paling stars of the morning.  

 

My ties and ballasts leave me, my elbows rest in sea-gaps, 

I skirt sierras, my palms cover continents, 

I am afoot with my vision.

 

By the city’s quadrangular houses—in log huts, camping with lumbermen, 

Along the ruts of the turnpike, along the dry gulch and rivulet bed, 

Weeding my onion-patch or hoeing rows of carrots and parsnips, crossing savannas, 

     trailing in forests,

 Prospecting, gold-digging, girdling the trees of a new purchase, 

Scorch’d ankle-deep by the hot sand, hauling my boat down the shallow river, 

Where the panther walks to and fro on a limb overhead, where the buck turns furiously 

     at the hunter, 

Where the rattlesnake suns his flabby length on a rock, where the otter is feeding on fish, 

Where the alligator in his tough pimples sleeps by the bayou, 

Where the black bear is searching for roots or honey, where the beaver pats the mud with 

     his paddle-shaped tail; 

Over the growing sugar, over the yellow-flower’d cotton plant, over the rice in its low 

     moist field, 

Over the sharp-peak’d farm house, with its scallop’d scum and slender shoots from the 

     gutters, 

Over the western persimmon, over the long-leav’d corn, over the delicate blue-flower  

     flax, 

Over the white and brown buckwheat, a hummer and buzzer there with the rest, 

Over the dusky green of the rye as it ripples and shades in the breeze; 

Scaling mountains, pulling myself cautiously up, holding on by low scragged limbs, 

Walking the path worn in the grass and beat through the leaves of the brush, 

Where the quail is whistling betwixt the woods and the wheat-lot, 

Where the bat flies in the Seventh-month eve, where the great gold-bug drops through the dark, 

Where the brook puts out of the roots of the old tree and flows to the meadow, 

Where cattle stand and shake away flies with the tremulous shuddering of their hides, 

Where the cheese-cloth hangs in the kitchen, where andirons straddle the hearth-slab, 

     where cobwebs fall in festoons from the rafters; 

Where trip-hammers crash, where the press is whirling its cylinders, 

Wherever the human heart beats with terrible throes under its ribs, 

Where the pear-shaped balloon is floating aloft, (floating in it myself and looking 

     composedly down,) 

Where the life-car is drawn on the slip-noose, where the heat hatches pale-green 

     eggs in the dented sand, 

Where the she-whale swims with her calf and never forsakes it, 

Where the steam-ship trails hind-ways its long pennant of smoke, 

Where the fin of the shark cuts like a black chip out of the water, 

Where the half-burn’d brig is riding on unknown currents, 

Where shells grow to her slimy deck, where the dead are corrupting below; 

Where the dense-starr’d flag is borne at the head of the regiments,

Approaching Manhattan up by the long-stretching island,

Under Niagara, the cataract falling like a veil over my countenance,

Upon a door-step, upon the horse-block of hard wood outside,

Upon the race-course, or enjoying picnics or jigs or a good game of base-ball,

At he-festivals, with blackguard gibes, ironical license, bull-dances, drinking, laughter,

At the cider-mill tasting the sweets of the brown mash, sucking the juice through a straw,

 At apple-peelings wanting kisses for all the red fruit I find,

At musters, beach-parties, friendly bees, huskings, house-raisings;

Where the mocking-bird sounds his delicious gurgles, cackles, screams, weeps,

Where the hay-rick stands in the barn-yard, where the dry-stalks are scatter’d, where

     the brood-cow waits in the hovel,

Where the bull advances to do his masculine work, where the stud to the mare, where

     the cock is treading the hen,

Where the heifers browse, where geese nip their food with short jerks,

Where sun-down shadows lengthen over the limitless and lonesome prairie,

Where herds of buffalo make a crawling spread of the square miles far and near,

Where the humming-bird shimmers, where the neck of the long-lived swan is curving

     and winding,

Where the laughing-gull scoots by the shore, where she laughs her near-human laugh,

Where bee-hives range on a gray bench in the garden half hid by the high weeds,

Where band-neck’d partridges roost in a ring on the ground with their heads out,

Where burial coaches enter the arch’d gates of a cemetery,

Where winter wolves bark amid wastes of snow and icicled trees,

Where the yellow-crown’d heron comes to the edge of the marsh at night and feeds

     upon small crabs,

Where the splash of swimmers and divers cools the warm noon,

Where the katy-did works her chromatic reed on the walnut-tree over the well,

Through patches of citrons and cucumbers with silver-wired leaves,

Through the salt-lick or orange glade, or under conical firs,

Through the gymnasium, through the curtain’d saloon, through the office or public hall;

Pleas’d with the native and pleas’d with the foreign, pleas’d with the new and old,

Pleas’d with the homely woman as well as the handsome,

Pleas’d with the quakeress as she puts off her bonnet and talks melodiously,

Pleas’d with the tune of the choir of the whitewash’d church,

Pleas’d with the earnest words of the sweating Methodist preacher, impress’d seriously

     at the camp-meeting;

Looking in at the shop-windows of Broadway the whole forenoon, flatting the flesh of

     my nose on the thick plate glass,

Wandering the same afternoon with my face turn’d up to the clouds, or down a lane or  

     along the beach,

My right and left arms round the sides of two friends, and I in the middle;

Coming home with the silent and dark-cheek’d bush-boy, (behind me he rides at the

     drape of the day,)

Far from the settlements studying the print of animals’ feet, or the moccasin print,

By the cot in the hospital reaching lemonade to a feverish patient,

Nigh the coffin’d corpse when all is still, examining with a candle;

Voyaging to every port to dicker and adventure,

Hurrying with the modern crowd as eager and fickle as any,

Hot toward one I hate, ready in my madness to knife him,

Solitary at midnight in my back yard, my thoughts gone from me a long while, 

Walking the old hills of Judæa with the beautiful gentle God by my side, 

Speeding through space, speeding through heaven and the stars, 

Speeding amid the seven satellites and the broad ring, and the diameter of 

     eighty thousand miles, 

Speeding with tail’d meteors, throwing fire-balls like the rest, 

Carrying the crescent child that carries its own full mother in its belly, 

Storming, enjoying, planning, loving, cautioning, 

Backing and filling, appearing and disappearing, 

I tread day and night such roads.

 

visit the orchards of spheres and look at the product,

And look at quintillions ripen’d and look at quintillions green.

 

I fly those flights of a fluid and swallowing soul,

My course runs below the soundings of plummets.  

 

I help myself to material and immaterial, 

No guard can shut me off, no law prevent me.

 

I anchor my ship for a little while only, 

My messengers continually cruise away or bring their returns to me.  

 

I go hunting polar furs and the seal, leaping chasms with a pike-pointed staff, 

     clinging to topples of brittle and blue.  

 

I ascend to the foretruck,

I take my place late at night in the crow’s-nest, 

We sail the arctic sea, it is plenty light enough, 

Through the clear atmosphere I stretch around on the wonderful beauty, 

The enormous masses of ice pass me and I pass them, the scenery is plain in all 

     directions, 

The white-topt mountains show in the distance, I fling out my fancies toward

     them, 

We are approaching some great battle-field in which we are soon to be engaged, 

We pass the colossal outposts of the encampment, we pass with still feet and 

     caution, 

Or we are entering by the suburbs some vast and ruin’d city, 

The blocks and fallen architecture more than all the living cities of the globe.  

 

I am a free companion, I bivouac by invading watchfires, 

I turn the bridegroom out of bed and stay with the bride myself, 

I tighten her all night to my thighs and lips.

My voice is the wife’s voice, the screech by the rail of the stairs, 

They fetch my man’s body up dripping and drown’d.  

 

I understand the large hearts of heroes, 

The courage of present times and all times, 

How the skipper saw the crowded and rudderless wreck of the steam-ship, and 

     Death chasing it up and down the storm, 

How he knuckled tight and gave not back an inch, and was faithful of days and 

     faithful of nights, 

And chalk’d in large letters on a board, Be of good cheer, we will not desert you;

How he follow’d with them and tack’d with them three days and would not give 

     it up, 

How he saved the drifting company at last, 

How the lank loose-gown’d women look’d when boated from the side of their 

     prepared graves,How the silent old-faced infants and the lifted sick, and the

     sharp-lipp’d  unshaved men; 

All this I swallow, it tastes good, I like it well, it becomes mine, 

I am the man, I suffer’d, I was there.

 

 

The disdain and calmness of martyrs, 

The mother of old, condemn’d for a witch, burnt with dry wood, 

     her children gazing on, 

The hounded slave that flags in the race, leans by the fence, blowing, 

     cover’d with sweat, 

The twinges that sting like needles his legs and neck, the murderous buckshot 

     and the bullets, 

All these I feel or am.  

 

I am the hounded slave, I wince at the bite of the dogs, 

Hell and despair are upon me, crack and again crack the marksmen, 

I clutch the rails of the fence, my gore dribs, thinn’d with the ooze of my skin, 

I fall on the weeds and stones, 

The riders spur their unwilling horses, haul close, 

Taunt my dizzy ears and beat me violently over the head with whip-stocks.  

 

Agonies are one of my changes of garments, 

I do not ask the wounded person how he feels, I myself become the wounded person, 

My hurts turn livid upon me as I lean on a cane and observe.  

 

I am the mash’d fireman with breast-bone broken, 

Tumbling walls buried me in their debris, 

Heat and smoke I inspired, I heard the yelling shouts of my comrades, 

I heard the distant click of their picks and shovels, 

They have clear’d the beams away, they tenderly lift me forth. I lie in the 

     night air in my red shirt, the pervading hush is for my sake, 

Painless after all I lie exhausted but not so unhappy, 

White and beautiful are the faces around me, the heads are bared of their 

     fire-caps, 

The kneeling crowd fades with the light of the torches.  

 

Distant and dead resuscitate,  

They show as the dial or move as the hands of me, I am the clock myself.

 

I am an old artillerist, I tell of my fort’s bombardment,  

I am there again.  

 

Again the long roll of the drummers,

 Again the attacking cannon, mortars, 

Again to my listening ears the cannon responsive.  

 

I take part, I see and hear the whole, 

The cries, curses, roar, the plaudits for well-aim’d shots, 

The ambulanza slowly passing trailing its red drip, 

Workmen searching after damages, making indispensable repairs, 

The fall of grenades through the rent roof, the fan-shaped explosion, 

The whizz of limbs, heads, stone, wood, iron, high in the air.  

 

Again gurgles the mouth of my dying general, he furiously waves with 

     his hand, 

He gasps through the clot Mind not me—mind—the entrenchments.

34

Now I tell what I knew in Texas in my early youth, 

(I tell not the fall of Alamo, 

Not one escaped to tell the fall of Alamo,

The hundred and fifty are dumb yet at Alamo,) 

’Tis the tale of the murder in cold blood of four hundred and twelve young men.  

 

Retreating they had form’d in a hollow square with their baggage for breastworks, 

Nine hundred lives out of the surrounding enemy’s, nine times their number, was 

     the price they took in advance, 

Their colonel was wounded and their ammunition gone, 

They treated for an honorable capitulation, receiv’d writing and seal, gave up their 

     arms and march’d back prisoners of war.  

 

They were the glory of the race of rangers, 

Matchless with horse, rifle, song, supper, courtship, 

Large, turbulent, generous, handsome, proud, and affectionate, 

Bearded, sunburnt, drest in the free costume of hunters, 

Not a single one over thirty years of age.   

 

The second First-day morning they were brought out in squads and massacred, it 

     was beautiful early summer, 

The work commenced about five o’clock and was over by eight.  

 

None obey’d the command to kneel, 

Some made a mad and helpless rush, some stood stark and straight, 

A few fell at once, shot in the temple or heart, the living and dead lay together, 

The maim’d and mangled dug in the dirt, the new-comers saw them there, 

Some half-kill’d attempted to crawl away, 

These were despatch’d with bayonets or batter’d with the blunts of muskets, 

A youth not seventeen years old seiz’d his assassin till two more came to release him, 

The three were all torn and cover’d with the boy’s blood.  

 

At eleven o’clock began the burning of the bodies; 

That is the tale of the murder of the four hundred and twelve young men.

 

35

Would you hear of an old-time sea-fight? 

Would you learn who won by the light of the moon and stars? 

List to the yarn, as my grandmother’s father the sailor told it to me.  

 

Our foe was no skulk in his ship I tell you, (said he,) 

His was the surly English pluck, and there is no tougher or truer, and never was, 

     and never will be; 

Along the lower’d eve he came horribly raking us.  

 

We closed with him, the yards entangled, the cannon touch’d, 

My captain lash’d fast with his own hands.  

 

We had receiv’d some eighteen pound shots under the water, 

On our lower-gun-deck two large pieces had burst at the first fire, killing all around 

     and blowing up overhead.

 

Fighting at sun-down, fighting at dark, 

Ten o’clock at night, the full moon well up, our leaks on the gain, and five feet of 

     water reported, 

The master-at-arms loosing the prisoners confined in the after-hold to give them a 

     chance for themselves.

 

The transit to and from the magazine is now stopt by the sentinels, 

They see so many strange faces they do not know whom to trust.  

 

Our frigate takes fire, 

The other asks if we demand quarter? 

If our colors are struck and the fighting done?  

 

Now I laugh content, for I hear the voice of my little captain,

We have not struck, he composedly cries, we have just begun our part of 

     the fighting.

 

Only three guns are in use, 

One is directed by the captain himself against the enemy’s mainmast, 

Two well serv’d with grape and canister silence his musketry and clear 

     his decks.  

 

The tops alone second the fire of this little battery, especially the main-top, 

They hold out bravely during the whole of the action.  

 

Not a moment’s cease, 

The leaks gain fast on the pumps, the fire eats toward the powder-magazine.   

 

One of the pumps has been shot away, it is generally thought we are sinking.  

 

Serene stands the little captain, 

He is not hurried, his voice is neither high nor low, 

His eyes give more light to us than our battle-lanterns.  

 

Toward twelve there in the beams of the moon they surrender to us.

 

36

Stretch’d and still lies the midnight, 

Two great hulls motionless on the breast of the darkness, 

Our vessel riddled and slowly sinking, preparations to pass to the one we have 

     conquer’d, 

The captain on the quarter-deck coldly giving his orders through a countenance 

     white as a sheet, 

Near by the corpse of the child that serv’d in the cabin, 

The dead face of an old salt with long white hair and carefully curl’d whiskers, 

The flames spite of all that can be done flickering aloft and below, 

The husky voices of the two or three officers yet fit for duty, 

Formless stacks of bodies and bodies by themselves, dabs of flesh upon the masts 

     and spars, 

Cut of cordage, dangle of rigging, slight shock of the soothe of waves, 

Black and impassive guns, litter of powder-parcels, strong scent, 

A few large stars overhead, silent and mournful shining, 

Delicate sniffs of sea-breeze, smells of sedgy grass and fields by the shore, 

     death-messages given in charge to survivors, 

The hiss of the surgeon’s knife, the gnawing teeth of his saw, 

Wheeze, cluck, swash of falling blood, short wild scream, and long, dull, 

     tapering groan, 

These so, these irretrievable.

37

You laggards there on guard! look to your arms! 

In at the conquer’d doors they crowd! I am possess’d! 

Embody all presences outlaw’d or suffering, 

See myself in prison shaped like another man, 

And feel the dull unintermitted pain.  

 

For me the keepers of convicts shoulder their carbines and keep watch, 

It is I let out in the morning and barr’d at night.  

 

Not a mutineer walks handcuff’d to jail but I am handcuff’d to him and walk 

     by his side,

 (I am less the jolly one there, and more the silent one with sweat on my 

     twitching lips.)

 

Not a youngster is taken for larceny but I go up too, and am tried and sentenced.

 

Not a cholera patient lies at the last gasp but I also lie at the last gasp, 

My face is ash-color’d, my sinews gnarl, away from me people retreat. 

Askers embody themselves in me and I am embodied in them,

 

I project my hat, sit shame-faced, and beg.

38

Enough! enough! enough!

Somehow I have been stunn’d. Stand back!

Give me a little time beyond my cuff’d head, slumbers, dreams, gaping,

I discover myself on the verge of a usual mistake.


That I could forget the mockers and insults!

That I could forget the trickling tears and the blows of the bludgeons and

     hammers!

That I could look with a separate look on my own crucifixion and bloody

     crowning.

 

I remember now,

I resume the overstaid fraction,

The grave of rock multiplies what has been confided to it, or to any graves,

Corpses rise, gashes heal, fastenings roll from me.

 

I troop forth replenish’d with supreme power, one of an average unending

     procession,

Inland and sea-coast we go, and pass all boundary lines,

Our swift ordinances on their way over the whole earth,

The blossoms we wear in our hats the growth of thousands of years.

 

Eleves, I salute you! come forward!

Continue your annotations, continue your questionings.

39

The friendly and flowing savage, who is he? 

Is he waiting for civilization, or past it and mastering it?

 

Is he some Southwesterner rais’d out-doors? is he Kanadian? 

Is he from the Mississippi country? Iowa, Oregon, California? 

The mountains? prairie-life, bush-life? or sailor from the sea?  

 

Wherever he goes men and women accept and desire him, 

They desire he should like them, touch them, speak to them, stay with them.  

 

Behavior lawless as snow-flakes, words simple as grass, uncomb’d head, 

     laughter, and naiveté, 

Slow-stepping feet, common features, common modes and emanations, 

They descend in new forms from the tips of his fingers, 

They are wafted with the odor of his body or breath, they fly out of the glance 

     of his eyes.

40

Flaunt of the sunshine I need not your bask—lie over!

You light surfaces only, I force surfaces and depths also.

 

Earth! you seem to look for something at my hands, 

Say, old top-knot, what do you want?  

 

Man or woman, I might tell how I like you, but cannot, 

And might tell what it is in me and what it is in you, but cannot, 

And might tell that pining I have, that pulse of my nights and days.  

 

Behold, I do not give lectures or a little charity, 

When I give I give myself.  

 

You there, impotent, loose in the knees, 

Open your scarf’d chops till I blow grit within you, 

Spread your palms and lift the flaps of your pockets,

 

I am not to be denied, I compel, I have stores plenty and to spare, 

And any thing I have I bestow.   

 

I do not ask who you are, that is not important to me, 

You can do nothing and be nothing but what I will infold you.

 

To cotton-field drudge or cleaner of privies I lean, 

On his right cheek I put the family kiss, 

And in my soul I swear I never will deny him.  

 

On women fit for conception I start bigger and nimbler babes.

(This day I am jetting the stuff of far more arrogant republics.)

 

To any one dying, thither I speed and twist the knob of the door. 

Turn the bed-clothes toward the foot of the bed, 

Let the physician and the priest go home.  

 

I seize the descending man and raise him with resistless will, 

O despairer, here is my neck, 

By God, you shall not go down! hang your whole weight upon me.  

 

I dilate you with tremendous breath, I buoy you up, 

Every room of the house do I fill with an arm’d force, 

Lovers of me, bafflers of graves.  

 

Sleep—I and they keep guard all night, 

Not doubt, not decease shall dare to lay finger upon you, 

I have embraced you, and henceforth possess you to myself, 

And when you rise in the morning you will find what I tell you is so.

 

41

I am he bringing help for the sick as they pant on their backs,

And for strong upright men I bring yet more needed help.

 

I heard what was said of the universe,

Heard it and heard it of several thousand years;

It is middling well as far as it goes—but is that all?

 

Magnifying and applying come I,

Outbidding at the start the old cautious hucksters,

Taking myself the exact dimensions of Jehovah,

Lithographing Kronos, Zeus his son, and Hercules his grandson,

Buying drafts of Osiris, Isis, Belus, Brahma, Buddha,

In my portfolio placing Manito loose, Allah on a leaf, the crucifix engraved,

With Odin and the hideous-faced Mexitli and every idol and image,

Taking them all for what they are worth and not a cent more,

Admitting they were alive and did the work of their days,

(They bore mites as for unfledg’d birds who have now to rise and fly and sing for

     themselves,)

Accepting the rough deific sketches to fill out better in myself, bestowing them

     freely on each man and woman I see,

Discovering as much or more in a framer framing a house,

Putting higher claims for him there with his roll’d-up sleeves driving the mallet

     and chisel,

Not objecting to special revelations, considering a curl of smoke or a hair on the

     back of my hand just as curious as any revelation,

Lads ahold of fire-engines and hook-and-ladder ropes no less to me than the gods

     of the antique wars,

 Minding their voices peal through the crash of destruction,

Their brawny limbs passing safe over charr’d laths, their white foreheads whole

     and unhurt out of the flames;

By the mechanic’s wife with her babe at her nipple interceding for every person born,

Three scythes at harvest whizzing in a row from three lusty angels with shirts bagg’d

     out at their waists,

The snag-tooth’d hostler with red hair redeeming sins past and to come,

Selling all he possesses, traveling on foot to fee lawyers for his brother and sit by him

     while he is tried for forgery;

What was strewn in the amplest strewing the square rod about me, and not filling

     the square rod then,

The bull and the bug never worshipp’d half enough,

Dung and dirt more admirable than was dream’d,

The supernatural of no account, myself waiting my time to be one of the supremes,

The day getting ready for me when I shall do as much good as the best, and be

     as prodigious;

By my life-lumps! becoming already a creator,

Putting myself here and now to the ambush’d womb of the shadows.

 

42

A call in the midst of the crowd,

My own voice, orotund sweeping and final.

 

Come my children,

Come my boys and girls, my women, household and intimates,

Now the performer launches his nerve, he has pass’d his prelude on the reeds within.

 

Easily written loose-finger’d chords—I feel the thrum of your climax and close.

 

My head slues round on my neck,

Music rolls, but not from the organ,

Folks are around me, but they are no household of mine.

 

Ever the hard unsunk ground,

Ever the eaters and drinkers, ever the upward and downward sun, ever the air and

     the ceaseless tides,

Ever myself and my neighbors, refreshing, wicked, real,

Ever the old inexplicable query, ever that thorn’d thumb, that breath of itches and thirsts,

Ever the vexer’s hoot! hoot! till we find where the sly one hides and bring him forth,

Ever love, ever the sobbing liquid of life,

Ever the bandage under the chin, ever the trestles of death.

 

Here and there with dimes on the eyes walking,

To feed the greed of the belly the brains liberally spooning,

Tickets buying, taking, selling, but in to the feast never once going,

Many sweating, ploughing, thrashing, and then the chaff for payment receiving,

A few idly owning, and they the wheat continually claiming.

 

This is the city and I am one of the citizens,

Whatever interests the rest interests me, politics, wars, markets, newspapers, schools,

The mayor and councils, banks, tariffs, steamships, factories, stocks, stores, real estate

     and personal estate.

 

The little plentiful manikins skipping around in collars and tail’d coats,

 I am aware who they are, (they are positively not worms or fleas,)

I acknowledge the duplicates of myself, the weakest and shallowest is deathless with me,

What I do and say the same waits for them,

Every thought that flounders in me the same flounders in them.

 

I know perfectly well my own egotism,

Know my omnivorous lines and must not write any less,

And would fetch you whoever you are flush with myself.

 

Not words of routine this song of mine,

But abruptly to question, to leap beyond yet nearer bring;

This printed and bound book—but the printer and the printing-office boy?

The well-taken photographs—but your wife or friend close and solid in your arms?

The black ship mail’d with iron, her mighty guns in her turrets—but the pluck of the

     captain and engineers?

In the houses the dishes and fare and furniture—but the host and hostess, and the look

     out of their eyes?

The sky up there—yet here or next door, or across the way?

The saints and sages in history—but you yourself?

Sermons, creeds, theology—but the fathomless human brain,

And what is reason? and what is love? and what is life?

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         ...................................................................................

Pour le texte complet en anglais, aller à l'adresse suivante :

https://www.poetryfoundation.org/poems/45477/song-of-myself-1892-version

 

Leaves of Grass

David McKay, Publisher, Philadelphia, 1891–92

Poème précédent en anglais :

Jean Toomer:  Chant de la moisson / Harvest song (02/12/2016)

Poème suivant en anglais :

Jack Kerouac : 127ème chorus / 127th chorus (27/03/2017)