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Le testament

(I à XLI)

1

En l'an trentième de mon âge

Que toutes mes hontes j'eus bues,

Ne du tout fol, ne du tout sage,

Non obstant maintes peines eues,

Lesquelles j'ai toutes reçues

Sous la main Thibaut d'Aussigny...

S'evêque il est, seignant (*) les rues,                       *bénissant

Qu'il soit le mien je le regny!

2

Mon seigneur n'est ne mon evêque;

Sous lui ne tiens, s'il n'est en friche (*);

(*) Sous lui je ne tiens fief, sinon en friche 

Foi ne lui dois n'hommage avecque;

Je ne suis son serf ne sa biche.

(*)  m'a d'une petite miche                                    *nourri

Et de froide eau tout un été.

Large ou étroit, mout me fut chiche:

Tel lui soit Dieu qu'il m'a été.

3

Et s'aucun me vouloit reprendre

Et dire que je le maudis,

Non fais, se bien le sait comprendre,

En rien de lui je ne médis.

Veci tout le mal que j'en dis:

S'il m'a été miséricors,

Jésus, le roi de paradis,

Tel lui soit à l'âme et au corps!

4

Et s'été m'a dur et cruel

Trop plus que ci ne le raconte,

Je veuil que le Dieu eternel

Lui soit donc semblable à ce compte…

Et l' Eglise nous dit et conte

Que prions pour nos ennemis !

Je vous dirai: "J'ai tort et honte,

Quoi qu'il m'ait fait, à Dieu remis!"

5

Si prierai pour lui de bon cœur,

Par l’âme du bon feu Cotard !

Mais quoi ! ce sera donc par cœur,

Car de lire je suis fétard (*)                              (*) paresseux

Prière en ferai de Picard (*) ;                 (*) qu’on entend pas

S’il ne le sait, voise l’apprendre,

S’il m’en croit, ains (*) à qu’il soit plus tard,   (*) avant

A Douai ou à Lille en Flandre !

6

Combien, se ouïr veut qu’on prie

Pour lui, foi que dois mon baptême !

Obstant (*) qu’à chacun ne ne le crie,          (*) quoique

Il ne faudra pas à son ême (*)

(*) ne se trompera pas dans son calcul

Ou Psautier prends, quand suis à même,

Qui n’est de bœuf ne cordouan,

Le versetécrit septième

Du psëaume Deus laudem.

 

7

Si prie au benoît fils de Dieu,

Qu'à tous mes besoins je réclame,

Que ma pauvre prière ait lieu

Vers lui, de qui tiens corps et âme,

Qui m'a préservé de maint blâme

Et franchi (*) de vile puissance,                   (*) affranchi

Loué soit il, et Notre Dame,

Et Loïs, le bon roi de France !

8

Auquel doint Dieu l’heur de Jacob

Et de Salmon l’honneur et gloire

(Quant de proesse, il en a trop,

De force aussi, par m’âme, voire !)

En ce monde ci transitoire,

Tant qu’il a de long et de lé (*)               (*) large

Afin que de lui soit mémoire,

Vivre autant que Mathusalé !

9

Et douze beaux enfants, tous mâles,

Voire de son cher sang royal,

Aussi preux que le fut le grand Charles

Conçus en son ventre nuptial,

Bons comme fut saint Martial !

Ainsi en preigne (*) au feu dauphin !      (*) advienne

Je ne lui souhaite d’autre mal,

Et puis le Paradis en la fin.

 

10

Pour ce que foible je me sens

Trop plus de biens que de santé,

Tant que je suis en mon plein sens,

Si peu que Dieu m'en a prêté,

Car d'autre ne l'ai emprunté,

J'ai ce Testament très estable

Fait, de dernière voulenté,

Seul pour tout et irrévocable.

11

Ecrit l'ai l'an soixante et un,

Que le bon roi me délivra

De la dure prison de Meun,

Et que vie me recouvra,

Dont suis, tant que mon cueur vivra,

Tenu vers lui m'humilier,

Ce que ferai tant qu'il mourra:

Bienfait ne se doit oublier.

12

Or, est vrai qu'après plaints et pleurs

Et angoisseux gémissements,

Après tristesses et douleurs,

Labeurs et griefs (*) cheminements,           (*) pénibles

Travail (*) mes lubres (**) sentements,    (*) souffrance,  (**) pénibles, instables

Aiguisés comme une pelote,

M'ouvrit plus que tous les comments

D'Averroÿs sur Aristote.

13

Combien qu'au plus fort de mes maux,

En cheminant sans croix ne pile (*),            (*) argent

Dieu, qui les pèlerins d'Emmaus

Conforta, ce dit l'Evangile,

Me montra une bonne ville

Et pourvut du don d'espérance;

Combien que, pécheur, soië vile,

Rien ne hait que persévérance.

14

Je suis pécheur, je le sais bien;

Pourtant ne veut pas Dieu ma mort,

Mais convertisse et vive en bien,

Et tout autre que péché mord.

Combien qu'en péché soie mort,

Dieu vit, et sa miséricorde,

Se conscience me remord,

Par sa grâce pardon m'accorde.

15

Et, comme le noble Romant

De la Rose dit et confesse

En son premier commencement

Qu'on doit jeune cœur en jeunesse,

Quand on le voit vieil en vieillesse,

Excuser, hélas! il dit voir ;

Ceux donc qui me font telle presse

En murté (*) ne me voudroient voir.            (*) maturité

 

16

Se, pour ma mort, le bien publique

D'aucune chose vausit (*) mieux,                 (*) valût

A mourir comme un homme inique

Je me jugeasse, ainsi m'ait (*) Dieus !         (*) m’aide

Griefs ne fais à jeunes ni vieux,

Soie (*) sur pieds ou soie en bière:              (*) que je sois

Les monts ne bougent de leurs lieux

Pour un pauvre, n'avant n'arrière.

17

Ou temps qu'Alixandre régna,

Un hom nommé Diomédès

Devant lui on lui amena,

Engrillonné pouces et dès (*)                    (*) doigts

Comme un larron, car il fut des

Ecumeurs que voyons courir;

Si fut mis devant ce cadès (*)             (*)juge,  capitaine

Pour être jugé à mourir.

18

L'empereur si l'araisonna:

"Pour quoi es tu larron en mer?"

L'autre réponse lui donna:

"Pour quoi larron me fais clamer?

Pour ce qu'on me voit écumer

En une petiote fuste (*)?      (*) bateau long et étroit, construit pour la course

Se comme toi me pusse armer,

Comme toi empereur je fusse.

19

"Mais que veux tu ? De ma fortune

Contre qui ne puis bonnement,

Qui si faussement me fortune (*)                    (*) m’accable

Me vient tout ce gouvernement.

Excuse moi aucunement,

Et sache qu'en grand pauvreté,

Ce mot se dit communément,

Ne gît pas grande loyauté."

20

Quand l'empereur ot remiré (*)              (*) médité

De Diomedès tout le dit:

"Ta fortune je te muerai

Mauvaise en bonne", si lui dit.

Si fit il. Onc puis ne médit

A personne, mais fut vrai homme,

Valère pour vrai le baudit (*),                  (*) donne

Qui fut nommé le grand à Rome.

21

Se Dieu m'eût donné rencontrer

Un autre piteux (*) Alixandre             (*) qui éprouve de la pitié

Qui m'eût fait en bon heur entrer,

Et lors qui m'eût vu condescendre

A mal, être ars (*) et mis en cendre             (*) brûlé

Jugé me fusse de ma voix.

Nécessité fait gens méprendre

Et faim saillir le loup du bois

22

Je plains le temps de ma jeunesse

Ouquel j'ai plus qu'autre galé (*)                  (*) me suis amusé

Jusques a l'entrée de vieillesse

Qui son partement (*) m'a celé.                  (*) départ

Il ne s'en est à pied allé

N'a cheval: hélas! comment don ?

Soudainement s'en est volé

Et ne m'a laissé quelque don.

23

Allé s'en est, et je demeure,

Pauvre de sens et de savoir,

Triste, failli (*), plus noir que meure (**),      (*) découragé, (**)   mûre                                                              

Qui n'ai ne cens, rente n'avoir;

Des miens le mendre (*), je dis voir (**),      (*) le moindre,    (**) vrai

De me désavouer s'avance,

Oubliant naturel devoir

Par faute d'un peu de chevance (*).              (*) ressources

 

24

Si ne crains avoir dépendu (*)                (*) dépenser

Par friander ne par lécher (*);                 (*)vivre dans le plaisir

Par trop amer n'ai rien vendu

Qu'amis me puissent reproucher,

Au moins qui leur coûte mout cher.

Je le dis et ne crois médire;

De ce je me puis revencher (*):               (*) défendre

Qui n'a méfait ne le doit dire .

 

25

Bien est verté que j'ai amé

Et ameroie voulentiers;

Mais triste cœur, ventre affamé

Qui n'est rassasié au tiers

M'ôte des amoureux sentiers.

Au fort, quelqu'un s'en récompense (*),

(*) Après tout qu’il en profite

Qui est rempli sur les chantiers (*) !

 (*) Qui a le ventre plein !

Car la danse vient de la panse.

26

Hé ! Dieu, si j'eusse étudié

Ou temps de ma jeunesse folle,

Et a bonnes mœurs dédié,

J'eusse maison et couche molle.

Mais quoi? je fuyoië l'école,

Comme fait le mauvais enfant.

En écrivant cette parole

A peu que le cœur ne me fend

27

Le dit du Sage trop le fis

Favorable, (bien en puis mais!)

Qui dit: "Ejouis toi, mon fils,

En ton adolescence." mais

Ailleurs sert bien d'un autre mets,

Car "jeunesse et adolescence",

C'est son parler, ne moins ne mais,

"Ne sont qu'abus et ignorance."

 

28

"Mes jours s'en sont allés errant

Comme, dit Job, d'une touaille (*)                (*) pièce de toile

Font les filets, quand tisserand

En son poing tient ardente paille."

Lors, s'il y a nul bout qui saille,

Soudainement il le ravit.

Si ne crains plus que rien m'assaille.

Car à la mort tout s'assouvit.

 

29

Ou sont les gracieux gallants

Que je suivoie au temps jadis,

Si bien chantants, si bien parlants,

Si plaisants en faits et en dits?

Les aucuns sont morts et roidis,

D'eux n'est il plus rien maintenant:

Repos aient en Paradis,

Et Dieu sauve le remenant (*)!                       (*) le reste

 

30

Et les autres sont devenus,

Dieu merci! grands seigneurs et maîtres;

Les autres mendient tous nus

Et pain ne voient qu'aux fenêtres;

Les autres sont entrés en cloîtres

De Célestins ou de Chartreux,

Bottés, housés (*) com pêcheurs d'oîtres (**):   (*) bottés,  (**) huîtres

Voyez l'état divers d'entre eux.

 

31

Aux grands maîtres doint Dieu bien faire,

Vivants en paix et en requoi (*);                   (*) repos

En eux il n'y a que refaire,

Si s'en fait bon taire tout coi.

Mais aux pauvres qui n'ont de quoi,

Comme moi, doint Dieu patience!

Aux autres ne faut (*) qui ne quoi,                (*) manque            

Car assez ont, vin et pitance.

 

32

Bons vins ont, souvent embrochés (*),                (*) mis en perce

Sauces, brouets et gros poissons,

Tartes, flans, œufs frits et pochés,

Perdus et en toutes façons.

Pas ne ressemblent les maçons

Que servir faut à si grand peine:

Ils ne veulent nuls échansons,

De soi verser chacun se peine.

 

33

En cet incident (*) me suis mis            (*) disgression

Qui de rien ne sert à mon fait ;

Je ne suis juge, ne commis

Pour punir m’absoudre méfait :

De tous suis le plus imparfait

Loué soit le doux Jésus Christ !

Que par moi leur soit satisfait (*) !  (*) leur soit fait amende honorable

Ce que j’ai écrit est écrit.

 

34

Laissons le moutier (*) où il est ;              (*) église

Parlons de chose plus plaisante :

Cette matière à tous ne plaît,

Ennuyeuse et déplaisante.

Pauvreté, chagrine et dolente,

Toujours dépiteuse (*) et rebelle,                  (*) méprisante

Dit quelque parole cuisante

S’elle n’ose, si le pense elle.

35

Pauvre je suis de ma jeunesse,

De pauvre et de petite extrace.

Mon père n'ot onc grand richesse,

Ne son aïeul, nommé Orace ;

Pauvreté tous nous suit et trace;

Sur les tombeaux de mes ancêtres,

Les âmes desquels Dieu embrasse!

On n'y voit couronnes ni sceptres.

 

36

De pauvreté me garmentant (*),                   (*) me lamentant

Souventes fois me dit le cœur :

"Homme, ne te doulouse (*) tant                     (*) plaint

Et ne démène tel douleur,

Se tu n'as tant qu'eut Jacques Cœur:

Mieux vaut vivre sous gros bureau (*)        (*) étoffe de bure

Pauvre, qu'avoir été seigneur

Et pourrir sous riche tombeau!"

 

37

Qu'avoir été seigneur! . . . Que dis?

Seigneur, las! et ne l'est il mais?

Selon les davitiques dits,

Son lieu ne connaîtra jamais.

Quant du surplus, je m'en démets:

Il n'appartient a moi, pécheur;

Aux théologiens le remets,

 Car c'est office de prêcheur.

 

38

Si ne suis, bien le considère,

Fils d'ange portant diadème

D'étoile ni d'autre sidere (*).                      (*) astre

Mon père est mort, Dieu en ait l'âme!

 

Quant est du corps, il git sous lame (*)       (*) dalle funéraire

J'entends que ma mère mourra,

Et le sait bien la pauvre femme,

Et le fils pas ne demourra.

 

39

Je connois que pauvres et riches,

Sages et fous, prêtres et lais (*),                   (*) laïques

Nobles, vilains, larges (*) et chiches,           (*) généreux

Petits et grands, et beaux et laids,

Dames a rebrassés collets (*),       (*) cols bordés de fourrure

De quelconque condition,

Portant atours et bourrelets (*),               (*) sortes de coiffure

Mort saisit sans exception

.

40

Et meure Paris ou Hélène,

Quiconque meurt, meurt à douleur

Telle qu'il perd vent et haleine;

Son fiel se crève sur son cœur,

Puis sue, Dieu sait quelle sueur!

Et n'est qui de ses maux l'allège:

Car enfant n'a, frère ne sœur

Qui lors vousit être son pleige (*).             (*) caution

 

41

La mort le fait frémir, pâlir,

Le nez courber, les veines tendre,

Le col enfler, la chair mollir,

Jointes (*) et nerfs croître et étendre.              (*) articulations

Corps fémenin, qui tant es tendre,

Poly, souef (*), si précieux,                              (*) suave, doux

Te faudra il ces maux attendre?

Oui, ou tout vif aller ès cieux.

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Poésies complètes

Edition établie par Robert Guiette

Librairie Gallimard et Librairie Générale Française

(Le livre de poche),1964

Du même auteur :

La ballade des pendus (18/10/2015)

Le débat du cœur et du corps de Villon (18/10/2017)

Ballade des Dames du temps jadis (18/10/2018)

Les regrets de la belle heaulmière (18/10/2019)