Nazim_Hikmet1[1]

 

La plus drôle des créatures

 

Comme le scorpion, mon frère,

tu es comme le scorpion

dans une nuit d’épouvante.

Comme le moineau, mon frère,

tu es comme le moineau

dans ses menues inquiétudes.

Comme la moule, mon frère,

tu es comme la moule

enfermée et tranquille.

Tu es terrible, mon frère,

comme la bouche d’un volcan éteint.

Et tu n’es pas un, hélas,

tu n’es pas cinq,

tu es des millions.

Tu es comme le mouton, mon frère,

quand le bourreau habillé de ta peau,

quand le bourreau lève son bâton

tu te hâtes de rentrer dans le troupeau

et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.

Tu es la plus drôle des créatures, en somme,

plus drôle que le poisson

qui vit dans la mer sans savoir la mer.

Et s’il y a tant de misère sur terre,

c’est grâce à toi, mon frère.

Si nous sommes affamés, épuisés,

si nous sommes écorchés jusqu’au sang,

pressés comme la grappe pour donner notre vin,

irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute ? Non,

mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

1948

 

Traduit du turc par Hasan Gureh

In, « Nâzim Hikmet, anthologie poétique »

Scandéditions, 1993

Du même auteur :

Peut-être que moi (19/10/2016)

La cigarette non-allumée (19/10/2017)

Lettres et poèmes (1942 – 1946) (06/03/2019)