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4. L’amour où l’amour s’exile

 

Entre, femme

ma chair jubile vers toi

vers ton pillage

j’abonde en toi

j’y ancre mes émois.

 

Entre, nous rencontrer / nous quitter

effacer / découvrir nos visages

mêler la blessure au pain

pour maintenir un sous-sol à nos paroles

pour sauvegarder le courage du refus

pour écrire une histoire qui soit autre

pour voir une femme / un lac

un fleuve / la statue de l’amant

et que nos deux corps, légers comme des rêves

s’élèvent ensemble dans l’espace sidéral.

 

En nudité

la planète abandonne son site et dévalent  nos degrés

des choses monte un murmure

où nous nous baignons

les instants abritent des fauves dont nous tirons plaisance

nous nous faisons citadins / rustiques

dispersés / organisés

affinitaires / différents.

Les choses n’ont plus de nom

mais la membrure des oryx

des faces désirables d’amants.

 

Et voici l’étendue :

pareille à une fourrure blanche.

Nos coussins sertissent le buisson.

Et voici le corps-père

et le corps-mère

qui cherche son orient.

 

Nous cherchons

salués par la sonnerie de nos convoitises

salués par des lits aussi hauts que l’enfance

aussi sincères que le soleil.

Nous inventons une mort qui prolonge la vie

nous inventons une astuce

(de vous à moi une hypocrisie)

capable d’ébrancher le temps

rameau par rameau.

Se rencontrer / se quitter

effacer un visage / le découvrir.

Voilà dans un lit deux rêves

l’un visible, l’autre caché

deux corps qui en font quatre

une moitié pour l’absent, l’autre pour le présent.

 

Un essaim d’aiguille soufflette nos entrailles

le corps assailli ne nous offre refuge aucun

mais ouvre des failles béantes sur ses recels

des lignes qui nous épellent des secrets élémentaires.

Comment un corps unique peut-il produire le jasmin et le genêt ?

comment un cœur peut-il se dédoubler ?

Affinité / différence

instaurer une astuce aussi haute que l’enfance

une hypocrisie aussi sincère que le soleil

instaurer une mort qui prolonge la vie…

Et nous disons

l’amour c’est trois : un homme, un homme, une femme

un homme, une femme, une femme.

 

Toujours

il y eut

entre nous

une béance. Nous disions :

qu’allait la combler

l’étincelle

que nous appelons amour…

Mais le jour collait au jour, la nuit à la nuit, et la distance

entre nous demeurait.

Nous éteignîmes ce qui ne doit s’éteindre

allumâtes ce qui ne doit s’allumer

entre nous demeurait la béance…

Dans les moments d’adhérence

du sanglot au sanglot, du caillot au caillot

demeurait entre nous la béance.

Ô amour, engendrement qui s’éteint

avance-toi, viens t’asseoir sur ses genoux et les miens

saisis-toi des aiguilles et des larmes

tisses-en l’eau.

La sonnerie des convoitises nous salue

nous instaurons une mort qui prolonge la vie  

instaurons une astuce à hauteur de l’enfance

une hypocrisie aussi sincère que le soleil.

Mais qui sommes-nous ?

Un pont nous conjoint que nous ne pouvons franchir

un rempart nous unit / nous sépare :

entrer en toi / sortir de moi

sortir de toi /entre en moi.

Ce que je construis me ravage

tu m’as donné l’illusion

que tu étais l’espace

et j’ajoute la confusion

à la vision.

 

Je me suis saisi d’une rose

j’ai descendu ton val, femme, en t’attendant

mais un fleuve nous sépare et le seul pont

entre nous c’est un autre fleuve.

Je t’entendis demander :

« Qui de nous est le cœur ? Et qui la plainte ? »

Toute mêlée aux nidations de l’épouvante

tu criais : « un globe de feu nous unit ! »

- Tout de suite éteins-toi, femme, moi je m’éteins

pour nous faire connaître le bonheur des braises

effacer / découvrir nos deux visages

soucis, miroitements, coquillages

à travers quoi nous passions

à nos moi seconds

ouvrirons notre poitrine au plus d’élévation

et que s’offre à nous le plus d’humiliation

et qu’à deux nous entrions dans la tour unitaire

dans une solitude d’oiseau agonisant

et que chacun savoure le goût de l’autre

et que la chair de l’un s’enivre de vie

jusqu’au moment où l’autre s’enivrera de mort

et que tous deux nous confessions un oui secret au moment même

de crier non

et un non secret au moment même

de crier oui.

Femme ! comment te baignes-tu le corps de sorte

à dépouiller ton eau seconde ?

Et moi comment baigner le mien de sorte à me rendre à mon eau

   première ?

je suis ton interrogation

quand tu n’es pas ma réponse

je t’ai rendue savante de ma nostalgie

l’annonce que je t’en ai faite à moi te lie

A     I         A      O      I

    L                 D     N     S

Pour que ton corps se meuve du mouvement du sage

et que moi je me meuve par lui

de ce qu’il y a par-dessus lui

de ce qu’il y a par-dessous lui

de ce qu’il y a devant lui

afin de t’embrasser d’un embrasement qui me délivre

de toute discontinuité d’avec toi

afin d’étudier le livre de ta pénétration profonde.

Ainsi je me rephase dans tes racines

je savoure tes existants

je les suscite dans mon imaginaire

afin que tu sois le point

et moi la ligne et le jambage

afin que tu sois qui ? et sa suite et son régime

d’où et son contenu

là où les mots me manquent

là où tout me manque sauf

l’imaginaire et le symbole

et tout cela sans te chercher…

Je ne suis pas une mer qui sois tienne

je ne suis pas le cygne que tu attendais

je n’ai que des pointes

des pointes erratiques

errantes dans une fièvre aux confins encore inexplorés

Je t’ai effacée / découverte

je jette mes ailes sur le papier

je t’appelle.

 

J’ai dit : la mort est un vieillard

comment pourrait-il nous rejoindre ?

J’ai dit : mon corps est un nord ; le temps est un sud

comment pourraient-ils se conjoindre ?

A toi, femme, mon étrave qui défie la caducité

à toi l’éternisation de ce qui reste

des régions de ma chair

pour toi j’ai doté mes yeux de la veille

et mon désespoir du sommeil

pour toi j’ai réconcilié le désert et la mer, l’œil et l’épine

pour toi j’exceptai le sens des cohortes des mots

et je t’appelai métaphore :

fidélité à tes noms, à qui je donne pleins pouvoirs

j’ai dit à l’alphabet : tes moindres désirs

j’y serai complaisant comme à ceux d’une femme enceinte.

Pour toi, j’ai transformé, j’ai convaincu mes années

de se faire la braise

pour toi j’ai mendié de mes erreurs une étincelle

j’ai persuadé le corps

d’honorer, lui, ses descriptions.

Je t’aspire , cellule après cellule, sans que tu m’abreuves

je t’embrasse pulsation par pulsation, sans trouver en toi de refus

ni la jalousie ne me détache de toi, ni la rancune

seul m’en détache un sentiment sans nom

de sorte que tu sois maintenant et le temps et la mort.

Comment pouvais-je te récupérer ? Tu agonises

je m’élance vers toi

j’explore tes vestiges

je tâtonne le comment de ton départ…

…et moi je n’étais

plus…

 

Je ne suis plus

qu’une bruine porteuse de désir

j’étais le traînard que son vêtement devance

ma mort est une échelle d’accès à mon corps,

mon corps sans assise !

où me fixer ?

Je fixais le nuage

je dis à l’écume de se faire une clé

pour les vagues :

où me fixer ?

Ni le nom ne m’est racine, ni la racine ne m’est une femme :

où me fixer ?

Le chaume se drape de roses et les paroles rompent leurs croix :

où me fixer ?

 

L’horizon est venu, usurpant mon propre nom

mais ni le nom n’est un creux de femme, ni le creux n’est une femme

je te reprendrais mes lèvres cette nuit

ô Terre, pleines d’envie de femme enceinte, sans l’être

afin de savoir, ô Sahara, comment tu pleus

comment tu gagnes en étendue

afin de savoir l’inéluctabilité du désespoir

et comment nous aimer sans aimer

et comment va se flétrir ce qui usurpa nos premiers noms

et s’abreuva de ce que nous croyions ne pouvoir flétrir.

Ô mémoire / oubli

de même que me poursuit la violette,

moi le bleu de la mer je poursuis

et je déchiffre ton corps

ses hôtes et ses vassaux.

 

Et je dis : une buée s’exhale de ma face

de mon corps sortent des fils

qui se dénouent et s’enchevêtrent

tandis que je demande à qui a vu l’étendu de cailloux

« Etends-toi, ô feu

les entrailles se dessèchent

étends-toi.

Le gel engloutit ses muscles

et le temps est tellement mouillé, mouillé

que notre souffle trace des auréoles. »

 

Les voies salutaires ne le sont pas pour moi

ma foulée n’est celle de personne

chaque point de mon corps se distribue en labyrinthe.

Ma côte ne vaut pas une amande

capable de m’égarer

la femme ne m’est pas Terre au point

que je m’habille d’espace.

Je révoque même en doute le triangle pour ses trois côtés

le cercle pour son centre

en doute le pain pour son sel.

Est-ce que le naturel peut sortir de son cycle ?

Alors je suis un poisson qui détesterait la mer ?

Cette musculature plus antique que les pierres

est passée par les aventures de la torpeur

pour découvrir des océans hallucinés.

Avec elle nous avons escorté le tournesol

nous sommes prélassés dans l’herbe angélique.

Les route sont césures et mouvements.

Pas de différence entre la lune et son ombre

entre la branche et l’oiseau.

J’ai vu la mer dans la verdure de la forêt

la neige comme une reine de l’eau.

Le soleil me gardait dans ma gravitation de planète

porté par les deux cornes du Chevreau

élu par le mufle du Taureau.

Je témoigne que le jour avait un corps d’épines

le limon la marbrure des cimes,

comme le réel m’abolit

et l’illusion me rétablit

et comment je passe de l’un à l’autre

bien qu’il demeure entre nous toujours un intervalle.

Ô toi qui bats dans les veines de l’intervalle

rends-toi

au vent qui insurge l’espace

à l’espace qui marche avec des pieds d’enfant

à l’amour ou l’amour s’exile.

 

Traduit de l’arabe par Jacques Berque

In, Adonis «  Singuliers », Editions Sindbad / Actes Sud, 1994

 

Du même auteur :

Pays des bourgeons (23/05/2016)

Miroir du chemin, chronique des branches (23/05/2017)

Au nom de mon corps (23/05/2018)

Chronique des branches (23/05/2019)