Haldas[1]

Testament

 

               I

Je lègue à mes enfants

cette aube sans couleur

le pain triste les rues

où je fus dédoublé

Je lègue les fontaines

qui m’ont parlé la nuit

les wagons solitaires

et les ormes coupés

Tous les recoins obscurs

et les hangars déserts

Et mal interprétés

les rêves d’un bonheur

toujours décomposé

Je lègue avec les rails

la rouille des années

les trains sans voyageurs

la gare abandonnée

Je lègue après la joie

cette ville changée

Comme est changé celui

qui croyait tout aimer

A mes enfants je lègue

mon infidélité

             II

Je mourrai divisé

mécontent Sans espoir

Je lègue à mes enfants

un immense devoir :

Reprendre pied Revivre

Achever chaque soir

la tâche du matin

Donner enfin aux autres

une eau plus douce à boire

Je lègue à mes enfants

un sinistre miroir

qu’en souvenir de moi

ils voudront bien briser

Afin que les morceaux

reforment cette étoile

qu’en naissant j’ai trahie

Et que ma mort doit rendre

à son éclat premier

Je lègue à mes enfants

un impérieux devoir :

Ne pas désespérer

***

 

La blessure essentielle, 

Editions L'Âge d'Homme,1990