litterature[1]

 

Il est Mort Demain

 

Il est mort

Aucune goutte de pluie ne s'est attristée

Aucun visage humain ne s'est assombri

La lune n'a pas survolé sa tombe de nuit 

Aucun ver paresseux n'y a déployé son corps 

Aucune pierre ne s'est fendue 

Il est mort demain 

cadavre sali 

linceul oublié 

tel un rêve... 

le peuple s'est réveillé 

et a traversé le champ des roses au crépuscule 

comme un ouragan 

 

il est mort 

dans son âme noircie incendiée un passé de sang et de gibets suspendus 

des cris de révolte dans les prisons 

visages douloureux et fendillés des vieilles 

bras tordus dressés comme des faucilles 

yeux où plonge l'ombre des potences 

 

ô mon fils 

en quel lieu les soldats ont-ils emmené ton visage 

pourquoi m'ont-ils privé de l'odeur de ta chemise ? 

mon fils si beau dans l'éclat de sa jeunesse 

marchait sur les élans des coeurs 

le geôlier a cadenassé la porte de sa grande prison 

une chaîne a rampé 

et le fouet a enveloppé la nuit de lamentations 

 

et toi mon père 

reviendras-tu avant l'hiver ? 

tu nous trouveras en pleurs 

reviens-nous  

ma mère mes soeurs et moi 

nous bruissons de pleurs 

reviens pour qu'on cesse de nous traiter de pauvres et d'orphelins 

mon père est-il innocent 

j'ai demandé tristement aux passants 

pourquoi l'ont-ils ligoté avec des chaînes ? 

ils ont baissé la tête 

comme s'ils étaient tous prisonniers 

 

ils ont cogné de nuit à la porte et sont entrés 

qui êtes-vous ? 

Que voulez-vous ? 

Que portez-vous ? 

Une fois son cadavre posé auprès du mur 

J'ai scruté le visage des souvenirs 

et séché mes pleurs avec les larmes des autres 

 

demain le cortège de la faim passera par notre rue 

verdissez les années de la disette 

tombez ô pluie 

noyez les champs de blé et de riz 

noyez le fleuve 

essuyez de votre main de cendre la tristesse des arbres 

viendra un jour où les moissons seront à moi 

à moi le ciel le monde et le cours du ruisseau 

quand prendra fin la famine de la terre 

et celle des humains 

un jour aussi sombre aussi humide 

qu'un long labyrinthe 

il s'est réveillé 

a secoué ses mains de la rigidité du cadavre.. 

et les mains qui racontaient les faucilles des champs 

se prolongèrent palmiers plaintifs 

dans ses yeux 

il s'est écroulé par terre 

dans un râle déchirant 

et vit du mur de l'horizon descendre une corde 

et un cadavre froid tomber dans la boue. 

 

Traduit de l’arabe par Vénus Khouty-Ghata,

in « Les Poètes de la Méditerranée. Anthologie. »

Editions Gallimard (Poésie),2010

Du même auteur : le déluge noir (04/12/2015)