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Chanson de la piste ouverte

 

1

Pied sûr, cœur léger, j’attaque la piste ouverte,

Suis libre, en bonne santé, le monde est devant moi,

La longue piste brune s’étire où je veux qu’elle me conduise.

 

A partir d’aujourd’hui je n’attends plus la bonne fortune : la bonne fortune

     c’est moi !

J’ai fini de me plaindre, j’ai fini de tergiverser, j’ai fini d’avoir besoin de

     ceci ou cela,

Terminé le petit monde des récriminations, des bibliothèques, des critiques

     chagrines,

Sans faiblesse ni grief, j’avance à découvert sur la piste.

 

Pour moi la terre me suffit,

Pourquoi voudrais-je les constellations moins éloignées ?

Elles sont ou elles doivent être, j’en suis sûr,

Conviennent à qui les habitent.

 

(Sur terre, donc ! épaules chargées du délicieux fardeau,

La vieille charge d’hommes et de femmes qui partout m’accompagnent,

Impensable, je le jure, pour moi, de m’en débarrasser,

Empli d’eux comme je suis et qui à mon tour les comblerai !)

 

2

Mais toi route que j’entame, jetant un coup d’œil à la ronde j’ai le sentiment,

     que tu n’es pas la fin de tout,

J’ai le sentiment qu’il y a de l’invisible, en plus, où nous sommes.

 

Quelle magistrale leçon d’hospitalité, en toi, sans exclusion ni privilège,

Le Noir à la tête laineuse, le renégat, le malade, l’analphabète, tu les reçois

     tous ;

La course pour trouver le médecin accoucheur, la savate traînante du mendiant,

     les zigzags de l’ivrogne, la joyeuse équipée des ouvriers,

Le fils prodigue, l’attelage du riche, le jeune gandin, les amants en fuite,

Le paysan matinal sur la route du marché, le corbillard, les meubles qu’on

     déménage à la ville, le retour à la campagne,

Tout cela passe, moi avec, tout cela a droit de passage sans la moindre

     interdiction,

Rien n’est interdit d’accueil, mon amitié va à tout cela sans partage.

 

3

Et toi air qui nourris en souffle mes paroles !

Et vous objets qui concentrez mes idées dans le diffus pour leur donner forme !

Et toi lumière qui nous tisses avec les choses sous tes averse égales !

Et vous gués ménagés dans le creux des ornières en bordure des chemins !

Vous m’êtes tellement précieux que je vous pense chargés d’âmes invisibles.

Et vous grandes dalles aux rues des villes ! angles solides des trottoirs !

Et vous les traversiers ! les passerelles et les pieux des embarcadères ! vous les

     vaisseaux au large !

Vous les maisons par rangées ! vous l’entaille des fenêtres dans les façades ! 

     vous les toits !

Les porches et les seuils ! les tablettes, les garde-fous en fer !

Vous les carreaux aux vitres de nacre où nous pourrions tout voir !

Et vous les portes, les perrons ! et vous les voûtes !

Vous les pierres grises à l’horizon sans fin des trottoirs ! et vous passages usés

     où l’on traverse !

Vous avez eu tant de contacts qu’il vous en reste à vous-même quelque chose,

     dont vous me dites à moi-même quelque chose en secret,

La foule des morts et des vivants s’étant pressée sur vos surfaces impassibles

     m’a laissé son ombre palpable,  ses preuves d’amitié.

 

4

A main droite comme à main gauche le domaine de la terre,

C’est un tableau vivant, chaque élément vu sous son meilleur jour,

La musique vient au moment souhaitable, cesse au moment souhaitable,

Entraînante voix de la route publique, sentiment léger de renouveau.

 

Dis-moi, grand-route où je voyage, m’as-tu dit Ne me quitte jamais ?

M’as-tu dit Ne t’écarte jamais – si tu me quittes tu es perdu ?

M’as-tu dit Je suis déjà toute prête pour toi, égalisée et explorée pour toi,

     adhère à moi ?

 

Alors, grand-route, laisse-moi te dire : je t’aime beaucoup mais je n’ai pas peur

     de m’écarter de toi,

Tu m’exprimes tellement mieux que je ne saurais le faire moi-même,

Tu me seras tellement plus que mon propre poème.

 

Tous les exploits héroïques me semblent toujours avoir été accomplis en plein

     air, et cela vaut aussi pour l’audace des poèmes,

Il me semble d’ailleurs que je n’aurais qu’à m’arrêter moi-même, sur-le-

     champ, pour accomplir mes miracles,

Ce que je verrai sur ma route je suis sûr que je l’aimerai, tous ceux qui me

     verront m’aimeront

Toux ceux que je verrai seront heureux, pas de doute !

 

5

A compter de la minute présente je me baptise moi-même délié des bornes et

     des lignes imaginaires,

Allant ma pente, indépendante totale et absolue,

Ecoutant certes les autres, réfléchissant à ce qu’ils disent,

Méditant, questionnant, accueillant, considérant,

En toute gentillesse mais, volonté inébranlable, sans plus jamais me sentir lié

     à aucune contrainte.

 

J’aspire espace par grandes gorgées,

A moi l’Est, à moi l’Ouest, à moi le Nord, à moi le Sud !

 

Je ne me savais pas si grand, si bon,

Je n’avais pas conscience de tout ce trésor en moi.

 

Tout me paraît si beau,

Aux hommes et aux femmes je ne me lasse pas de répéter

Je vous rendrai tout le bien que vous m’avez fait,

Nous ferons des recrues communes, sur ma route,

Je me répandrai parmi les hommes et les femmes, sur ma route,

J’impulserai en eux joie et dureté nouvelles,

Et s’ils me ferment leur porte, qu’importe,

Celui ou celle qui m’accueillera sera béni, me bénira.

 

6

A la minute même il ne m’étonnerait pas de voir paraître mille hommes   

     parfaits,

A la seconde même il ne me surprendrait pas de voir paraître mille corps de

     femmes magnifiques.

 

J’ai compris le secret qui fait les meilleurs,

C’est de vivre à l’air libre, de manger, de dormir avec la terre.

 

Toute la place, ici, pour les grands exploits personnels

(Le genre d’acte qui subjugue les cœurs de l’entière race humaine,

Dont la force, la volonté implicites bousculent la loi, se moquent des

     arguments officiels qui lui font obstacle).

 

Ici, l’épreuve de vérité des sagesses,

Puisque l’école, finalement, n’est pas le lieu

Et que la sagesse ne se transmet pas d’une personne qui l’aurait à une personne

     qui ne l’aurait pas

Mais est le produit de l’âme même, donc échappe à tout critère,

Donc vaut en soi et par soi pour toute étape, objet, qualité,

Donc est certitude de la réalité et de l’immortalité des choses comme de leur

     excellence ;

Car comment autrement définir ce quelque chose qui dans le spectacle

     fluctuant du monde sollicite l’âme ?

 

Si sur le même sujet, en effet, je réexamine les philosophes et les religions,

Sans doute marcheront-elles dans les salles de cours mais seront impuissantes

     sous les spacieux nuages, parmi les paysages ou au milieu des courants.

 

Ici, la réalité de l’homme,

Ici sa toise – nulle part il ne prendra mieux conscience qu’ici de ses richesses,

Son passé, son futur, sa grandeur, son amour – lui absent d’eux, eux lui

     manquent.

 

La nourriture est au cœur dur des objets ;

Vous et moi laisserons-nous le soin de décortiquer l’écorce des choses à

     quelqu’un d’autre ?

Vous et moi laisserons-nous le soin de démêler la subtile intrication des

     enveloppes à  quelqu’un d’autre ?

Ici le lieu de l’adhésivité, sans forme distincte prévisible mais toujours à

propos ;

Mesurez-vous bien le prix de l’amour avec l’étranger, l’étrangère que vous

     croisez dans la rue ?

Avez-vous évoqué la parole des orbites oculaires en mouvement ?

 

7

Ici, la source effluve de l’âme,

L’efflux qui s’échappe et monte des portes profondes du jardin intérieur en

     interrogations ininterrompues,

Pourquoi nos désirs ? Pourquoi nos pensées dans la nuit ?

Pourquoi la présence de certains hommes, de certaines femmes bien précises à

       mes côtés fait-elle se dilater le soleil dans mon sang ?

Et leur départ platement retomber mes piteux pennons de joie ?

Pourquoi ne puis-je aller sous certains arbres sans qu’en essaiment de vastes

     pensées harmonieusement en moi ?

(Comme si suspendues à ces arbres été hiver elles y pleuvaient leurs fruits sur

     mon passage.)

Que signifient mes fugitifs échanges avec les étrangers,

Le cocher avec qui nous sommes assis, côte à côte, sur l’impériale ?

Le pêcheur ramenant son épervier sur la rive à la minute même où je

     passe ?

De quel droit montré-je aussi peu de retenue avec la bienveillance d’un

     homme, d’une femme ? et eux, pareillement à mon égard ?

 

8

Bonheur de l’âme-effluve, bonheur ici-bas

En permanence diffuse dans l’ouverture de l’air,

Et qui afflue à nous maintenant comme une charge délicieuse.

Car voici que monte l’élément fluide de l’adhésion,

Qui est fraîcheur, qui est douceur d’homme et de femme

(La touffe d’herbe du matin ne jaillit pas plus douce ni plus neuve de ses

     propres racines que ce fluide infiniment doux et neuf ne sourd de lui-

     même).

 

Et voici que, vers cette fluidité adhésive, perle la sueur amoureuse jeune ou

     vieille,

Distillant les gouttes d’un baume qui se moque de la beauté ou du talent,

Oui, et que s’arque en frissonnant vers elle le désir fou du contact.

 

9

Allons ! voyageur inconnu viens avec moi !

Plus jamais tu ne te lasseras de ton voyage.

La terre n’est jamais lasse.

Frustre, taciturne, lente à comprendre, c’est son image au premier abord, c’est

     l’image de la Nature au premier abord,

Oui mais ne te décourage pas, avance, les secrets divins sont bien enveloppés,

Je te jure qu’il existe des secrets divins dont nos mots sont incapables de dire

     la  beauté.

 

Allons ! On ne s’arrête pas en route.

Douceur de trésors secrets ou amitié du lieu, on ne s’arrête pourtant pas,

Calme du havre, tranquillité des eaux, on ne jette nulle part l’ancre,

Hospitalité des environs, on a tout juste le droit d’en jouir un petit peu en

     passant.

 

10

 

Allons !  Il nous faut des tentations plus fortes,

Traverser des mers vierges et sauvages,

A la fortune du vent, dans le fracas des vagues, clipper yankee filant toutes

     voiles dehors.

 

Allons ! à l’assaut du pouvoir, de la liberté, de la terre, des éléments,

De la santé, des défis, de la gaieté, de l’estime de soi, de la curiosité ;

Allons ! trêve de formules !

Assez de vos formules, prêtres matérialistes aux yeux de taupe !

 

Il empeste le cadavre, il encombre le passage ! Vite, à la fosse, sans tarder !

 

Allons ! oui mais écoutez bien !

Pour voyager avec moi il vous faudra sang, tendons, endurance de premier

     ordre,

Pour affronter l’épreuve il vous faudra au premier chef courage et santé,

Inutile de prendre le départ si vous n’êtes plus en votre meilleure forme,

N’ont intérêt à s’aligner que ceux qui ont la résolution doucement vissée au

     corps,

Ni les malades, ni les buveurs de rhum, ni les déliquescents vénériens n’ont

     cours ici !

 

(Moi et ma famille nous n’usons ni raisonnements, ni rimes, ni images pour

     convaincre,

mais notre présence seule !)

 

11

Ecoutez-moi ! je suis honnête avec vous,

Fini le temps des prix faciles ! Je vous offre, moi, des récompenses nouvelles,

     dures à gagner,

C’est ça ce qui vous attend :

Vous n’amasserez plus de prétendues richesses,

Vous prodiguerez généreusement à la ronde tous vos gains, vos réussites,

A peine parvenus à la ville de votre destination, à peine confortablement

     installés et hop ! vous reprendra l’irrésistible appel du large,

Vous aurez droit aux petits sourires ironiques, aux railleries dans votre dos,

Les quelques gages d’amour qui vous seront donnés vous y répondrez par des

     effusions d’adieu,

L’impatience des contraintes vous fera repousser les bras tendus pour vous

     retenir

12

Allons ! Sur la trace des grands Compagnons, joignons leur confrérie !

Ils sont en route eux aussi, hommes vifs et majestueux, femmes parmi les plus

     grandes,

A l’aise dans le calme des mers comme dans l’orage des mers,

A bord de mille et un vaisseaux comme abattant leurs milles de route,

Habitués de mille et un pays, habitués des demeures lointaines,

Confiants en la nature humaine, observateurs des cités, travailleurs en solitude,

Admirateurs aux pauses de leur chemin des touffes, des fleurs, des coquillages

     du rivage,

Danseurs aux bals des noces, embrassant la mariée, tendres guides des enfants

     ou les mettant au monde,

Fantassins des révoltes, foule au chevet des tombes béantes, manieurs de

    cercueil qu’on descend,

Journaliers cheminant dans la suite des saisons, des années, les curieuses

     années chacune émergeant de celle qui la précède,

Cheminant en leur compagnie, je veux dire leurs phases successives,

Depuis la toute première enfance dans le brouillard des limbes,

Avançant tout joyeux au bras de leur propre jeunesse, au bras de leur maturité

     barbue et musclée,

Avançant de conserve avec leur féminité, ample, sans rivale, en elle-même

     contenue,

Avançant dans leur sublime vieillesse masculine ou féminine

Avançant avec la vieillesse, calme, étale, égale à la hauteur hautaine de

     l’univers,

la vieillesse qui s’écoule librement dans le délicieux voisinage sans loi de la

     mort.

 

13

Allons ! Vers ce qui est sans fin et n’eut pas d’origine,

Vers toutes les épreuves, jours de marche, nuits de sommeil,

Visant à les confondre en l’unique voyage où elles tendent, l’ensemble des

     journées et des nuits où elles tendent,

Pour les confondre enfin à l’aube de voyages supérieurs,

Sans rien atteindre nulle part qui ne soit dépassé,

Sans concevoir d’époque, fût-elle lointaine, qui ne soit dépassée,

Sans contempler de route en tout sens dont le kilométrage quelle qu’en soit

     la longueur n’aille jusqu’à vous,

Sans voir de créature ni de Dieu ni rien d’autre que vous ne rejoigniez,

Sans rencontrer de bien que vous ne possédiez, sans peine ni achat,  n’ayant

     qu’à extraire l’essence sans toucher à un seul atome,

Jouissant du meilleur de la ferme comme de l’élégante villa du riche, jouissant

     chastement des bonheurs du couple bien marié, des fruits du verger, des

     fleurs du jardin,

Jouissant au hasard des routes de la fréquentation des villes denses,

Emportant leurs maisons et leurs rues avec vous partout où vous irez,

Abstrayant aux cerveaux des hommes croisés en chemin leurs idées, abstrayant

     l’amour de leurs cœurs,

Emmenant vos amants avec vous sur toutes les routes sans souci de ce que

     vous quitterez,

Faisant l’expérience de l’univers lui-même comme d’une route, de mille pistes

     ouvertes aux âmes voyageuses.

 

Toutes les choses s’écartent sur le parcours des âmes

Toute la religion, les choses établies, arts ou gouvernements – tout ce qui fut ou

     est sur notre globe ou d’autres globes reçoit niche et lieu devant la

     procession des âmes sur les grand-routes de l’univers

 

De la procession des âmes, hommes et femmes, sur les grand-routes de

     l’univers, inévitablement toute autre procession ne peut qu’ être la matière

     et l’emblème. 

 

Vivants à jamais, sans cesse avançant,

Grandioses, pompeux, tristes, taciturnes, désorientés, fous, turbulents, faibles,

     déçus,

Désespérés, fiers, tendres, malades, accueillis, rejetés par autrui,

Ils vont ! Ils vont tout droit ! et moi je sais qu’ils vont, mais je ne sais pas où

     ils vont,

Mais je sais qu’ils vont au meilleur, qu’ils vont vers la gloire !

 

Venez donc, qui que vous soyez ! homme ou femme, venez donc !

Plus question de dormir, de faire joujou dans cette maison que vous avez

     construite ou fait construire !

 

Sortez de cette sombre prison ! sortez de derrière votre écran !

Pas la peine de protester, j’ai tout vu, je montre tout.

 

Retournez-vous sur vous-même, qui n’êtes pas mieux que les autres,

Derrière la façade des rires, des bals, des dîners, des soupers,

 

Sous les robes, les parures, tout au fond de ces visages lavés et pomponnés,

Voyez le silencieux dégoût, le désespoir.

 

Ni mari, ni femme, ni complice assez sûr à qui se confesser,

L’alter ego, ce double banal cachant sa morosité dans les rues de la ville,

Muet et sans forme, hantant les salons avec sa politesse de commande,

Dans les wagons de chemin de fer, les vapeurs, les assemblées,

A table, au lit, invité dans la maison des hommes et des femmes,

Bien habillé en toute circonstance, visage affable, buste droit, et sous les

     clavicules, la mort, et sous les os du crâne, l’enfer,

Et sous le coutil et sous les gants, et sous les fanfreluches et sous les fleurs

     artificielles,

Observant respectueusement l’étiquette, n’exprimant pas une seule syllabe de

     son cru,

Parlant de tout et de rien, jamais de soi !

 

14

Allons ! à travers conflits et guerres !

Pas question de se soustraire au but désigné !

 

Les luttes anciennes ont-elles abouti ?

Où est le succès ? vous-même ? votre maison ? la Nature ?

Comprenez-moi bien – il est dans l’essence des choses que le fruit du succès,

     quel qu’il soit, produise un évènement qui demandera une lutte encore plus

     grande.

 

Mon cri à moi est un cri de guerre, j’allume la rébellion active.

Il faut être bien armé quand on m’accompagne.

Il faut se préparer au jeûne, à la pauvreté, à la colère des ennemis, aux

     trahisons.

15

Allons ! a piste est devant nous !

Elle est sûre – je l’ai prise – mes propres pieds l’ont essayée – ne lambinez

     plus !

Laissez inachevé ce que vous écriviez sur votre pupitre, laissez le livre clos

     sur son rayon !

Laissez les outils sur l’établi ! laissez l’argent ne pas se gagner !

Laissez l’école à sa place ! N’écoutez pas l’appel du professeur !

Laissez le prédicateur sermonner dans sa chaire ! laissez l’avocat plaider au

     barreau, laissez le juge édicter la loi.

 

Camerado, voici ma main !

Plus précieux que l’argent je vous offre mon amour,

Mieux que sermon ou droit, tenez, je m’offre moi-même,

Et vous, vous offrez-vous à moi ? allez-vous voyager avec moi ?

Resterons-nous ensemble toute notre vie ?

 

Traduit de l’anglais par Jacques Darras

In, Walt Whitman :“Feuilles d’herbes"

Editions Gallimard (Poésie), 2002

Du même auteur :

 Descendance d’Adam / Children of Adam (27/01/2015)

Chanson de moi-même / Song of myself (28/01/2017)

Drossé au sable / Sea - drift (25/07/2017)

Départ à Paumanok / Starting from Paumanok (28/01/2018)

Envoi / Inscriptions (28/01/2019)

Calamus (28/01/2020)

Salut au monde ! (28/01/2021)

 

Song of the open road

 

1

Afoot and light-hearted I take to the open road,

Healthy, free, the world before me,

The long brown path before me leading wherever I choose.

 

Henceforth I ask not good-fortune, I myself am good-fortune,

Henceforth I whimper no more, postpone no more, need nothing,

Done with indoor complaints, libraries, querulous criticisms,

Strong and content I travel the open road.

 

The earth, that is sufficient,

I do not want the constellations any nearer,

I know they are very well where they are,

I know they suffice for those who belong to them.

 

(Still here I carry my old delicious burdens,

I carry them, men and women, I carry them with me wherever I go,

I swear it is impossible for me to get rid of them,

I am fill’d with them, and I will fill them in return.)

 

2

 

You road I enter upon and look around, I believe you are not all that is here,

I believe that much unseen is also here.

 

Here the profound lesson of reception, nor preference nor denial,

The black with his woolly head, the felon, the diseas’d, the illiterate person, are

      not denied;

The birth, the hasting after the physician, the beggar’s tramp, the drunkard’s

     stagger, the laughing party of mechanics,

The escaped youth, the rich person’s carriage, the fop, the eloping couple,

 

The early market-man, the hearse, the moving of furniture into the town, the

     return back from the town,

They pass, I also pass, any thing passes, none can be interdicted,

None but are accepted, none but shall be dear to me.

 

3

You air that serves me with breath to speak!

You objects that call from diffusion my meanings and give them shape!

You light that wraps me and all things in delicate equable showers!

You paths worn in the irregular hollows by the roadsides!

I believe you are latent with unseen existences, you are so dear to me.

You flagg’d walks of the cities! you strong curbs at the edges!

You ferries! you planks and posts of wharves! you timber-lined sides! you distant

     ships!

 

You rows of houses! you window-pierc’d façades! you roofs!

You porches and entrances! you copings and iron guards!

You windows whose transparent shells might expose so much!

You doors and ascending steps! you arches!

You gray stones of interminable pavements! you trodden crossings!

From all that has touch’d you I believe you have imparted to yourselves, and now

     would impart the same secretly to me,

From the living and the dead you have peopled your impassive surfaces, and the

     spirits thereof would be evident and amicable with me. 


4

 The earth expanding right hand and left hand,

The picture alive, every part in its best light,

The music falling in where it is wanted, and stopping where it is not wanted,

The cheerful voice of the public road, the gay fresh sentiment of the road.

 

O highway I travel, do you say to me Do not leave me?

Do you say Venture not—if you leave me you are lost?

Do you say I am already prepared, I am well-beaten and undenied, adhere to me?

O public road, I say back I am not afraid to leave you, yet I love you,

You express me better than I can express myself,

You shall be more to me than my poem.

 

I think heroic deeds were all conceiv’d in the open air, and all free poems also,

I think I could stop here myself and do miracles,

I think whatever I shall meet on the road I shall like, and whoever beholds me

     shall like me,

I think whoever I see must be happy.

 

5

From this hour I ordain myself loos’d of limits and imaginary lines,

Going where I list, my own master total and absolute,

Listening to others, considering well what they say,

Pausing, searching, receiving, contemplating,

Gently,but with undeniable will, divesting myself of the holds that would hold

     me.

I inhale great draughts of space,

The east and the west are mine, and the north and the south are mine.

 

I am larger, better than I thought,

I did not know I held so much goodness.

 

All seems beautiful to me,

I can repeat over to men and women You have done such good to me I would do

     the same to you,

I will recruit for myself and you as I go,

I will scatter myself among men and women as I go,

I will toss a new gladness and roughness among them,

Whoever denies me it shall not trouble me,

Whoever accepts me he or she shall be blessed and shall bless me.

 

6

Now if a thousand perfect men were to appear it would not amaze me,

Now if a thousand beautiful forms of women appear’d it would not astonish me.

 

Now I see the secret of the making of the best persons,

It is to grow in the open air and to eat and sleep with the earth.

 

Here a great personal deed has room,

(Such a deed seizes upon the hearts of the whole race of men,

Its effusion of strength and will overwhelms law and mocks all authority and all

     argument against it.)

 Here is the test of wisdom,

Wisdom is not finally tested in schools,

Wisdom cannot be pass’d from one having it to another not having it,

Wisdom is of the soul, is not susceptible of proof, is its own proof,

Applies to all stages and objects and qualities and is content,

 Is the certainty of the reality and immortality of things, and the excellence of

     things;

Something there is in the float of the sight of things that provokes it out of the

     soul.

 

Now I re-examine philosophies and religions,

They may prove well in lecture-rooms, yet not prove at all under the spacious

     clouds and along the landscape and flowing currents.

 

Here is realization,

Here is a man tallied—he realizes here what he has in him,

The past, the future, majesty, love—if they are vacant of you, you are vacant of

     them.

 

Only the kernel of every object nourishes;

Where is he who tears off the husks for you and me?

Where is he that undoes stratagems and envelopes for you and me?

 

Here is adhesiveness, it is not previously fashion’d, it is apropos;

Do you know what it is as you pass to be loved by strangers?

Do you know the talk of those turning eye-balls?

 

7

Here is the efflux of the soul,

The efflux of the soul comes from within through embower’d gates, ever

     provoking questions,

These yearnings why are they? these thoughts in the darkness why are they?

Why are there men and women that while they are nigh me the sunlight expands 

      my blood?

Why when they leave me do my pennants of joy sink flat and lank?

Why are there trees I never walk under but large and melodious thoughts descend

      upon me?

(I think they hang there winter and summer on those trees and always drop fruit

     as I pass;)

What is it I interchange so suddenly with strangers?

What with some driver as I ride on the seat by his side?

What with some fisherman drawing his seine by the shore as I walk by and

     pause?

What gives me to be free to a woman’s and man’s good-will? what gives them to

     be free to mine?

 

8

The efflux of the soul is happiness, here is happiness,

I think it pervades the open air, waiting at all times,

Now it flows unto us, we are rightly charged.

 

Here rises the fluid and attaching character,

The fluid and attaching character is the freshness and sweetness of man and

     woman,

(The herbs of the morning sprout no fresher and sweeter every day out of the

     roots of themselves, than it sprouts fresh and sweet continually out of itself.)

 

Toward the fluid and attaching character exudes the sweat of the love of young

     and old,

From it falls distill’d the charm that mocks beauty and attainments,

Toward it heaves the shuddering longing ache of contact.

 

9

Allons! whoever you are come travel with me!

Traveling with me you find what never tires.

 

The earth never tires,

The earth is rude, silent, incomprehensible at first, Nature is rude andi

     incomprehensible   at first,

Be not discouraged, keep on, there are divine things well envelop’d,

I swear to you there are divine things more beautiful than words can tell.

 

Allons! we must not stop here,

However sweet these laid-up stores, however convenient this dwelling we cannot

     remain here,

However shelter’d this port and however calm these waters we must not anchor

     here,

However welcome the hospitality that surrounds us we are permitted to receive it

     but a little while.

10

Allons! the inducements shall be greater,

We will sail pathless and wild seas,

We will go where winds blow, waves dash, and the Yankee clipper speeds by

     under full sail.

 

Allons! with power, liberty, the earth, the elements,

Health, defiance, gayety, self-esteem, curiosity;

 Allons! from all formules!

From your formules, O bat-eyed and materialistic priests.

 

The stale cadaver blocks up the passage—the burial waits no longer.

 

Allons! yet take warning!

He traveling with me needs the best blood, thews, endurance,

None may come to the trial till he or she bring courage and health,

Come not here if you have already spent the best of yourself,

Only those may come who come in sweet and determin’d bodies,

No diseas’d person, no rum-drinker or venereal taint is permitted here.

 

(I and mine do not convince by arguments, similes, rhymes,

We convince by our presence.)

 

11

Listen! I will be honest with you,

I do not offer the old smooth prizes, but offer rough new prizes,

These are the days that must happen to you:

You shall not heap up what is call’d riches,

You shall scatter with lavish hand all that you earn or achieve,

You but arrive at the city to which you were destin’d, you hardly settle yourself to

satisfaction before you are call’d by an irresistible call to depart,

You shall be treated to the ironical smiles and mockings of those who remain

     behind you,

What beckonings of love you receive you shall only answer with passionate

     kisses of parting,

You shall not allow the hold of those who spread their reach’d hands toward you.

 

12

Allons! after the great Companions, and to belong to them!

They too are on the road—they are the swift and majestic men—they are the

      greatest women,

Enjoyers of calms of seas and storms of seas,

Sailors of many a ship, walkers of many a mile of land,

Habituès of many distant countries, habituès of far-distant dwellings,

Trusters of men and women, observers of cities, solitary toilers,

Pausers and contemplators of tufts, blossoms, shells of the shore,

Dancers at wedding-dances, kissers of brides, tender helpers of children, bearers

     of children,

Soldiers of revolts, standers by gaping graves, lowerers-down of coffins,

Journeyers over consecutive seasons, over the years, the curious years each

     emerging  from that which preceded it,

Journeyers as with companions, namely their own diverse phases,

Forth-steppers from the latent unrealized baby-days,

Journeyers gayly with their own youth, journeyers with their bearded and well-

     grain’d  manhood,

 

Journeyers with their womanhood, ample, unsurpass’d, content,

Journeyers with their own sublime old age of manhood or womanhood,

Old age, calm, expanded, broad with the haughty breadth of the universe,

Old age, flowing free with the delicious near-by freedom of death.

 

13

Allons! to that which is endless as it was beginningless,

To undergo much, tramps of days, rests of nights,

To merge all in the travel they tend to, and the days and nights they tend to,

Again to merge them in the start of superior journeys,

 

To see nothing anywhere but what you may reach it and pass it,

To conceive no time, however distant, but what you may reach it and pass it,

To look up or down no road but it stretches and waits for you, however long but it

     stretches and waits for you,

To see no being, not God’s or any, but you also go thither,

To see no possession but you may possess it, enjoying all without labor or

     purchase,  abstracting the feast yet not abstracting one particle of it,

 

To take the best of the farmer’s farm and the rich man’s elegant villa, and the

     chaste blessings of the well-married couple, and the fruits of orchards and

     flowers of gardens,

To take to your use out of the compact cities as you pass through,

To carry buildings and streets with you afterward wherever you go,

To gather the minds of men out of their brains as you encounter them, to gather

     the love out of their hearts,

To take your lovers on the road with you, for all that you leave them behind you,

To know the universe itself as a road, as many roads, as roads for traveling souls.

 

All parts away for the progress of souls,

All religion, all solid things, arts, governments—all that was or is apparent upon

     this globe or any globe, falls into niches and corners before the procession of

     souls along the grand roads of the universe.

Of the progress of the souls of men and women along the grand roads of the

     universe, all other progress is the needed emblem and sustenance.

 

Forever alive, forever forward,

Stately, solemn, sad, withdrawn, baffled, mad, turbulent, feeble, dissatisfied,

Desperate, proud, fond, sick, accepted by men, rejected by men,

They go! they go! I know that they go, but I know not where they go,

But I know that they go toward the best—toward something great.

 

Whoever you are, come forth! or man or woman come forth!

You must not stay sleeping and dallying there in the house, though you built it, or

     though it has been built for you.

 

Out of the dark confinement! out from behind the screen!

It is useless to protest, I know all and expose it.

 

Behold through you as bad as the rest,

Through the laughter, dancing, dining, supping, of people,

Inside of dresses and ornaments, inside of those wash’d and trimm’d faces,

Behold a secret silent loathing and despair.

 

No husband, no wife, no friend, trusted to hear the confession,

Another self, a duplicate of every one, skulking and hiding it goes,

Formless and wordless through the streets of the cities, polite and bland in the

     parlors,

In the cars of railroads, in steamboats, in the public assembly,

Home to the houses of men and women, at the table, in the bedroom, everywhere,

Smartly attired, countenance smiling, form upright, death under the breast-bones,

     hell under the skull-bones,

Under the broadcloth and gloves, under the ribbons and artificial flowers,

Keeping fair with the customs, speaking not a syllable of itself,

Speaking of any thing else but never of itself.

 

14

Allons! through struggles and wars!

The goal that was named cannot be countermanded.

 

Have the past struggles succeeded?

What has succeeded? yourself? your nation? Nature?

Now understand me well—it is provided in the essence of things that from any

     fruition of success, no matter what, shall come forth something to make a

     greater struggle necessary.

 

My call is the call of battle, I nourish active rebellion,

He going with me must go well arm’d,

He going with me goes often with spare diet, poverty, angry enemies, desertions.

 

15

Allons! the road is before us!

It is safe—I have tried it—my own feet have tried it well—be not detain’d!

 

Let the paper remain on the desk unwritten, and the book on the shelf unopen’d!

Let the tools remain in the workshop! let the money remain unearn’d!

Let the school stand! mind not the cry of the teacher!

Let the preacher preach in his pulpit! let the lawyer plead in the court, and the

     judge expound the law.

 

Camerado, I give you my hand!

I give you my love more precious than money,

I give you myself before preaching or law;

Will you give me yourself? will you come travel with me?

Shall we stick by each other as long as we live?

 

Leaves of Grass

David Mc Kay,Publisher, Philadelphia, 1891–92

 

Poème précédent en anglais :

Lawrence Ferlinghetti (1919 -2021) : Un Coney Island de l’esprit (7 – 15) / A Coney Island of the mind (7 – 15) (19/01/2022)

Poème suivant en anglais :

Langston Hughes : Notre terre /Our Land (18/03/2022)