294603-grzegorz-czykwin-395082[1]Hanna i Kazimierz Brakonieccy, 2017

 

Intangible

 

Dormant d’un sommeil si profond sur la terre meuble afin de réveiller le soleil

Pourquoi sommes-nous venus à Carnac aux confins de l’Europe mégalithique

vestiges néolithiques étendus étripés par des flèches

tombeaux de charognes magiques charognes de pierre appuyées à l’océan

sur lesquels tu montes courbé comme sous le poids de l’écorce céleste

ta chaussure bute dans un caillou tu essuies de tes doigts les creux et les gouttes.

tu sors durci à l’air brumeux et tu plisses des yeux car quelqu’un

a fait entrer une lumière qui éclaire la mémoire noire du menhir

tu cries tu es debout à ses côtés joyeusement foulant aux pieds

les feux éteint des divinités des Celtes des hommes de Néandertal

dieux des cellules des gênes des acides des déchets

et tu voudrais citer le poème d’Eugène Guillevic

car tu sens soudain sa main rude et apaisante

et tu vois que ce poète est dans la terre mouvante jusqu’à la ceinture

et qu’une langue de granit le soutient

 

Tu racontes la terre des druides afin d’apaiser ta propre identité de poussière

car tu ne connais que des idoles prussiennes arrachées au vide par la pelle du fumier

le regard terne rivé aux tuiles gothiques aux tombeaux de Mazurie

pourquoi sommes-nous allé là-bas dans cette voiture allemande

munis de passeports polonais portant des noms ukrainiens et biélorusses

avec un souvenir déchiré sur ces frontières acerbes

avec quelques chansons dont on a bu les refrains

tu ne peux pas l’atteindre c’est sacré s’écria-t-il mais ce n’était pas sacré

encadré dans les petites images de l’ennui par le crissement de la caméra

le piétinement d’une dépouille mortelle

 

Dormant d’un sommeil si profond sur la terre ondoyante afin de réveiller le soleil

cachette pour des divinités marines distraites pénis de la guerre

cachettes remplies de journaux étrangers et d’excrétions sidérales

écritures néolithiques en Braille poinçonnées sur le dos d’un mort

alors tu t’en va fourbu comme si toi seul avais déterré la mémoire

que personne ne peut plus comprendre comme si toi seul avais renversé le temps

en laissant les sarcophages des valeurs éteintes et les coquillages de l’océan

quand soudain l’image de la cathédrale de Quimper s’approche de toi au matin

sous les coups d’une chute de pierres tu es vite sorti désabusé

et tu t’es trouvé nez à nez dans le vestibule avec un homme d’âge mûr

qui t’as tendu une main tremblotante en faisant le geste du mendiant

et cette main t’as coupé la parole ni cette main cadavérique triomphale

ni cette main néolithique main de l’écriture de pierres s’entassant au vent

mais la main mortelle et ouverte à la mémoire comme des mots blessés

comme du papier sur lequel Jacob (1) avant sa déportation et sa disparition

avait écrit son dernier poème harmonieux comme un dolmen un menhir

main raide rude appelant au souvenir de l’humus de la terre

main serrée comme la paupière sur l’œil pétrifié de la parole

 

(1) Le poète de Quimper, Max Jacob

 

Traduit du polonais par Frédérique Laurent

In, Kazimierz Brakoniecki : "Atlantide du nord"

Editions Folle Avoine,35137 Bédée, 2014

Du même auteur :

Dithyrambe / Dytyramb (07/01/2014)

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