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Sur la route de Pont-Aven

 

I

Tu es morte, tes yeux sont dans ta tombe,

et moi je pars, avec des amis, pour la Bretagne.

J’ouvre les yeux sur le monde, je n’en crois pas mes yeux,

comme si ce monde était beau dans la fraîcheur de décembre,

quand le soleil chemine sous les arbres,

bottines aux pieds, couvertes de givre,

sur les talus au bord d’un ravin au bord de la rivière Ellé,

où majestueusement une abbaye sommeille,

où les hêtres luisent d’un rouge sombre,

vaches blanches, mouettes blanches, corneilles noires,

sur le pâturage blanchi de givre, déchiré par la route

qui passe entre les rochers sombres et les lichens.

Czarne Gory, Montagnes Noires, torrents,

lierres verdoyants, saules aux petites feuilles,

bouleaux rapides, peupliers serrés, sapins et chênes,

oiseau bourdonnant, rapace dans les haies, dans les combes,

fermes, bocages, colline, couleurs, gelée,

ciels d’émeraude légers comme un cristal

brisé d’un coup de bec par une corneille inquiète.

Pies, merles, pinsons, bergeronnettes, grives transis de froid,

chapelles vides, villages, vents,

et ton visage à la fenêtre de la cuisine en guise d’adieux,

une semaine à peine avant ta mort.

Tu avais mis le chandail beige que je t’avais rapporté,

devant nous dans la pièce, tu te l’étais enroulé sur les épaules,

pendant que nous regardions ta série télévisée favorite,

où des médecins comme il faut exerçaient

dans un hôpital accueillant.

Mais quelques jours plus trad tu es morte, solitaire.

C’est allé si vite que j’en ai perdu la tête.

L’asphalte serpente en glissant vers l’océan.

Pont-Aven, petite ville soignée, petite ville touristique,

autrefois petit port de pêcheurs et de peintres maudits.

Au bord du canal, l’obélisque célèbre le poète Brizeux :

« Ne vous tournez pas vers la mer, restez chez vous

où votre mère est morte, amen. »

Nous y retournerons, plus loin il n’y a que la mort.

Combien de fois l’ai-je conjurée, injuriée !

Mais le temps est venu de se taire.

 

II

 

Sur la colline d’où l’on voit des toits d’ardoise,

un triton gothique, une chapelle à Trémalo

contre laquelle se blottissent des hortensias fanés,

et le soleil couchant darde de basses révérences,

des fougères se promènent, sur un escalier de pierre,

un ange à la lyre cassée ou portant armoiries chante.

Le Christ jaune de Gauguin médite,

Sainte-Anne à la Vierge et l’Enfant lit un livre intact,

sur la voûte des petits personnages dessinés

et des animaux toussotent,

des dartres sur les murs de granit de la gerçure du monde

où l’on peut prêter un regard même mort.

Et le Graal ici était un barde breton

cherchant dans la métaphysique la vérité sur le petit cosmos.

Une lumière oblique englobe la chapelle en silence,

triton gothique, grenouille de bénitier,

ou tumulus celtique du firmament.

 

Le visible me fait mal, car il s’accomplit de façon invisible,

je ne parle pas avec la mort, le monologue serait dramatique.

Mais, pour la première fois, j’aimerais que la vie soit éternelle,

pour ma mère, qui ne peut pas mourir tout à fait.

Et si le ciel existe, elle sera alors son premier commandement.

L’invisible me fait mal, car il s’accomplit sur le dos des vivants,

or la mort n’est pas là, ma mère non plus.

 

III

« Bonjour la mort » j’ai entendu ça au bar

quelqu’un est entré et sorti, Georges, le patron

il m’a écrit quelques mots en breton sur un carton de bière

que j’ai bien su apprécier.

La chapelle Sainte-Barbe, romantique sorcière,

se recroquevillait de froid dans une combe rocheuse,

laissant échapper des flèches folles et des tourelles

comme une sorte de labyrinthe émergeant des enfers,

ou d’un carrousel diabolique, d’un dolmen celtique.

Et dans le triomphe immobile devant le calvaire :

« Aujourd’hui il y avait ici un Chilien, un Russe et un Polonais

qui a acheté une propriété pour seulement 250 mille.

La famille ne tient pas compte du testament du père,

elle a vendu au plus vite cet importun,

puis est retourné à Paris dans un bistrot ordinaire.

Peut-être y aura-t-il ici un Mac Donald ou une taverne,

où alors l’esprit des ancêtres ne le permettra pas. »

Quelqu’un a acheté du Chouchen

a allumé une cigarette et s’est assis,

coiffé de son chapeau de cow-boy.

Georges méditait comme un Breton.

Et moi j’allais prendre l’air, çà piquait drôlement

sur cette colline dont un mur s’était pétrifié.

Je remuais la cloche d’un clocher mystérieux,

Et son cœur mortel tournait dans l’œil du crépuscule.

L’œil perdait la vue et pleurait en vain,

Mais personne d’autre que toi pour me consoler,

Tu es morte.

Moralia, 2002

 

Traduit du polonais par Frédérique Laurent

In, « Terra nullius. Une anthologie de la poésie polonaise

contemporaine de Varmie et Mazurie »

Editions Folle Avoine,35137 Bédée

Du même auteur :

Dithyrambe / Dytyramb (07/01/2014)

 Fugacités / Przemijanie (07/01/2015)

Armor, Poèmes de l’Atlantique / Armor, Wiersze atlantyckie (07/01/2016) 

Souvenance (07/01/2017)

Vent de la mer (07/01/2018)

Varmie (07/01/2019)