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Nous choisirons Sophocle

 

Si cet automne est le dernier,

demandons pardon

pour le sac et le ressac de la mer,

pour les souvenirs...

pour ce que nous avons fait

de nos frères avant l’âge du bronze.

Nous avions blessé tant de créatures

avec des armes faites des os de nos frères,

pour devenir leur descendance près des sources.

Demandons pardon

à la harde de la gazelle

pour ce que nous lui avons

fait subir près des sources,

quand un filet de pourpre serpenta sur l’eau.

Nous ne savions pas que c’était notre sang

qui consignait sans histoire

dans les coquelicots de ce bel endroit.

 

Si cet automne est le dernier,

unissons-nous aux nuages

pour apporter la pluie aux plantes suspendues

au-dessus de nos chants,

pour pleuvoir sur les troncs des légendes...

sur les mères revenues à leur enfance

pour recouvrer notre récit

de conteurs qui ont rallongé les épisodes de la migration...

N’aurions-nous pu les modifier un peu

que s’apaisent en nous les cris des palmiers.

Là-bas nous sommes nés sur nos chevaux

et nous nous sommes consumés au soleil de Jéricho.

Nous brandissions les toits des maisons

pour que les ombrages s’habillent de nos corps.

Nous célébrions les fêtes de la vigne et de l’avoine

et la terre parait nos noms du sien et de ses iris.

Nous lissions nos pierres

pour qu’elles s’allègent... s’allègent

lentement dans des maisons

polies par la lumière et les orangers.

Nous suspendions nos jours

à des clés en bois de cyprès.

Nous vivions lentement et la vie avait le goût

des petites différences entre les maisons.

 

Si cet automne est le dernier, éloignons-nous

du ciel des exils et des arbres des autres.

Nous avons grandi, un peu mûri,

insouciants des rides dans l’intonation du ney...

La route s’est allongée et nous n’avons pas avoué

que nous marchions sur les pas de César.

Nous n’avons pas pris garde au poème qui dépouillait les siens de

leurs sentiments pour élargir son horizon

et dresser notre tente là où la guerre nous avait jetés

entre Athènes et la Perse, l’Irak et l’Egypte.

Nous nous aimions les charrues plus que les glaives,

nous aimions l’air automnal, la pluie,

et aimions la nature amoureuse

selon les traditions des dieux nés parmi nous,

qui nous protégeaient des vents secs et des chevaux

d’un ennemi que nous ne connaissions pas.

Mais nos portes ente Egypte et Babel

étaient ouvertes aux guerres,

ouvertes à l’exode.

 

Si cet automne est le dernier, écourtons

nos louanges aux vases anciens

sur lesquels nous avons gravé nos psaumes.

D’autres que nous ont, sur les nôtres,

gravés d’autres psaumes encore intacts.

Une mauve grimpe au-dessus des vielles armures

pour que ses fleurs rouges cachent

ce que le glaive a fait du nom.

Nos traces feront verdir les ombrages

si nous parvenons à atteindre notre mère

au terme de ce long défilé.

 

Nous appartient ce qui nous appartient.

Tout nous appartient :

les mots de l’adieu

nous apprêtent le rituel de leur parure...

Chaque mot est une femme qui,

à sa porte, veille sur le retour de l’écho.

Chaque mot est un arbre

qui, avec le vent, frappe le cadenas de l’espace.

Chaque mot est un balcon donnant

sur les taches des nuages dans la place déserte

et sur son reflet dans le roucoulement...

 

Nous appartient ce qui nous appartient.

Là-bas nous appartient...

Notre passé ordonne nos rêves,

image après image,

affine nos jours,

et ceux de nos frères et de nos ennemis anciens.

Nous sommes ceux qui se sont consumés

au soleil des pays lointains,

ceux qui viennent au commencement de la terre

pour emprunter les routes,

posséder la rose

et parler la langue d’avant.

Nous choisirons Sophocle avant Imru’ al -Qays

quelle que soit la métamorphose

des figues des pâtres

quelles que soient les prières élevées à César

par nos frères et nos ennemis précédents

unis dans la célébration des ténèbres.

La religion des pâtres pourrait changer,

mais il faudra qu’un poète quête un oiseau dans la cohue

qui égratigne le visage du marbre

et fraie sur les pentes, un passage pour des dieux

venus répandre la terre du ciel sur la terre.

Il faudra une mémoire pour que nous oubliions er pardonnions

quand adviendra la paix entre nous

et entre la gazelle et le loup.

Il faudra une mémoire pour qu’à la fin

nous choisissions Sophocle qui brisera le cercle

et il faudra une jument sur les places de cet hennissement...

 

En automne, nous possédons un poème d’amour...

Un court poème d’amour.

Amour, le vent nous emporte et

nous tombons près du lac, prisonniers.

Nous soignons l’air malade, nous secouons les branches

pour entendre les battements du cœur de l’air,

nous simplifions le rituel de l’adoration,

sur les deux rives, nous laissons des dieux

à l’usage des peuples

et nous portons les plus petits d’entre eux avec nos

provisions et portons ce chemin...

Nous marchons et, près des sources, nous décryptons nos traces :

Sommes-nous déjà passés par là ?

Sommes-nous les propriétaires de ce verre colorié...

Sommes-nous, qui nous sommes ?

Sous peu nous saurons ce que le glaive a fait du nom,

alors, Amour, laisses-nous ce qui nous appartient...

de l’air des champs...

 

L’automne, nous possédons un poème d’amour...

Un dernier poème d’amour.

Nous n’avons pu abréger la fin du chemin mais nos âges

nous pourchassent pour que nous incitions nos pas

vers le commencement de l’amour.

Amour, nous étions les renards de cette haie

et la camomille de la plaine.

Nous voyions ce que nous ressentions

et sur la cloche du temps,

nous cassions nos noisettes.

 

Nous recelions un chemin solitaire vers la place lunaire et la nuit

ne recèle de nuit que les fruits du mûrier. Nous possédions une

seule lune dans les mots,

nous étions les conteurs

avant que les envahisseurs n’atteignent notre lendemain...

Ah que ne sommes-nous arbres dans les chansons

pour devenir la porte d’une masure,

le toit d’une maison,

la table pour le dîner de deux amants ou une chaise ?

Amour, retiens-nous un peu

que nous tissions la robe du beau mirage.

Notre nombre est le compagnon de nos veillées

dans le sud quand les femelles des fauves aboient

à la lune rouge au-dessus de nous.

Nous caresserons le pain des pâtres

et nous nous vêtirons du lin de leurs habits

pour nous surprendre nous-mêmes....

 

Voici nos jours

qui passent devant nous, lentement et en cadence...

 

Voici nos jours

qui passent dans les véhicules de soldats

et envoient leurs saluts aux pensées légères :

« Paix sur la terre de Canaan,

terre de la gazelle et du pourpre ».

Voici nos jours qui se dévident, fil après le fil,

et nous étions les tisserands de leur cape.

Les dieux y ont eu pour seul rôle

d’être les compagnons de nos veillées

et de nous avoir servi leur vin...

 

Voici nos jours

qui apparaissent pour nous assoiffer encore...

Dans la cohue des plaies anciennes,

nous n’avons pas reconnu notre blessure.

Mais ce lieu-saignement est désigné par nos noms.

Nous n’étions pas coupables d’être nés là

ni coupables... si tant d’envahisseurs

se sont, là, levés contre nous,

qui aimaient nos louanges du vin, nos légendes

et l’argenté de nos oliviers.

Nous n’étions pas coupables si les vierges

de Canaan ont suspendus leurs sarouals

aux têtes des bouquetins

pour que mûrissent les figues sauvages

et grandissent les prunes des plaines

ni coupables... si d’autres conteurs

se sont emparés de notre alphabet

pour décrire notre terre,

tout comme nous, tout comme nous.

Voici nos voix

et les leurs qui se croisent au(dessus des collines,

même écho à l’écho.

Le ney se mêle alors au ney et le vent aboie et aboie en vain.

Comme si nos chants en automne

étaient leurs chants en automne.

Comme si ce pays nous soufflait nos mots...

Mais la fête de l’avoine nous appartient,

Jéricho nous appartient et nous appartiennent

nos traditions dans les louanges des demeures

et la culture du blé et de la marguerite des prés.

 

Paix sur la terre de Canaan,

                                terre de la gazelle

                                               et du pourpre.

 

Traduit de l’arabe par Elias Sanbar,

in, Mahmoud Darwich : « Onze astres sur l’épilogue andalou. »

1992

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