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Il reste encore un pêcher

       selon le désir grandi

Après que les dieux tragiques

       ont cherché ailleurs leur champ

 

Il reste les mots gravés

       sur les branches de douleur

En quel hiver ô quel feu

       rappellera l’amour promis

 

 

 

Arbres privés de feuilles

Arbres d’hiver

Vous dresserez pour nous ce soir

Contre vents et marées

Vos paravents de branches noires

          de fumées bleues

 

Pour qu’au loin

La flamme trop ardente

De la vallée incendiée

          point ne nous embrase

 

Que plus loin

La mer pressentie

Point ne lance vers nous

          ses flots de lait et de sang

 

Que les cavaliers en plein galop

S’arrêtent

Et pris de remords

A bas de leurs chevaux

          tombent à genoux

 

Que les femmes en attente

Posent leurs urnes

          lourdes de cendres

Se laissent envelopper

          de brumes de douceur

 

Que nous entendions enfin

Le souffle de la nuit

Soudain immobiles en nous

 

Racines noueuses

Tronc droit

 

 

 

Arbre foudroyé           

            comme tu cours encore

 

A bout de frayeur

            en pleine course

                         grand cerf qui s’arrête

 

Devant

                fulgurant

                                    s’ouvre l’espace

 

Derrière

                haletante

                                    se tient la meute

 

Stupéfiant silence

 

Alors lentement jaillit

            d’entre les rameaux fendus

 

La fontaine de sang

 

 

 

De feu et de glace

 

Arbres dénudés

            en gerbes de fleurs

 

Long dépouillement au gré des vents

Après flammes de la passion

Après cendres des nostalgies

Pour dire encore les jours

Pour dire encore les heures

Gestes fidèles des amants séparés

 

Arbres dénudés

            de glace et de feu

 

 

 

Branchs dénudées

            formant corolle

 

De tout votre corps

            en traits de rigueur

            en lignes de grâce

Vous dessinez le ciel

 

Dessinant l’élan

Dessinant l’envol

Sur fond de gris, de bleu

            ou de violet

 

A l’insu des nuées

Vous nous faites signe

Quand passent les anges

            de l’infini

 

 

 

Longues nuits hivernales

Restent croisées nos branches

 

La promesse est en nous

 

Nous n’oublierons rien

Nous oublierons tout

 

Déjà proche est la brise

 

 

 

En une nuit

A l’insu des vivants et des morts

S’ouvre la terre au Désir

 

Une, deux, trois

            mille, dix mille

Implosions : fleurs !

Explosions : fleurs !

 

Myriades de fleurs

            au rendez-vous du visible

Miroirs aux miroirs tendus

Présences aux présences

            révélées

 

Qui était givre

            se découvre crocus

Qui était neige

            se découvre prunus

 

 

- C’est toi cette couleur ?

- Et ce parfum c’est toi ?

 

- Ah, mon col trop ouvert !

- Ah, ces manches froissées...

 

Soudain le silence se fait

Au coup de gong fatidique

 

La terre scintillant de mille feux

S’offre au ciel étoilé

 

Du fond de la nuit nuptiale

Surgit la voix

 

Gonflant le sein

Ravivant le sang

 

Proclamant le nom

 

Prin-

          temps !

 

 

 

Le sous-bois s’éveille

Les couleurs se souviennent

Ce qui reste de neige

            est une douleur oubliée

Dont les fourmis portent la marque

La terre-mère ne veut retenir

            que l’annonce de la naissance

 

Le sous-bois s’éveille

Les couleurs se souviennent

Ce qu’apporte la brume

            est un surcroît de délice

Pour le bonheur des moineaux

Le vieux chêne est tout étonné

            de tant de rires sous sa barbe

 

 

 

A l’ombre de l’ombre

 

Que déchirent à peine

Les cigales

            aux ailes transparentes

 

La racine sortie de terre

            à bout d’humus

Résonne encore

Aux brûlures

            des plus hautes branches

 

L’heure muette cherchant ses mots

 

Tu es

                    l’attente

 

 

 

                                                                   Arbre-résistance

Ne plus bouger d’un pouce d’ici

Non tant fidèle à soi

            qu’à la promesse de la Vie

Accueillir pluie comme vent

Cueillir gelée comme rosée

Fouiller racines et caresser nues

Endurer ouragans et ravages

Perdurer alliance terre-ciel

Contre tout attentat

            à la flamme à la rouille

Contre tout attente

 

Dévisager la violence humaine

Fixer des yeux massacres et cris

Prêter le flanc aux coups de hache

            ou de machette

Être le corps entaillé jusqu’aux os

             anneaux rompus tripes dehors

 

Porter haut cependant la frondaison

Dispensant l’onguent de l’unique ombre

Sur le dos brûlé de l’enfant orphelin

Non tant fidèle au monde

            qu’à la promesse de la vie

 

 

 

Plaine vaste

Ciel bas

 

Le désir terrestre

     point ne disparaîtra

Tant que jusqu’à l’horizon

Vous lèverez

     vos coupes assoiffées

 

Déjà de plus loin

D’infiniment plus loin

Par longues traînes

            ailes étincelantes

            âme renouvelée

Arrive la cohorte des nues

            prêtes au rite de sacrifice

 

Un instant encore

Elles retiennent leur souffle

Puis, se donnant entières

 

Versent

 

 

 

Nous n’y pouvons plus rien

L’arbre en nous a parlé

Un vent a traversé

La cour de nos demeures

Des fumées sont montées

Des remparts de la ville

Au milieu de la plaine

Les bêtes ont couru

Les unes vers la joie

Les autres vers la peine

En nous l’arbre a parlé

Nous n’y pouvons plus rien

Longtemps à s’enfoncer

Dans le sol du secret

A supporter les givres

Des tendresses perdues

A retenir l’éclair

Des douleurs éventées

A engendrer des fruits

D’amour inaccompli

Loin des astres de sang

Nés de notre désir

Où nous avions rêvé

Où nous aurions pu vivre

 

 

Double chant,

Editions Encre Marine,2000

 

Du même auteur :

Un jour, les pierres (I) (15/052014)

« L'infini n'est autre… » (15/05/2015)

Un jour, les pierres (II) (15/05/2016)

« Demeure ici… » (15/05/2017)

Un jour, les pierres (III) (05/05/2018)

L’arbre en nous a parlé (I) (05/05/2019)

L’arbre en nous a parlé (II) (05/05/2020)