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Citadelles et mers

 

     Ainsi qu’aux lointains jours de mon enfance, toute mon âme se tend alors

vers la grande voix qui se prépare à m’appeler du fonds des espaces créés.

Mais mon attente est vaine. La paix qui m’environne n’est si parfaite que

parce qu’elle n’a plus de nom à me donner. Elle est en moi et je suis en elle,

et dans ce Lieu comme nous innommé où s’est accomplie notre union, il n’est

pas jusqu’au mot le plus universel, Ici, qui n’ait perdu à jamais son sens...

 

                                                                                                                    O. V. de L. Milosz

                                                                                   Psaume de la Réintégration

 

 

LA ROCHELLE, TOUR PREMIERE

 

Le navire entre, un dernier jour, dans la froide

place des mers. Aux confins de la vague,

guetteur, est-ce bien elle ?

 

Morte-eau. Un peu du lointain perdu

ramène au filet des fortunes. Inerte,

une légende ne bat plus.

 

*

Tu nommes les comètes. Des nuits durant,

sur la poussière des statues, veilleur,

est-ce bien elle ?

 

Où j’écris le songe

d’un contrevent passé par la mer,

une hirondelle tout à l’heure a crié.

 

 

 

Amer.

Une cité perdue et magnifiée.

 

Je le sais pour un peu de sang

à ta bouche, les mouettes d’un ciel

viendront rêver aux fontaines.

 

Les habitants du sable dansent sur la Dive,

ils font route vers une terre sans voix

où prend le vent.

 

Ce sont rêves lassés

comme bandages à la lumière.

 

*

Aujourd’hui passe prodigue

sur l’hypnose des corps que la nuit change

et dévêt. Là en morte je te vois et l’iris,

dans ton cri de vivant.

 

Alphabets, âges gris,

ta voix de dire est belle à la chimère.

 

 

 

Le rite se réduirait à mettre un terme

et moi en ton absence

comme un dormeur aux rouilles de l’été .

 

Mais sur le damier vieux,

une artère s’est fendue

où boire est un monde.

 

Un oubli de pêcheurs inaccessible où tes mains

ont tenu secret.

 

Adossé à la multitude, je me pare

De ton éternité.

*

Un pays en clair nous désigne

où nous dévalons l’air d’une douceur de faisan mort.

 

Déjà t’imaginer

qui ailes l’espace, dédies l’adieu,

puises l’or pauvre et les fruits de mer.

 

Tant désirée

faisant récit de soi-même.

 

Un jour, déjà, l’ancre des vivants,

le vol sacré sur toute passe de mémoire.

 

Du moins, la ferveur d’une tribu violée

dans ta main qui trace vers La Rochelle.

 

*

Au bout du jour, l’été

comme aucun autre,

près de la Tour de la Lanterne.

 

Quand place est faite pour les saints,

douceur de mourir très près l’un de l’autre.

 

 

SAINT-CYR, PAROLE DU FOU

 

Un homme parle,

une science inconnue sur ses lèvres.

 

Quelquefois une pitié humaine se réveille,

mêlant à l’encens

l’image occulte du vitrail.

 

Les rêves que tu as soufferts ont froid

sur les marais.

 

*

Ils n’auront rien de la douceur, rien

de la patience,

rien de l’âme interminable qui t’éclaire.

Ils ont jugé de ta lumière mais l’âge

du regain ne leur appartient pas.

 

Au plein de l’aube, la liberté si fortuite,

si véhémente,

se prévaut d’un roseau.

 

L’oiseau offre son chant par-dessus mon épaule.

 

Au moment où tout se recueille

au risque des pierres

sel et multitude

dans l’ordinaire de la joie.

 

Sous les dalles de mer,

le sort d’une peur qui devient douce

rejoint la totalité du nuage.

 

*

Dans l’amitié latine, Saint-Cyr

rejoint une autre mer.

 

Charades pour l’étoile, nous mourons

moins que seuls,

renonçant.

 

Mais ce visage là-bas, si tu le veux nombreux,

je l’aimerai à l’éclatant merci !

 

 

 

Une averse gonfle à la brume

cent rires

dans les parages de mon tendre cri.

 

Il n’est d’autres tabacs. Je garderai mémoire du vent d’ouest,

quand s’éloigneront le chardon et les cheveux bruns

vers les îles.

 

Le bel octobre, s’il pleut, je gagnerai le Sud.

Saint-Cyr m’y donnera abri.

*

Sur le pas des filles de mer nous parvient

la rumeur des haines tardives.

La magie des seiches

attaque l’aubier du grand arbre.

 

Saint-Cyr se cache à l’infini

dans sa nuit d’oiseaux dénués.

 

De toute éternité, un trouble d’enfant

qui naît au monde.

 

Il en est qui dispersent par le fleuve

la carte des premiers ciels.

 

Dans la chaux vive, la peau craque.

 

Un vol de tourterelles, dont l’origine

s’effacera tout aussitôt. Demain,

y eût-il un port,

je déposerai le linge en ta faveur.

 

*

Ce soir, sève du thym,

d’autres signes restent possibles.

 

 

ERFOUD AUX NOMS DU DESERT.

 

En ce qui reste l’invisible, l’été retient l’été.

 

Ceux qui n’ont plus la ville pour soumettre

vivent là,

et le luth n’a qu’une mémoire.

 

Mendier est leur commerce

dans la floraison interdite.

 

*

Artisan réfractaire en la plus ferme solitude,

apprends-moi à dresser la table

qui ne sera jamais servie pour Erfoud.

 

*

Une géographie s’effondre,

une autre rend raison.

Mais il est tard.

 

Ouvre et ferme

les cahiers verts du refus, de la grâce.

 

Par deux nomades sur la dune, on pourra

faire aller une infinité de grands cercles

qui ne salueront plus l’arpenteur du lieu.

 

Quelqu’un déroule l’impeccable loi du livre

et tu es son ombre devant la tente.

 

*

A quelques sables de là, le ciel

s’agrandit au désert. Mais la nuit

contraint au plus près.

 

Erfoud, mieux qu’ailleurs.

Je forme le vœu d’un poème,

d’une contemplation parmi les langues.

 

L’ordre décapité des deuils sur la rocaille

heurte un point où la conscience a fui.

 

J’y suis passé

brisant l’absence d’un bâton pèlerin.

 

J’ai pris le verre d’une lampe pour énigme.

 

Une femme mendie dans le soir.

Son seul visage a suffi pour me soustraire

à la captivité.

Elle reprend sa corde,

me consacre à ses vêtements noirs.

 

De mes visions d’un versant béni, je ferai

la boue sur tes yeux,

comme larmes offertes

pour polir l’étrangeté d’un front.

 

*

Les coupes sont tendues pour un vin gris,

le désir d’y jeter la pierre.

 

Mais lui où tout est seul

ne vient pas pour venger la chair trop éprise

des aloès.

 

Son peuple infime

en sa voyance

boute les rêves hors du crachat des foules.

 

 

 

Et tu es là, passante de toujours,

pour que chaque tristesse soit rendue.

 

Une oasis t’attend dans les nuits.

Les yeux fermés à l’univers d’une étoile.

 

Je suis restée dans les silences

avec un voile millénaire.

 

*

Au loin, quand toute dorure s’écaille,

on dépêche des cavaliers.

 

Une magie décimée.

D’elle, comme à la craie sauvage,

s’excite une imminence de feu.

 

*

L’espace noir où voient nos yeux

fascine toujours le passeur.

 

Un psaume se déchire, à l’autre meurt.

 

La mer, à sec, est jachère

Et l’on y trouve l’acacia.

 

 

 

Privilège est l’eau d’amour pour toi

qui revient dans la place

où mourant tu fis ta demeure.

 

Depuis lors, toi qui prépares

le geste des poissons.

 

*

Pour une cendre dans l’épars,

nous sommes

ce lieu d’éterniser.

 

Sud, Marseille,1978

Du même auteur : Lettre du passager (31/08/2019)