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Ephémérides

 

                                     Voll Verdienst, doch dichterisch wohnet

                                     Der Mensch auf dieser Erde.

 

                                     Plein de mérites, pourtant c’est en poète

                                    Que l’homme habite sur cette terre.

 

                                                                                                      F. Hölderlin

 

I

La nuit, je veille sur l’itinéraire des comètes nouvelles.

Je les recense. Il arrive que je les questionne, quand plus rien

ne me retient dans le temps.

 

Dans l’univers où tout retentit sur tout, je dois faire

de profondes vagues.

Ou rien, peut-être. Le vide, comme un creuset.

 

II

Me vient le songe, toujours le même : mon frère

ouvre ses portes dans le noir, le noir est l’unique demeure,

les chevaux baroques boivent à leur défaite .

 

Parfois le risque d’un ancien temps, quand les géants

étaient mêlés aux hommes. Nul ne parlait encore. La grille,

à l’Orient, donnait sur le jour et aucun maître ne dépassait

les flammes sans se brûler.

 

Je bois du café en mémoire de l’éternelle course de la glace et du feu.

 

III

C’est comme si je réglais le compte des sciences hautaines et le rythme interdit

du poème, ensemble.

 

A l’aube, sanctuaire du vent, la suivante n’est pas là. Le ciel est autre. Jamais

il n’a cessé de venir à moi.

 

Un génie est passé sur ton visage ; nous ne nous ressemblerons plus. Lune, où

sont les pas que nous cherchions sur le revers des mondes ?

 

Le brui court que tu n’es jamais plus couchée.

 

IV

Je sais : la belle ronde s’est dispersée ; le soleil

s’immobilise encore en faveur de Josué et l’antique loi chinoise veut que les

étoiles dans leur veille fréquentent l’homme juste, mais moi, je n’ai dans les

mains que quelques herbes sèches.

 

Ma tendresse est à son métier, l’indigente qui regagne la nuit.

 

Et ma bouche ne goûte plus les vins qu’on nous emmenait boire dans les

villages.

 

V

Les ombres du sapin ne peuvent plus rien ajouter. J’ai l’espoir de méconnaître

les rides de la campagne.

 

Je n’invente plus rien. Je ne fais que relier les montagnes et les navires.

Pourtant quelqu’un appelle à mon secours : est-ce mensonge, copie ?

Quelqu’un me demande d’avance ces mots, sur lesquels je n’ai jamais marché.

 

Sans moi, vous pourrez continuer le monde.

Mais, ne voyez-vous pas que c’est l’amour qui nous enlève ?

 

VI

Si j’étais enfant, je dirais que j’ai peur.

J’ai congédié toutes mes tables,

ma soif et ma faim toutes nues.

 

Il y a une lèvre qui n’existe pas, un monde d’eau ;

on le heurte avec un bruit de branches.

 

M’obsède la prière d’un mourant devant un météorite noir.

 

VII

La frontière de la nuit a soumis un calendrier,

pour créer le temps.

 

Il m’arrive de haïr ma race.

Son diamant a rayé mon verre le plus sacré.

L’effigie d’une éternité captive accompagne sa marche.

 

Les filles d’autrefois, corsages déliés, par sa faute

m’ont fermé les yeux. Laissé la bouche absente,

comme si je ne mordais plus.

 

Leur linge ne pend plus à mon fil.

Et j’ai besoin de lui pour le plaisir.

 

Pourtant, avec les signalements de l’air, tout encore rêve de basculer.

 

VIII

Celles que j’aime sans fin rôdent autour d’une noce,

moitié fantôme, moitié poitrine.

 

A la fontaine, elles viennent séduire l’étranger

Je me déguiserai en beau cheval invisible.

Je ne m’attarderai pas. J’emporterai

celles qui ont gémi dans le matin.

 

Le temps de donner un sens à mon chant

qui revient des astres, le temps d’engendrer

avec le sang de l’amour.

Le temps de m’effondrer dans la bruyère au passage du Dieu rugissant.

 

IX

La nuit que j’affirme, ce n’est pas elle qui te parle.

Tu es trop triste pour cela.

 

Il y a un pauvre qui vient chercher refuge, là où il fait noir,

à travers le roseaux.

 

Il se peut que nous passions l’arbre futur, où a chanté l’oiseau.

Amour d’écume, à la façon des barques qui repartent

au large.

 

Rien pour l’impossible que cette lampe.

Rien que l’arc de incendies naissants.

Rien qu’un communiqué, à l’angle mortel des amants.

 

Ici, les fenêtre s’ouvrent parmi nous.

 

X

L’univers tombera-t-il un jour à terre ?

 

Je ferai mettre en délire la charge des années. Si elle succombe

je changerai mon cahier vert ou bien je passerai aux actes.

 

C’est vrai que tu es belle quand la taille du corps ploie sous l’abîme.

 

XI

Posée sur ce visage inconnu (toile ténèbre, à aimer autant que ce soit là !), elle

allume

un regard d’amante sur le vide.

 

Je construis pour de bizarres serpents un reste de journée sans mélancolie.

Nous baisserons la tête en simulacre.

 

En toi, ce sera plus facile de convenir

d’une mort qui domine les hauteurs.

Quelqu’un vers les confins lâche la mer.

Je me défie d’un prisonnier reconnaissable. Ce ne peut être toi.

 

Non, laisse-moi m’attarder sur les chemins. J’aime aller à la rencontre des

choses disjointes.

J’aime aussi les parfums qui attaquent par surprise.

 

Nous n’auront point vieilli.

 

Si nous trahissons, l’éphémère gardera l’impression de l’île sur nous, comme

un suaire.

 

                                                                              Île de Wight – Mont Beuvray

                                                                                                   Printemps 1980

 

Editions Le Lamparo

Marseille, 1980

Du même auteur :

Lettre du passager (31/08/2019)

 Citadelles et mers (31/08/2020)

L’Apparent de lumière (31/08/2021)