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Tiède toile

 

Il manque aux enfants les mots pour exprimer la chaleur du jour,

L’intense parfum de la rose d’été,

L’épouvante, au soir, par les noirs déserts du ciel,

L’épouvante, quand passent, tambour battant, les grands soldats.

 

Mais nous avons les mots pour tiédir la colère du jour,

Les mots pour émousser de la rose la fragrance cruelle.

Nous conjurons la nuit au-dessus de nos têtes,

Nous conjurons la peur et les soldats.

 

C’est la tiède toile du langage qui nous enveloppe

A l’abri d’un excès de joie, d’un excès de crainte,

Et nous devenons verts comme la mer, mourons sans chaleur

Dans la saumure et la faconde.

 

Mais si nous laissons nos langues perdre leur retenue

Rejetant le langage et son humide étreinte,

Avant de mourir, plutôt qu’à l’instant de la mort,

En bravant le vaste éclat du jour à l’enfance,

En bravant la rose, le ciel sombre et les tambours,

A coup sûr nous deviendrons fous, à en mourir.

 

Traduit de l’anglais par Anne Mounic

In, « Anthologie bilingue de la poésie anglaise »

Editions Gallimard, (La Pléiade), 2005

 

The cool web

Children are dumb to say how hot the day is,

How hot the scent is of the summer rose,

How dreadful the black wastes of evening sky,

How dreadful the tall soldiers drumming by.

 

But we have speech, to chill the angry day,

And speech, to dull the rose’s cruel scent.

We spell away the overhanging night,

We spell away the soldiers and the fright.

 

There’s a cool web of language winds us in,

Retreat from too much joy or too much fear:

We grow sea-green at last and coldly die

In brininess and volubility.

 

But if we let our tongues lose self-possession,

Throwing off language and its watery clasp

Before our death, instead of when death comes,

Facing the wide glare of the children’s day,

Facing the rose, the dark sky and the drums,

We shall go mad no doubt and die that way. 

 

Poems (1914 – 1926)

William Heinemann, London, 1927

Poème précédent en anglais :

Oscar Wilde : Endymion (11/08/2020)