AVT_Jacques_Roubaud_1154_1_

 

(1.0 – 1.2)

 

1.0      Disposition

Ce paragraphe comporte vingt-neuf sonnets en prose, composant

deux sonnets de sonnets suivis d’un pion isolé : ces deux sonnets

sont séparés par un pion noir, les quatrains et tercets de chaque

sonnet de sonnets par des pions blancs.

 

1.1     Premier sonnet

 

1.1.1     o                                                                         [GO 115]

 

Je ne vois plus le soleil  ni l’eau  ni l’herbe  m’étant emprisonné

où nul matin n’a de domaine   si   dans le cube pur de la nuit   je

distingue d’autres branchages que sur l’arche des pensées  je les

chasse je les cache

 

n’ont de place que les lampes  la division du clair au sombre au

devant de moi coupant le visible     le peu de monde matérielle-

ment étendu à plat oui devant moi        accessible partout à mes

mains

 

car tous  objets  d’ici disparus  j’ai suscité  soleil pour soleil  eau

pour eau   j’ai fait traverser des monceaux d’opaque à des soleil-

lements d’ailleurs   o  soleils en qui j’ai confiance

 

à quel point  vous  êtes  moi     je peux  vois  montrer  à tous  dire

couleur des bois  orange  dire  rouge  et être cru    soleils réveillés

sur ma langue   soleils alentour-averses

 

1.1.2     .                                                                       [GO 115]

Je vis sans hivers sans lieux  nul lieu  nul temps n’est plus qu’un

autre  j’ai cessé d’entendre le bruit que fait l’eau aujourd’hui  je

ne dis pas le monde est bain de fiel je ne dis pas   voici des yeux

et des merveilles  je suis soir et neutre

 

Le sentier amour n’a pas été poursuivi     le temps collectif n’est

qu’un savoir et je le sais la forme lourde qui m’enserre  mais sur

le blanc qui se présente je n’écris pas   je trouve peu     je prends

peu   dans le blanc des villes je me trappe

 

s’il y a toujours des voyages dont on ne revient pas semblable

une fontaine non de sagesse mais de signes     peut-être est-ce le

lieu seulement où je tends

 

qui ne vise pas le futur  la pierre  le pactole  ni le jeu des arbres

ni celui des membres des bateaux     qui vis sans ciel qui vis sans

froid   questionnant où dites-moi où   serai-je

 

1.1.3     o                                                                        [GO 133]

J’appartiens au nerf des rues   aux murènes    aux hiéroglyphes

à l’écorce de l’automne  au babillage des métaux  au don de soi à

l’avarice à la grandeur     petitement certes modérément à contre-

sens  (  pour des siècles minutes  heures pour rien   pour un point

jaune dans le clair)

 

le tout-soleil  le feu rond   la bave du bleu   le buccin  le magasin

d’os le bois doré  l’épagneul ou le chardon   le narval je suis    je

suis  aussi  le  tard  qui  endort  ses  mouches     ou la version des

étoiles pas plus nouvelle cependant pas plus sûre

 

je suis passé par là   je sais   je vous crois   j’appartiens à un temps

où tout commence    le vide    le plasma    le calcul    le vivant

comment  pensais je  on  ne déchiffre  pas  encore  le  morse  des

montagnes

 

on ne sait pas déduire avec les spores !        il y avait des fenêtres

qui se fermaient un bruit des voitures   des querelles    un bruit de

courses   en ce temps je n’avais pas aboli l’immédiat

1.1.4     .                                                                       [GO 117]

J’appartiens au doigt qui frappe le la   à la trame   au manteau   à

l’assiette de miel  au mocassin  à la fourrure du bourdon j’appar-

tiens au voyant bleu de la fenêtre

 

j’appartiens à tout   non pas hier au feu  demain à l’ongle   à tout

simultanément j’ai ce pouvoir  qui n’est pas ce que je peux  non

ce que je suis   j’appartiens

 

comment disais-je  il y a des cendres que je ne suis pas  des roues

que je n’ai pas tournées   des carrés où je n’ai pas été angle

 

comment disais-je  il y a des yeux par lesquels je n’ai pas vu des

foules sans moi se sont jetées sur des pierres  des vérités sans moi

ont trouvé le bout de leur chaîne

 

1.1.5     o     

 

 

 

                                            blanc

 

 

1.1.6    .                                                                       [GO 135]

j’ai  chassé  la  première  la  rose  qui  plafonne  dans  les  jardins

tessonnés des villas par le mai qui s’embarque sur le fil du loir et

je suis devenu  étanche séparé  la couleur verte s’est fondue dans

la couleur rouge   j’ai chassé le roux le bourgeonnement bourdon

des marronniers

 

j’ai  mutilé  la  trame  serrée  des  choses  j’ai renversé les statues

verdoyantes de l’an     que le temps  soit  sans  repères    que rien

n’indique    ni sel dans l’air    ni ciel liège   ni boutiques décorées

j’ai tracé la frontière au cercle épais de la lampe

 

j’ai bâillonné la joie avec la mort j’ai encapuchonné non les objets

mais leur vue         qu’il n’y ait plus à voir caché qu’il n’y ait rien

désirer voir     j’ai condamné jusqu’à l’idée de sons

 

je m’étais donné cette tâche      arracher les peaux mortes du pré-

sent      j’ai voulu être libre de ne plus voir      j’ai voulu prendre

distance    surveiller tenir loin     devenir loin     être ordre    être

calme devenu

 

1.1.7     o                                                                        [GO 119]

je suis un crabe ponctuel je suis un courrier sans évènement mon

champ est vide    pur    balayé de la moindre étoile   j ’ai voilé de

velours la masse bombée de l’œil       cet instrument ne détaillera

plus que ses poussières

 

je ne risque pas de silences     je n’oppose que des paroles plates

comme des vitres que les pluies rincent     et j’ai du goût pour le

soir   j’ai de l’indulgence pour l’aube    il n’y a rien jamais à lire

dans ma main

 

en comptant des grains de riz sur une table de cuisine  j’ai assuré

ma sainteté  une vie de perfection  contemple mille fois la même

fontaine qui se brise

 

à partir de moi le temps se discipline    comment disais-je   il y a

encore une rivière sensible au froid    une île avec des lacs et des

aborigènes  comment

 

1.1.8    .                                                                       [GO 137]

abri des signes     constructions    comme un arbre abstrait qui se

ramifie chaque branche     frottant son nom son dessin plutôt qui

la nomme    ramille   substituable   où prendra place  cette forme

qu’il faut dire     ( ainsi : le Nom que tu Verbe un autre le Verbe)

 

(ainsi : and bettyandisbel come dancing)    constructions   où les

temps éloignés se fondent   les sens s’échangent      où les veines

peut-être s’emplissent d’outremer    et le verrier tue-tête    le soc

juin (ce sont des phrases)   constructions qui gèlent vite

 

grange des signes    méthodes     manières héritées    non (o faux

terre-neuvas)       et certains n’édictent que des règles et d’autres

n’importe leurs assiettes leurs femmes leurs timbres-poste leurs

souliers

 

ce serait simple     si la borne emprisonnait l’espace     tant qu’il

faut    si les rapports étaient donnés par succession par position

quand  surgissent  trop  de  réponses  dans  les  distances  (et  le

remords d’une voyelle sombre)

 

1.1.9     o                                                                        [GO 121]

chaque mot avoue ton nom  où tu ne voulais donner que la tache

abstraite unique        quelque chose est apparu dans tes construc-

tions   une signature gribouille sur tes ordres les plus purs

 

chaque  mot  que  filtre  une  vision   pauvre  comme  toujours si

coulait la même couleur    qu’en vain complique l’extérieur de la

même seule substance et répète plus faible la même note avare-

ment

 

avoue    sans espérance d’illuminer sinon par erreur    la moindre

part de ce qui fut cœur à ces mots  ce pourquoi ils furent assem-

blés  chargés commis

 

traces   si vous voulez du monde qui t’emporta    détournées ne

sont plus signifiant le monde  mais un rite à peine   une absence

une fièvre

 

1.1.10    .      

 

 

                                            blanc

 

 

1.1.11     o                                                                      [GO 127]

tu trouveras  ton bien  dans les plus éloignés  des mots       trésor

protégé des oies  au jabot rouge      c’est le minerai  qui n’est pas

à ciel ouvert c’est l’union des usages contraires de la parole

 

d’autres  s’hébergeront  dans  les  planètes davantage      ou dans

l’ment minuscule ping-pong du sub-atome      (il y a des pâtu-

rages de toutes les saveurs  pour des bouches  exercées à l’avenir

 

mais les mots pour toi  sont le sel et le jeu   avec quoi l’on déduit

les phrases qui sécheront avec quoi l’on brûle jusqu’aux enfances

 

la drogue double qui détient  double  paradis     celui comme une

pierre sous l’écorce   et celui comme un dessin sur le sol

 

1.1.12    .                                                                      [GO 141]

dans cette langue on ne sait pas dire prairie   neige est un vocable

qui ne va plus  sur deux jambes     ni ronce     sur la face toujours

tournée du chant   mûre   métaux  font muet voisinage

 

dans cette langue le mensonge perd son foin des arbres marchent

véritablement sur le ciel      la lanterne rétrograde  vers  l’audible

époque des toits pointus   des arlequins

 

donnez moi  des couleurs  plus  pures  dans  cette langue  comme

des ondes  qui  désagrègent  même le roc    donnez-moi  du  neuf

de la vitesse   dans cette langue

 

donnez moi votre aide     sur le sable je me traîne   je  ne pourrai

jamais pousser le temps donnez-moi des siècles dans cette langue

 

1.1.13     o                                                                      [GO 139]

donnez moi des ondes porteuses du passé des tubes si fins qu’ils

aspirent les moins extricables des moments (ô escalade chroma-

tique du souvenir)   donnez moi des toiles mouvantes   des films

fourrures des pinceaux de photons des caractères goûts   donnez

moi des graphies jamais employées

 

donnez moi  de disposer  sans fin  du même voyage de l’œil  sur

une  chevelure  qui  tombe   mettez moi  à  l’intérieur  du  noyau

courroucé du soleil    donnez moi   une flamme   et l’infini (têtes

d’épingle de la sphère)

 

laissez moi  trancher  dans  le  monde  d’un  homme  comme  un

scalpel  terrorise un tissu    laissez moi trouver le défaut de neige

de l’hiver   je ne demande qu’un dé d’hier pour le mettre à votre

doigt

 

ne me donnez pas le vin     s’il ne se peut mais     un hublot   une

lunette par où j’aille vienne     dans sa couleur     par où je lise sa

genèse donnez moi vite car je n’ai qu’

 

1.1.14    .      

 

 

                                            blanc reste blanc

 

 

1.1.15     o                                                                       [GO 123]

un  vêtement  de  jours  brièvement      au  regard  des  jours sans

compte que je brasse      comme une roue qui fait retour dans son

puits revient gorgée d’eaux vertes

 

quelques rames de jours   juste suffisamment   pour  épuiser je ne

sais pas la matière d’un printemps   le bruit d’un sable papier une

syntaxe de calcul

 

pour  délimiter    une fois    l’année exacte  d’un escargot sur une

vitre d’un mur    déchiré sous une abeille

 

une étoffe de jours jetée sur des yeux qui ne sauraient voir     qui

n’ont plus besoin de la vue    clairvoyante en deçà

 

1.1.16    .                                                                      [GO 125]

combien de poignées de neige   jetions nous   sur les fleurs grises

les pivoines de fumées alors en jouant combien sur les remparts

dans les sentiers couverts de liège  combien de neiges terriennes

jetions nous   sur les buissons osselets  la  prunelle  la ronce    la

réglisse de houx

 

savions nous      combien peu durerait le manteau de neiges dans

les vignes   les manches sous les ronces noires  ou crevées  dans

l’aire  aux  barbes  des  épis   combien  peu  de neiges  nouvelles

fondraient  à  des  anneaux de fer  ou sur la brique du foyer   sur

l’artère assombrie des braises

 

la neige était précieuse amande   rare et tendre peu   de jours de

peu même pas toutes les années     ah garde vif le goût de neige

quand il faisait tomber le vent  sur le parchemin des sous-bois le

golfe inverse des corneilles

 

quand nous éprouvions qu’il n’est que quelques neiges capables

d’un creux dans la mémoire   capables d’éblouissantes fougères

fraîches   sur une vitre qu’une bouche à l’aube couvre de buées

 

1.1.17     o                                                                      [GO 129]

il y avait des jours joyaux placés rarement dans les années    une

suite chantante extraite de la suite sans timbre des jours       jours

de marrons et jours d’ours jours de feux diversement séparés

jalonnant  éclairant la durée d’ombre

 

un arbre présidait à l’équilibre des richesses  ses feuilles s’avan-

çaient sur d’invisibles distances de temps       du vert au brun un

rythme voilé saisissable par le sang seulement     par vue diffuse

par quelque chose comme l’ubiquité des sens

 

la course était encore longue du ciel dans le ciel     où dressaient

vents nomades des tentes claires puis sombres       et plus longue

plus lente était la montée des jours marqués

 

comme si la vie glissante avait voulu se retenir  ajouter sa signa- 

ture à l’alternance naturelle      creuser le duvet de l’enfance ras-

surer    mettre lumière

 

 

 

 

1.2    .      

 

 

                                            noir

 

,

Editions Gallimard, 1967

Du même auteur :

   « Lettre à Maria Gisborne » (05/12/2015)

Un jour de juin (05/12/2017)

∈ (1.3 – 1.4) (05/12/2018)

∈ (2.1 – 2.1.2) (05/12/2019)

Tombeaux de Pétrarque (05/12/2020) 

∈ (2.1.3 – 2.1.4) (05/12/2021)

Poème commençant : « l’Arbre le temps... (05/12/2022)