220px-Honorat_de_Bueil_de_Racan[1]

Stances

 

   Tircis, il faut penser à faire la retraite,   

La course de nos jours est plus qu’à demi faite ; 

L’âge insensiblement nous conduit à la mort. 

Nous avons assez vu sur la mer de ce monde 

Errer au gré des flots notre nef vagabonde ; 

Il est temps de jouir des délices du port.   

 

    Le bien de la fortune est un bien périssable ; 

Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable ; 

Plus on est élevé, plus on court de dangers ; 

Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête, 

Et la rage des vents brise plutôt le faîte 

Des maisons de nos rois, que les toits des bergers. 
  

Ô bienheureux celui qui peut de sa mémoire 

Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire, 

Dont l’inutile soin traverse nos plaisirs, 

Et qui, loin, retiré de la foule importune, 

Vivant dans sa maison content de sa fortune, 

A selon son pouvoir mesuré ses désirs. 
  

Il laboure le champ que labourait son père, 

Il ne s’informe point de ce qu’on délibère 

Dans ces graves conseils d’affaires accablés, 

Il voit sans intérêt la mer grosse d’orages, 

 

Et n’observe des vents les sinistres présages 

Que pour le soin qu’il a du salut de ses blés. 
  

Roi de ses passions, il a ce qu’il désire ; 

Son fertile domaine est son petit empire, 

Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau. 

Ses champs et ses jardins sont autant de provinces ; 

Et, sans porter envie à la pompe des princes, 

Se contente chez lui de les voir en tableau. 

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Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, 

Et vivons désormais loin de la servitude 

De ces palais dorés où tout le monde accourt ; 

Sous un chêne élevé les arbrisseaux s’ennuient, 

Et devant le soleil tous les astres s’enfuient, 

De peur d’être obligés de lui faire la cour. 
  

Après qu’on a suivi sans aucune assurance 

Cette vaine faveur qui nous paît d’espérance, 

L’envie en un moment tous nos desseins détruit ; 

Ce n’est qu’une fumée, il n’est rien de si frêle, 

Sa plus belle moisson est sujette à la grêle, 

Et souvent elle n’a que des fleurs pour du fruit.   

 

Agréable désert, séjour de l’innocence, 

Où loin des vanités de la magnificence, 

Commence mon repos et finit mon tourment, 

Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude, 

Si vous fûtes témoins de mon inquiétude, 

Soyez-le désormais de mon contentement. 

 

 

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