52595ec40b17845cb45a59af6d6d0fd3[1]Homère, par Antoine-Denis Chaudet

 

Je restais là debout, et j’attendais, jusqu’à ce que ma mère

Vint boire mon sang qui fumait, et elle vint, et elle reconnut qui j’étais,

Et elle gémit, et elle me dit ces paroles ailées :

- « Mon enfant, comment es-tu venu vivant jusqu’aux brumes du Nord ?

Il est difficile de les regarder pour ceux qui vivent encore.

Il y a d’immenses fleuves et de terribles courants,

Et il n’y a point de gué, pour commencer, sur l’Océan,

Et il faudrait un solide navire pour traverser tout cela.

Ou bien, est-ce que tu viens d’errer, et d’arriver seulement de Troie,

Après si longtemps, avec tes camarades et ton bateau ?

Est-ce que tu n’es pas rentré chez toi voir ta femme dans ton château ? »

Ainsi dit-elle, et moi, je lui ai répondu :

- « O mère, il m’a fallu naviguer vers l’Erèbe,

Pour demander conseil au fantôme de Tirésias de Thèbes.

Non ! je n’ai pas encore touché le sol de la patrie, et je n’ai pas

Mis le pied sur votre terre, mais toujours dans le malheur je traîne mes pas,

Depuis le premier jour où Agamemnon le divin

Nous a emmenés en guerre contre les Troyens et contre Ilion aux beaux

     poulains.

Mais allons, et réponds-moi fidèlement et dis-moi encore

Le destin qui t’a vaincue et qui t’a étendue dans la mort ?

Est-ce une longue maladie ? Est-ce Artémis avec son arc

Dont une douce flèche est venue te frapper et t’abattre ?

Parle-moi de mon père, et du fils que j’ai laissé là-bas.

Sont-ils toujours des maîtres comme moi ? Ou d’autres sont-ils là

Depuis qu’on a raconté que je n’allais plus revenir ?

Et ma femme, qu’est-ce qu’elle peut penser ? Qu’est-ce qu’elle peut vouloir à

     l’avenir ?

Est-elle restée auprès du petit ? Sait-elle bien garder tout ce qui était à nous ?

Où déjà a-t-elle choisi quelque chevalier grec pour époux ? »

Je parlai. Et ma mère adorée répondit :

- « Elle te reste encore, fidèle dans son cœur,

Au fond de ta maison, et sans cesse dans la douleur

Et ses jours et ses nuits se consument en larmes.

Et personne ne s’est emparé de ton bel apanage,

Mais Télémaque règne en paix sur tes biens, et dans les festins coutumiers

Que se donnent entre eux les chefs du peuple, il s’assied,

On le reçoit dans tous les foyers. Mais ton père n’a plus quitté

Les champs, il ne descend plus à la ville, il n’a plus envie

Ni de draps éclatants, ni de couvertures, ni de lit.

Quand vient l’hiver, il dort dans la maison au milieu de ses gens,

Au coin du feu et dans la cendre, et n’ayant sur sa peau que de mauvais

     vêtements.

Mais quand revient l’été, et puis l’automne insigne,

Quand les feuilles partout ont jonché le penchant de son coteau de vignes,

Par terre, tristement, il s’en fait faire un lit.

Le chagrin dans son cœur chaque jour pointe et grandit,

Et le désir de ton retour, et avec les maux la vieillesse lui vient.

Et moi, si je suis morte, ce n’est pas autrement que j’ai subi le sort qui est le

     mien ?

Car ce n’est pas une maladie qui m’a épuisée, ce n’est pas

Elle qui par quelque douleur aiguë m’a mise à bas.

Mais c’est le regret et le souci de toi, mon enfant gentil,

C’est la tendresse que j’ai pour toi, qui m’ont arraché le goût du miel de la

     vie. »

Elle disait, et moi, tant j’y pensais de façon forte,

Je ne désirais plus que serrer dans mes bras le fantôme de ma mère qui était

     morte.

Trois fois je m’élançai, et toute mon âme me poussait,

Et trois fois en mes mains je n’avais qu’une ombre ou qu’un songe envolé.

Et l’angoisse dans mon cœur plus fortement me poignait,

Et je lui dis, élevant la voix, ces paroles ailées :

- Ma mère, pourquoi fuir lorsque je veux te prendre ?

Que du moins, nous tenant chez les morts dans nos mains tendres,

Nous puissions tous les deux jouir de nos larmes et de notre chagrin !

La noble Perséphone, en suscitant ton double vain,

N’a-t-elle voulu qu’accroître mes gémissements et mon chagrin ? »

Je parlai. Et ma mère adorée répondit :

- « Hélas ! mon enfant, le plus malheureux des êtres créés,

Non, Perséphone, la fille de Dieu, n’a pas voulu te tromper.

Mais la loi est la même pour tous, quand la mort nous prend :

Les nerfs ne retiennent plus les chairs ni les ossements,

Tout est vaincu par la force de la brûlante flamme,

Dès que les os blanchis ont été abandonnés par l’âme.

Et l’âme, comme un songe, flotte, envolée.

Mais hâte-toi vers la lumière, et souviens-toi de tout ce que maintenant tu sais,

Et dis-le à ton épouse, lorsque tu seras rentré. »

 

Traduit du grec par Robert Brasillach

in, « Anthologie de la poésie grecque »

Editions Stock, 1950

Du même auteur :

« Mais, quand l’aube bouclée amena le troisième jour… » (29/10/2015)

« De même que l’on voit... » (24/07/2021)