220px-Homeros_MFA_Munich_272[1]

 

Mais, quand l’aube bouclée amena le troisième jour,

les vents enfin tombèrent ; et dans le ciel,

le calme se refit. Il vit la terre toute proche

et la fouilla des yeux, du sommet d’une haute lame.

Comme quand des enfants voient rendu à la vie joyeuse

un père qui resta longtemps couché dans la souffrance,

rongé par elle, en proie à quelque affreux démon,

et, pour leur joie, les dieux l’ont délivré de ce fléau,

ainsi, pour son bonheur, parut la terre avec ses bois ;

il nagea dans l’espoir de mettre pied sur le rivage.

Mais, quand il s’en trouva à portée du cri,

il perçut un bruit sourd contre les récifs de la mer :

le haut ressac grondait contre la terre ferme avec

d’affreux mugissements, et couvrait tout d’écume.

Pas un port à bateaux n’était en vue, pas une crique,

rien que des éperons, des récifs, des rochers.

Ulysse, alors, sentit sont cœur et ses genoux se rompre

et, gémissant, dit à son âme courageuse : 

« Hélas ! quand Zeus enfin me permettait de voir la terre

inespérée, quand j’avais pu enfin franchir ces gouffres,

je ne vois nulle part comment sortir de la mer grise !

Devant moi des rochers aigus, la houle tout autour

qui gronde avec violence, des falaises de pierre nue,

la mer encor profonde, et pas moyen de prendre pied

pour échapper enfin à la ruine : j’ai peur

qu’essayant d’aborder la houle ne m’entraîne et jette

contre ces rocs de pierre, anéantissant mon effort.

Et si je continue le long du bord pour essayer

de trouver une grève en pente ou une crique,

j’ai peur qu’une rafale ne m’enlève de nouveau

et renvoie gémissant vers la mer poissonneuse,

heureux si quelque dieu ne m’adresse encor de ces

                                                                 [monstres

tels qu’en nourrit l’illustre Amphitrite en troupeaux !

Je sais combien me hait Celui qui fait trembler la terre ! »

Comme il songeait ainsi dans son âme et dans ses

                                                                      [entrailles

une lame vint l’entraîner vers des rochers.

Il s’y fût écorché la peau, brisé les os,

si Pallas Athéna ne l’avait inspiré :

bondissant, il saisit la roche de ses deux mains

et s’y crocha, grognant, jusqu’à ce qu’eût passé la vague.

Il échappa ainsi ; mais au retour, fondant sur lui,

le choc terrible du ressac le rejeta au large.

Comme quand le poulpe qu’on arrache à sa retraite

emporte des cailloux accrochés à ses tentacules,

Ulysse avait laissé attachés au rocher

des lambeaux de ses mains hardies ; le flot le recouvrit.

Alors le malheureux eût succombé, outrant le Sort,

sans conseil de la déesse aux yeux brillants ;

fuyant la houle qui roulait vers le rivage,

il nagea le long de la côte en regardant la terre

pour trouver une grève en pente douce ou une crique.

Et, lorsqu’il approcha de la bouche d’un fleuve

aux belles eaux, ce lieu lui parut convenable,

exempt de toute roche et à l’abri du vent…

 

Traduit du grec par Philippe Jaccottet

In : Homère : « L’Odyssée »

Le Club Français du Livre,  1955