cda19_article_actu-deces-salah-stetie-tt-width-1200-height-674-fill-1-crop-0-bgcolor-ffffff[1]Photo Wikimedia Commons/ Caroline Fourgeaud-Laville

 

 

Longue feuille du cristal d’octobre

A André du Bouchet

 

I

Il fait nuit mon amour les larmes vont venir

Eclairer notre maison limpide

Sous la violence des nuages, cette lampe

Eclatée, éclaboussée de pluie

Avec, gelé dans le vent, ton visage

Eclairé par l’absolu des pluies.

 

Il fait nuit mon amour et il fait nuit

Sur le toit et sous le vent de la demeure

Dans le cœur et dans le corps et il fait nuit

Dans les bras et dans les jambes et nuit

Dans l’œil de l’homme avec le feu de sa paupière

 

Nos mains sont là qui longuement se forment

D’être substance du soleil, d’être là

Sur la table créée par le feuillage

Table très pure avec l’épée brûlée du vent

Million d’atomes, œil dressé de la durée

Limpide et suspendu dans l’explosion.

 

II

Nous attendons le monde

Nous attendons le monde avec la lune

Abstraitement chaulée par la douleur

Mangeant l’éclat, mangeant dans nos assiettes

Sur la nappe fleurie de pauvres fleurs

Et nos bouches sont devant nous, elles parlent

De quoi ? Nos bouches parlent de la lune

Qui passe et qui repasse avec des fleurs

 

Nous voici mon amour

Enfermés dans la maison des choses

Terriblement dans la prison de tout ce blé

Nos corps ont-ils mangé vraiment ? Voici qu’ils dorment

Ornés dans le lit non orné des choses

Comme s’éloigne un fleuve allant solaire

Dormir aussi dans le grand vent de son séjour

Tout cela étant de brûlure et tout cela

L’enfant de flamme entravé par la terre

 

D’aucune chambre mon amour est ton visage

Flamboyant puis traversé de pluie

Sous le toit de la parole et de la nuit

Et nos mains, là, sont très longues sur la table

Paradoxale avec ses plis de neige

Vers qui nous tendons une main sobre de fruits

Dans la maison où la parole est fièvre

Porte explosée et soudain dans la lueur

L’autre douleur avec ses têtes d’oiseau

 

III

Et ce jardin en qui nous sommes, le voici

Un jardin d’écritures

Avec nos mains brûlées par l’écriture

Ce livre qui fait son lent retour aux arbres

Avec au sommet de tous arbres la colombe

Qui chante seule absolue par la brume :

 

« Je veux je veux mourir

Je veux couvrir mes pieds de poussière profonde

Couvrir mon corps de feuilles

Et mon aile est blessée, ma gorge est bleue de perles

Et la substance de mon cœur est une énigme

 

« Mon corps, mon corps, est traversé de jour

Mon âme est une épée

Et mon amour est une épée, rose coupée

Pour toi l’enfant illuminé des vents de terre »

 

- Plus tard cette colombe

On la verra dormir ensommeillée en fille

Avec les ailes de ses bras contre son cœur

Sous les atomes des grands vents de la contrée

Séduits par la brutalité de son corps

Sa tête douce infiltrée par le sang

 

IV

Ma veine jugulaire est l’enfant de la neige

Qui bat contre mon cou

L’attente de la neige est pure attente pure

Sur le seuil de la neige et ses filles debout

La place de leur ventre envahie par la neige

La paume de ma main caressant le blé sombre

Et le lézard de la mort contre mon cou

 

Je suis assis, mes pieds brillant du feu des ongles

Autour de nous la parole est maison

Il faut de l’air pour éclairer la chambre

Et si je parle c’est d’image à l’endormie

Celle qui va flamber dans la pensée

Puis revenir à la maison de toute larme

 

Enigme est le visage enfanté par l’enfant

Comme une ortie que brûle aussi la lune

Dans un brouillard d’égratignures, le cœur : ce

Cœur

Face aux fusils qui se dénuderont

Pour retourner à la substance d’arbre

A cause de l’énigme douce de la lune

Colomb courroucée soudain très faible

Ouvrant ses ailes de mirage et ses rémiges

Comme allusion à l’illusion du cœur

 

V

La paix est descendue, l’ange des fruits,

Sur le fleuve et sur les arbres du fleuve

Et dans le fleuve il y a sans doute un autre fleuve

Et dans la lune une autre lune et dans la lampe

Une autre lampe et dans l’énigme

Une autre énigme énigmatique et douce

 

- Mais la colombe est seule.

 

Il faut de l’air pour éclairer la chambre

Mais la colombe est seule.

Elle est très longue feuille du cristal d’octobre

Dans le froid de ce commencement

Commencement de quoi ? La main d’atomes

Passe invisible et serrée sur la nappe

Il fait beau dans le jardin près de la pluie

En ouverte maison avec les viandes

Bientôt ils vont venir

Rôtir et manger de leurs dents toutes ces viandes

 

Petite fille dans le jardin

Voici l’amour :

S’il t’aime, il t’aime inutilement

 

Fièvre et guérison de l’Icône

Editions Unesco / Imprimerie nationale, 1998

Du même auteur :

« Sur le plateau pierreux… » (17/07/2014)

Dormition de la neige (10/05/2021)

La terre avec l’oubli (05/10/2021)