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Et les chiens se taisaient

 

(….)

Le rebelle

Femme prends garde, il y a un beau pays qu’ils ont gâté de larves

   dévergondé hors saison

un monde d’éclats de fleurs salis de vieilles affiches

une maison de tuiles cassées de feuilles arrachées sans tempête

pas encore

pas encore

je ne reviendrai que grave

l’amour luira dans nos yeux de grange incendiée

comme un oiseau ivre

un peloton d’exécution

pas encore

pas encore

je ne reviendrai qu’avec ma bonne prise de contrebande

l’amour vivant herbeux de blé de sauterelles de vague de déluge

   de sifflements de brasiers de signes de forêt d’eau de gazon

   d’eau de troupeaux d’eau

l’amour spacieux de flammes d’instants de ruches de pivoines de

   poinsettias prophétique de chiffres, prophétique de climats.

 

Le chœur

Hachoirs mes doux cantiques

sang répandu ma tiède fourrure

les massacres, mes massacres, les fumées, mes fumées font une

   route peu limpide de jets d’eau lancés par les évents de l’incendie.

 

Le rebelle

Laboure-moi, laboure-moi, cri armé de mon peuple.

Laboure-moi, phacochère et piétine piétine-moi jusqu’à la brisure

   de mon cœur jusqu’à l’éclatement de mes veines

jusqu’au pépiement de mes os dans le minuit de ma chair…

 

La mère

Mon fils !

 

Le rebelle

Une minute trop lourde ou trop belle pèse sur moi depuis longtemps

 

Première voix tentatrice

Je suis l’heure rouge, l’heure dénouée rouge.

 

Deuxième voix tentatrice

Je suis l’heure des nostalgies, l’heure des miracles.

 

Le rebelle

Des femmes depuis longtemps je ne parle qu’à la plus ivre, qu’à

   la plus belle

 

La mère (se dévoilant)

et la plus malheureuse est à tes pieds

 

Le rebelle

A mes pieds ? je ne parle depuis longtemps qu’à celle qui fait que

   la nuit est vivante et le jour feuillu.

 

Le demi-choeur

Celle qui fait du matin un ruisseau de jonquilles bleues ?

 

Le demi-chœur

Celle qui fait…

 

Le rebelle

que le silex est impardonnable. Femme du couchant, femme sans

   rencontre qu’avons-nous à nous dire ? A l’heure rouge des requins,

   à l’heure rouge des nostalgies, à l’heure rouge des miracles, j’ai

   rencontré la Liberté.

Et la mort n’était pas hargneuse mais douce

aux mains de palissandre et de jeune fille nubile

aux mains de charpie et de fonio

douce

nous étions là

et une virginité saignait cette nuit-là

timonier de la nuit peuplée de soleils et d’arcs-en-ciel

timonier de la mer et de la mort

liberté ô ma grande bringue les jambes poisseuses du sang neuf

ton cri d’oiseau surpris et de fascine

et de chabine au fonds des eaux

et d’aubier et d’épreuve et de letchi triomphant

et de sacrilège

rampe rampe

ma grande fille peuplée de chevaux et de feuillages

et de hasards et de connaissances

et d’héritage et de sources

sur la pointe de tes amours sur la point de tes retards

sur la pointe de tes cantiques

de tes lampes

sur la pointe d’insectes et de racines

rampe grand frais ivre de dogues de mâtins et de marcassins

de bothrops lancéolés et d’incendies

à la déroute de l’exemple scrofuleux des cataplasmes.

 

La mère

Ô mon fils mal éclos !

 

Le rebelle

Quelle est celle qui me trouble sur le seuil du repos ? Ah, il te fallait

  un fils trahi et vendu… et tu m’as choisi… Merci

 

La mère

Mon fils !

Le rebelle

Et il fallait aussi n’est-ce pas à ceux qui t’ont envoyée, il leur fallait

   mieux que ma défaite, mieux que ma poitrine qui se rompt, il leur

   fallait mon oui… Et ils t’ont envoyée. Merci

 

La mère

Tourne la tête et me regarde.

Le rebelle

Mon amie, mon amie

est-ce ma faute si par bouffée du fond des âges, plus rouge que n’est

   noir mon fusc, me montent et me colorent et me couvrent la honte des

   années, le rouge des années et l’intempérie des jours

la pluie des jours de pacotille

l’insolence des jours de sauterelle

l’aboi des jours de dogue au museau plus verni que le sel

je suis prêt

sonore à tous les bruits et plein de confluences

j’ai tendu ma peau noire comme une peau de bourrique

 

La mère

Cœur plein de combat, cœur sans lait.

 

Le rebelle

Mère sans foi.

 

La mère

Mon enfant … donne-moi la main…laisse pousser dans ma main

   ta main redevenue simple

 

Le rebelle

Le tam-tam halète, le tam-tam éructe, le tam-tam crache des sauterelles

   de feu et de sang, ma main aussi est pleine de sang.

 

La mère (effrayée)

Tes yeux sont pleins de sang.

 

Le rebelle

Je ne suis pas un cœur aride. Je ne suis pas un cœur sans pitié. Je suis un

   homme de soif bonne qui circule fou autour de mares empoisonnées.

 

La mère

Non … sur le désert salé et pas une étoile sauf le gibet à mutins et des

   membres noirs aux crocs de vent.

 

 

Le rebelle (ricanant)

Ha, ha, quelle revanche pour les blancs. La mer indocile… le grimoire

   des signes… la famine, le désespoir…Mais non, on t’aura menti, et la

   mer est feuillue, et je lis du haut de son faîte un pays magnifique, plein

   de soleil… de perroquets… de fruits… d’eau douce… d’arbres à pains.

 

La mère

… un désert de béton, de camphre, d’acier, de charpie, de marais désinfectés,

un lieu lourd miné d’yeux de flammes et de champignons…

 

Le rebelle

Un pays d’anses de palmes de pandanus… un pays de main ouverte…

 

La mère

Voyez, il n’obéit pas… il ne renonce pas à sa vengeance mauvaise…

  il ne désarme pas…

 

Le rebelle (dur)

Mon  nom : offensé ; mon prénom : humilié ; mon état : révolté ; mon

   âge : l’âge de pierre.

 

La mère

Ma race : la race humaine. Ma religion : la fraternité

 

Le rebelle

Ma race : la race tombée. Ma religion…

mais ce n’est pas vous qui la préparerez avec votre désarmement…

c’est moi avec ma révolte et mes pauvres poings serrés et ma tête

   hirsute.

     (très calme)

Je me souviens d’un jour de novembre ; il n’avait pas six mois et le

   maître est entré dans la case fuligineuse comme une lune rousse, et

   il tâtait ses petits membres musclés, c’était un très bon maître, il

   promenait d’une caresse ses doigts gros sur son petit visage plein de

   fossettes. Ses yeux bleus riaient et sa bouche le taquinait de choses

   sucrées : ce sera une bonne pièce, dit-il en me regardant, et il disait

   d’autres choses aimables le maître, qu’il fallait s’y prendre très tôt,

   que ce n’était pas trop de vingt ans pour faire un bon chrétien et un

   bon esclave, bon sujet et bien dévoué, un bon garde-chiourme de

   commandeur, oeil vif et le bras ferme. Et cet homme spéculait sur

   le berceau de mon fils un berceau de garde-chiourme.

 

La mère

Hélas ! tu mourras.

 

Le rebelle

Tué… Je l’ai tué de mes propres mains…

Oui : de  mort féconde et plantureuse…

c’était la nuit. Nous rampâmes parmi les cannes à sucre.

Les coutelas riaient aux étoiles, mais on se moquait des étoiles.

Les cannes à sucre nous balafraient le visage de ruisseaux de lames

   vertes.

Nous rampâmes coutelas au poing…

 

La mère

J’avais rêvé d’un fils pour fermer les yeux de sa mère.

 

Le rebelle

J’ai choisi d’ouvrir sur un autre soleil les yeux de mon fils.

 

La mère

… Ô mon fils… de mort mauvaise et pernicieuse

 

Le rebelle

Mère, de mort vivace et somptueuse

 

La mère

pour avoir trop haï

 

Le rebelle

pour avoir trop aimé.

 

La mère

Epargne-moi j’étouffe de tes liens. Je saigne de tes blessures.

 

Le rebelle

Et le monde n’épargne pas… Il n’y a pas dans le monde un pauvre

   type lynché, un pauvre homme torturé, en qui je ne sois assassiné

   et humilié.

 

La mère

Dieu du ciel, délivre-le.

 

Le rebelle

Mon cœur tu ne me délivreras pas de mes souvenirs.

C’était un soir de novembre…

Et subitement des clameurs éclairèrent le silence.

Nous avions bondi nous les esclaves, nous le fumier, nous les

   bêtes aux sabots de patience.

Nous courions comme des forcenés ; les coups de feu éclatèrent…

   Nous frappions. La sueur et le sang nous faisaient  une fraîcheur.

   Nous frappions parmi les cris et les cris devinrent plus stridents et

   une grande clameur s’éleva vers l’est, c’étaient les communs qui

   brûlaient et la flamme flaqua douce sur nos joues.

Alors ce fut l’assaut donné à la maison du maître.

On tirait des fenêtres.

Nous forçâmes les portes.

La chambre du maître était grande ouverte. La chambre du maître était

   brillamment éclairée, et le maître était là très calme… et les nôtres

   s’arrêtèrent… c’était le maître… J’entrai. C’est toi, me dit-il, très

   calme… C’était moi, c’était bien moi, lui disais-je, le bon esclave, le

   fidèle esclave, l’esclave esclave, et soudain ses yeux furent deux ravets

   apeurés les jours de pluie… Je frappai, le sang gicla : c’est le seul

   baptême dont je me souvienne aujourd’hui.

 

 

La mère

J’ai peur de la balle de tes mots, j’ai peur de tes mots de poix et d’embuscade.

   J’ai peur de tes mots parce que je ne peux pas les prendre dans ma main et

   les peser… Ce ne sont pas des mots humains.

Ce ne sont point des mots que l’on puisse prendre dans la paume de ses mains

   et peser dans la balance rayée de routes et qui tremble…

     (la mère s’écroule)

 

Le rebelle (penché sur la morte ou l’évanouie)

Femme, ton visage est plus usé que la pierre ponce roulée par la

   rivière

beaucoup, beaucoup,

tes doigts sont plus fatigués que la canne broyée par le moulin,

beaucoup, beaucoup,

oh, tes mains sont de bagasse fripée, beaucoup, beaucoup,

oh, tes yeux sont des étoiles égarées beaucoup, beaucoup,

Mère très usée, mère sans feuille tu es un flamboyant et il  ne porte

   plus que les gousses. Tu es un calebassier, et tu n’es qu’un peuplement

   de couis…

 

Les Armes miraculeuses

Editions Gallimard,1946

Du même auteur :

« Je retrouverais le secret des grandes communications… » (25/01/2014)

En guise de manifeste littéraire (25/01/2015)

Fragments d’un poème (26/01/2017)

« Soleil serpent… » (26/01/2018)

A l’Afrique (26/01/2019)