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Les fileuses d’étoupe (I)

 

 

 

Ah ce voyage en Cornouailles

 

Il était l’Ange et j’étais l’Ouaille

Charriant des tombereaux de boue dans les brouillards et cornes de brume des

     bords de mer

Les grandes oreilles des grands genêts s’agitent

Et vierges dans leurs vols en mouchoirs

De Land’s End à John O’ Groats

Les mouettes pucelles se posent

     sur les capots rouges des couchants

 

Que ne puis-je lécher ce sang qui court de

     leurs becs au passage dans les vagues

ou, arrachée du corps telle écaille de poisson,

Face aux Béatifiques et sans soleil

flotter dans les fragments avides de l’Ouessant ?

 

Dans une lumière excitante sur le chemin côtier

L’Ange m’accompagne

 

 

 

 

 

Maigres, assises, jambes ouvertes sur les talus,

Les fileuses d’étoupe lapent leurs assiettées

     de givre

Leurs yeux creux ne voient ni blé ni vache

dans ce terrain pierreux et froid

 

Entre l’os et la peau, il n’y a rien

Rien entre le lit de pierres et l’eau

 

D’autres à Camlann ou à Portsmouth

Naviguant pour toujours dans les mers

     allongent leurs doigts

 

Que ne suis-je Oiseau d’Owein

Pour du haut du ciel excrémenter la neige ?

 

-Deviens telle que je te trouverai quelque part

 

 

 

 

 

O les spasmes de l’automne

Sur les crosses des fougères

 

Explosif l’oiseau des mers arrache les graines

     sous les neiges

Et cherche le pain dans la pierre de faim

 

 

 

 

 

Debout sur un rocher,

Telle une nuit de Saint-Jean étoilée,

L’Ange me saisit au bord des vagues

Lâchant maërl et varechs

 

 

 

 

 

Dans le vide funambule, les mouettes se désailent

Et la bruyère noircit

 

 

 

 

 

J’ai de la glace à l’intérieur

et parmi les oiseaux gris

 des brouillards rouges de novembre

je vois ton regard de feu

dans la lumière du monde

 

Nue sur une terre d’aiguilles

et sous les vents

Entraînant les nuages et les loups 

 

*  *  *  *  *

 

Les Hyperboréens ont compté sept étoiles à la Grande Ourse

Lié l’amour à l’adieu dans le champ des pommiers

Nos têtes sont devenues sourdes

Batailleuses nos mains dans l’eau des rocs

 

Le long de la côte

L’ombre enroule les fils du soleil

Et tire les images de la lumière dans l’herbe

     la cendre et la fumée

 

 

 

 

 

Face au Nord sur la roche l’Ange s’assied

Et comme un oiseau qui prend son vol, couleur de

     soleil, il s’élève

 

Sourds et nus sont le sable et le poisson sur

     le rivage

 

 Et comme l’aiguille entraîne le fil le vent

     entraîne les nuages

 

Sous l’archivolte du porche orné de fleurs-

     paratonnerre

L’Ange pénètre ma chair

 

 

 

 

 

Au fond des nuits il y a d’autres nuits

Sous l’ombre des feuilles d’alènes pourries

     d’autres ombres

 

 

 

 

 

O les repaires insaisissables des bêtes

Dans les tourelles du givre et les rouelles du froid

Les mûres de mes seins sont devenues noires

 

 

 

 

 

Plus loin il y a un bois d’hiver noir et profond

     qu’on nomme Bois des Loups

Les sentiers sont coupés de branchages si hauts

     qu’on les dirait prêts aux bûchers

En novembre les fileuses d’étoupes filent leurs

     manteaux de brindilles et de cheveux,

     sur les troncs équarriés

Leurs yeux épèlent l’alphabet des étoiles,

Leur écheveau est une torche d’où s’échappent

     les mèches de leurs crânes tondus

De leurs bouches s’égoutte le sang de leurs

     engelures

 

 

 

 

 

L’Ange apaise ma blessure et me porte

 

Jusqu’à cette église, ô la Sainte,

Aux portes de digitales et de poison

 

Pour se battre

Comme la mer sur les côtes

 

Aux portes de misère et de foudre

 

Où, pour plus de mal encore, tous

     mes sens m’abandonnent

 

* * * * *

.........................................

 

Les fileuses d’étoupe

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1985

De la même autrice :

« Nous ne sommes plus rien… » (07/10/2014)

Les fileuses d'étoupe (I) (18/09/2017)

Mésange (06/09/2018)

mémoire des dunes (06/09/2019)

Les fileuses d’étoupes (II) (05/09/2020)

Les fileuses d’étoupe (III) (04/03/2021)

Les fileuses d’étoupe (IV) (05/09/2021)