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Le bar à poèmes
17 mars 2018

Jorge Carrera Andrade (1903 – 1978) : La clé du feu

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La clé du feu

 

 

 

Terre équinoxiale, patrie du colibri,

 

de l’arbre à lait et de l’arbre à pain !

 

J’entends de nouveau dans les feuilles

 

le grincement de machine rouillée

 

de tes grillons et de tes cigales.

 

Je suis l’homme des perroquets :

 

Colomb me vit dans son île

 

et m’embarqua pour l’Europe

 

avec les oiseaux des Indes

 

sur son vaisseau chargé de trésors et de fruits.

 

Un jour, sur le conseil de l’aube

 

je réveillai les cloches du XIXème siècle

 

et accompagnai Bolivar et ses gueux héroïques

 

dans les contrées mouillées d’une éternelle pluie,

 

traversai la sierra et ses grises bourrasques,

 

où l’éclair en sa grotte argentée a son nid

 

er plus loin vers le Sud,

 

vers le cercle exact de l’Equateur de feu

 

jusqu’aux capitales de pierres et de nuages

 

qui s’élèvent près du ciel et de la rosée.

 

Je fondai une république d’oiseaux

 

sur les armures des conquérants

 

oxydées par l’oubli, au pied du bananier.

 

Il ne reste qu’un casque dans l’herbe

 

habité par des insectes tel un crâne vide

 

éternellement rongé par ses remords.

 

Je m’approche des portes secrètes de ce monde

 

avec la clé du feu

 

arraché au volcan, solennel tumulus.

 

 

 

Je te regarde, bananier, comme un père.

 

Ta haute fabrique verte, alambic des tropiques,

 

tes frais conduits, sans trêve

 

distillent le temps, transmuent

 

tes nuits en larges feuilles, les jours en bananes

 

ou lingots de soleil, doux cylindres

 

pétris de fleurs et de pluie

 

en leur housse dorée telle abeille

 

ou peau de jaguar, enveloppe embaumée.

 

 

 

Le maïs me sourit et parle entre ses dents

 

un langage d’eau et de rosée,

 

le maïs pédagogue qui apprend

 

aux oiseaux à compter sur son boulier.

 

Je m’entretiens avec le maïs et l’ara

 

qui savent l’histoire du déluge

 

dont le souvenir embrunit le front des fleuves.

 

Les fleuves coulent toujours plus devant eux

 

étreignant chaque roc, peau plissée de brebis,

 

vers les côtes hantées par les tortues

 

sans oublier leur origine montagnarde et céleste

 

à travers l’empire végétal où palpite

 

la jungle et son cœur sombre de tambour.

 

O mer douce, Amazone, ô fluviale famille !

 

Je décoche ma flèche emplumée, oiseau de mort,

 

à ton étoile la plus haute

 

et je cherche ma rutilante victime dans tes eaux.

 

 

 

Ô mon pays qu’habitent des races fières et humbles,

 

races du soleil et de la lune,

 

du volcan et du lac, des céréales et de la foudre.

 

En toi demeure le souvenir du feu élémentaire

 

en chaque fruit, en chaque insecte, en chaque plume,

 

dans le cactus qui exhibe ses blessures ou ses fleurs,

 

dans le taureau luisant de flamme et de nuit,

 

le vigilant minéral buveur de lumière,

 

et le rouge cheval qui galope indompté.

 

La sécheresse ride les visages et les murs

 

et l’incendie allume sur l’étendue des blés

 

l’or et le sang de son combat de coqs.

 

 

 

Je suis le possesseur de la clé du feu,

 

du feu de la nature clé pacifique

 

qui ouvre les serrures invisibles du monde,

 

clé de l’amour et du coquelicot,

 

du rubis primordial et de la grenade,

 

du piment cosmique et de la rose.

 

Douce clé solaire qui réchauffe ma main

 

par-dessus les frontières tendues à tous les hommes :

 

ceux à l’épée prompte er à la fronde,

 

ceux qui pèsent sur un même plateau la monnaie et la fleur,

 

ceux qui fleurissent leur table pour fêter ma venue

 

et aux chasseurs de nuages, maîtres des colombes.

 

 

 

O terre équinoxiale de mes ancêtres,

 

cimetière fécond, réceptacle

 

de semences et de cadavres.

 

Sur les momies indiennes dans leurs jarres d’argile

 

et sur les conquérants dans leurs tombeaux de pierre

 

qui sans trêve sillonnent les âges

 

ayant pour seule compagnie quelque insecte musicien,

 

un même ciel étend son regard d’oubli.

 

Un nouveau Colomb appareille dans les nuages

 

tandis qu’explose, bref feu muet,

 

la poudre céleste de l’étoile

 

et que les cris alarmés des oiseaux

 

obscurément semblent interroger

 

le crépuscule.

 

 

 

 

Traduit de l’espagnol par René L.F. Durand

 

In, « Jorge Carrera Andrade »

 

Pierre Seghers éditeur (Poètes d’aujourd’hui), 1966

 

 

 

La clé du feu

 

 

Terre équinoxiale et patrie du colibri,

 

de l'arbre à lait, de l'arbre à pain, toi ma patrie !

 

Dans les feuilles j'entends tes grillons, tes cigales,

 

le grincement rouillé de leurs machineries.

 

Je suis l'homme des aras et des perroquets...

 

Colomb m'a découvert dans l'île et embarqué

 

 avec sa cargaison de fruits et de trésors

 

 et ses oiseaux indiens destinés à l'Europe...

 

 

 
J'ai suivi Bolivar, ses mendiants héroïques,

 

par des pays d'étuve éternelle. Aux Tropiques,

 

 j'ai franchi les rafales grises de la Cordillère

 

 jusqu'au cercle majeur, l'Equateur, où s'étagent

 

les hautes capitales du roc et des nuages.

 

Au-dessus des rosées, des bruines et des eaux,

 

Moi, j'ai fondé une république d'oiseaux...  

 

 


Ma terre

 

peuplée de race d'humilité et d'orgueil !

 

Je te regarde, bananier, comme un père

 

qui distille le temps ; alambic du tropique,

 

tu transmues la clarté des journées en bananes,

 

en purs lingots de soleil, en cylindres de douceurs,

 

avec dans leurs tréfonds un vol doré d'abeilles,

 

quand de leurs peaux émanent

 

des parfums, leurs peaux pareilles

 

à la robe des tigres.

 

 

 

 

Adapté de l’espagnol par Bernard Lorraine

 

in, « Poètes du monde, choix et présentation de Jean Orizet »

 

Revue « Poésie 1 / Vagabondages, N°33, mars 2003 »

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