Jorge Carrera Andrade (1903 – 1978) : La clé du ciel
La clé du feu
Terre équinoxiale et patrie du colibri,
de l'arbre à lait, de l'arbre à pain, toi ma patrie !
Dans les feuilles j'entends tes grillons, tes cigales,
le grincement rouillé de leurs machineries.
Je suis l'homme des aras et des perroquets...
Colomb m'a découvert dans l'île et embarqué
avec sa cargaison de fruits et de trésors
et ses oiseaux indiens destinés à l'Europe...
J'ai suivi Bolivar, ses mendiants héroïques,
par des pays d'étuve éternelle. Aux Tropiques,
j'ai franchi les rafales grises de la Cordillère
jusqu'au cercle majeur, l'Equateur, où s'étagent
les hautes capitales du roc et des nuages.
Au-dessus des rosées, des bruines et des eaux,
Moi, j'ai fondé une république d'oiseaux...
Ma terre
peuplée de race d'humilité et d'orgueil !
Je te regarde, bananier, comme un père
qui distille le temps ; alambic du tropique,
tu transmues la clarté des journées en bananes,
en purs lingots de soleil, en cylindres de douceurs,
avec dans leurs tréfonds un vol doré d'abeilles,
quand de leurs peaux émanent
des parfums, leurs peaux pareilles
à la robe des tigres.
Adapté de l’espagnol par Bernard Lorraine
in, « Poètes du monde, choix et présentation de Jean Orizet »
Revue « Poésie 1 / Vagabondages, N°33, mars 2003 »
