Jorge Carrera Andrade (1903 – 1978) : La clé du feu
La clé du feu
Terre équinoxiale, patrie du colibri,
de l’arbre à lait et de l’arbre à pain !
J’entends de nouveau dans les feuilles
le grincement de machine rouillée
de tes grillons et de tes cigales.
Je suis l’homme des perroquets :
Colomb me vit dans son île
et m’embarqua pour l’Europe
avec les oiseaux des Indes
sur son vaisseau chargé de trésors et de fruits.
Un jour, sur le conseil de l’aube
je réveillai les cloches du XIXème siècle
et accompagnai Bolivar et ses gueux héroïques
dans les contrées mouillées d’une éternelle pluie,
traversai la sierra et ses grises bourrasques,
où l’éclair en sa grotte argentée a son nid
er plus loin vers le Sud,
vers le cercle exact de l’Equateur de feu
jusqu’aux capitales de pierres et de nuages
qui s’élèvent près du ciel et de la rosée.
Je fondai une république d’oiseaux
sur les armures des conquérants
oxydées par l’oubli, au pied du bananier.
Il ne reste qu’un casque dans l’herbe
habité par des insectes tel un crâne vide
éternellement rongé par ses remords.
Je m’approche des portes secrètes de ce monde
avec la clé du feu
arraché au volcan, solennel tumulus.
Je te regarde, bananier, comme un père.
Ta haute fabrique verte, alambic des tropiques,
tes frais conduits, sans trêve
distillent le temps, transmuent
tes nuits en larges feuilles, les jours en bananes
ou lingots de soleil, doux cylindres
pétris de fleurs et de pluie
en leur housse dorée telle abeille
ou peau de jaguar, enveloppe embaumée.
Le maïs me sourit et parle entre ses dents
un langage d’eau et de rosée,
le maïs pédagogue qui apprend
aux oiseaux à compter sur son boulier.
Je m’entretiens avec le maïs et l’ara
qui savent l’histoire du déluge
dont le souvenir embrunit le front des fleuves.
Les fleuves coulent toujours plus devant eux
étreignant chaque roc, peau plissée de brebis,
vers les côtes hantées par les tortues
sans oublier leur origine montagnarde et céleste
à travers l’empire végétal où palpite
la jungle et son cœur sombre de tambour.
O mer douce, Amazone, ô fluviale famille !
Je décoche ma flèche emplumée, oiseau de mort,
à ton étoile la plus haute
et je cherche ma rutilante victime dans tes eaux.
Ô mon pays qu’habitent des races fières et humbles,
races du soleil et de la lune,
du volcan et du lac, des céréales et de la foudre.
En toi demeure le souvenir du feu élémentaire
en chaque fruit, en chaque insecte, en chaque plume,
dans le cactus qui exhibe ses blessures ou ses fleurs,
dans le taureau luisant de flamme et de nuit,
le vigilant minéral buveur de lumière,
et le rouge cheval qui galope indompté.
La sécheresse ride les visages et les murs
et l’incendie allume sur l’étendue des blés
l’or et le sang de son combat de coqs.
Je suis le possesseur de la clé du feu,
du feu de la nature clé pacifique
qui ouvre les serrures invisibles du monde,
clé de l’amour et du coquelicot,
du rubis primordial et de la grenade,
du piment cosmique et de la rose.
Douce clé solaire qui réchauffe ma main
par-dessus les frontières tendues à tous les hommes :
ceux à l’épée prompte er à la fronde,
ceux qui pèsent sur un même plateau la monnaie et la fleur,
ceux qui fleurissent leur table pour fêter ma venue
et aux chasseurs de nuages, maîtres des colombes.
O terre équinoxiale de mes ancêtres,
cimetière fécond, réceptacle
de semences et de cadavres.
Sur les momies indiennes dans leurs jarres d’argile
et sur les conquérants dans leurs tombeaux de pierre
qui sans trêve sillonnent les âges
ayant pour seule compagnie quelque insecte musicien,
un même ciel étend son regard d’oubli.
Un nouveau Colomb appareille dans les nuages
tandis qu’explose, bref feu muet,
la poudre céleste de l’étoile
et que les cris alarmés des oiseaux
obscurément semblent interroger
le crépuscule.
Traduit de l’espagnol par René L.F. Durand
In, « Jorge Carrera Andrade »
Pierre Seghers éditeur (Poètes d’aujourd’hui), 1966
La clé du feu
Terre équinoxiale et patrie du colibri,
de l'arbre à lait, de l'arbre à pain, toi ma patrie !
Dans les feuilles j'entends tes grillons, tes cigales,
le grincement rouillé de leurs machineries.
Je suis l'homme des aras et des perroquets...
Colomb m'a découvert dans l'île et embarqué
avec sa cargaison de fruits et de trésors
et ses oiseaux indiens destinés à l'Europe...
J'ai suivi Bolivar, ses mendiants héroïques,
par des pays d'étuve éternelle. Aux Tropiques,
j'ai franchi les rafales grises de la Cordillère
jusqu'au cercle majeur, l'Equateur, où s'étagent
les hautes capitales du roc et des nuages.
Au-dessus des rosées, des bruines et des eaux,
Moi, j'ai fondé une république d'oiseaux...
Ma terre
peuplée de race d'humilité et d'orgueil !
Je te regarde, bananier, comme un père
qui distille le temps ; alambic du tropique,
tu transmues la clarté des journées en bananes,
en purs lingots de soleil, en cylindres de douceurs,
avec dans leurs tréfonds un vol doré d'abeilles,
quand de leurs peaux émanent
des parfums, leurs peaux pareilles
à la robe des tigres.
Adapté de l’espagnol par Bernard Lorraine
in, « Poètes du monde, choix et présentation de Jean Orizet »
Revue « Poésie 1 / Vagabondages, N°33, mars 2003 »
