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Le bar à poèmes
12 décembre 2025

Patrick Kavanagh (1904 – 1967) : La Grande Famine / The Great Hunger

 

 

 

La Grande Famine

 

 

I

 


De glaise est le verbe et de glaise est la chair


Pour ces paysans que l’on voit pareil à des épouvantails mécaniques se déplacer


Le long du champ pentu en arrachant des pommes de terre. Regardez-les faire,


Maguire et ses hommes ! Observez-les et dites-moi ce que l’on peut bien déchiffrer


De la vie, cette vieille rompue, courbée sur le livre 


De la Mort ! Ici les corbeaux croassent en chassant les grenouilles et les vers,


Et le vent balaye les mouettes comme de vieux papiers par-dessus les haies, le ciel


     en soit loué,


Y aurait-il quelque lueur d’imagination dans ces pesantes mottes de terre ?


Pourquoi faut-il que nous restions ici à frissonner ?


De ces hommes en est-il aucun


Qui ait aimé la lumière et la femme


Trop longtemps demeuré vierge ? hier c’était l’été. Qui donc avait pensé se marier


Avant que ne pendent au plafond les pommes de la Toussaint ?


Nous regarderons jusqu’au bout de la tragédie.


Nous attendrons que la dernière âme, comme une pierre,


Aille rouler au bas de la colline, heurtant ici et là quelques saillies


Que la charrue n’a su briser ou une bêche restée fichée en pleine terre.

 

 

A l’abri d’une charrette, les brancards en l’air, un chien dort sur une vielle veste ;


Un cheval renifle un talus fleuri en tirant derrière lui une charrue


Rouillée. Entre des jambes solidement écartées, trois têtes


Basculent. Octobre joue sa symphonie sur les fils d’une clôture distendue.


Maguire regarde les sillons aplanis


Et les silex qui allumèrent pour lui sur un autel de juin


Un cierge sans flamme. Les sillons disparurent tout comme les jours ;


Il secoua la tête et rompit le licol du monde païen


Et se croyant plus sage que ses frères du canton


 Il riait entre deux pintes d’avoir su déjouer tous les pièges tendus


Dans les brèches de l’expérience. Il agitait la tête d’un air entendu


Et se forçait à croire


Que les enfants sont une gêne dans les champs d’avril


Où les hommes au travail ploient les reins sur des sillons pleins de promesses


Absorbés dans la passion qui se passe de femme.


La chaste chair ne se frotte qu’aux piques des herses.


Les enfants sont si bruyants que les corbeaux pourraient venir piller,


Querelleurs et narquois, la semence de tout un arpent.


Il a appelé son chien et lancé une pierre dans l’air, Patrick Maguire,


Et pourchassé de ses cris les oiseaux qui viennent avec l’an.

 

 

Désherbe les mottes et démêle les tiges.


Voyons, que cherche-t-il ?


Une pomme de terre, à l’en croire, mais nous en savons plus que lui


Dont les doigts gantés de terre fouillent la chevelure frigide.

 

 

XI

 


Une année passa puis une autre qui se pressait derrière


Et Patrick Maguire était toujours xix mois en deçà de la vie,


et sa mère six mois au-delà,


Et sa sœur, campée à califourchon –


Une jambe en enfer et l’autre au paradis

 

 

Sur le purgatoire de sa virginité de vielle fille.


Elle priait pour qu’on la laissât choir d’un côté ou de l’autre.


La voix de sa mère s’amenuisait comme une lame rongée de rouille


Mais elle tranchait d’autant mieux,


Elle fendit le fils en plein milieu jusqu’à

le rendre plus femme qu’homme


Et entama avant de rompre jusqu’à son esprit.

 

 

Un autre champ givra dans l’air d’avril


Et les herses enfouirent la graine.


Il ramassa chaque pierre qu’il trouvait dans la terre meuble


Et criait à ses hommes de faire vite. Il pouvait beaucoup apprendre


A de jeunes écervelés. Il avait quarante-sept ans.


Ses paroles avaient du poids et sa voix sonnait comme celle d’un marchand de


     bœufs ;


Il n’avait certes rien à craindre des dieux des champs de foire.


« Je crois que j’ai labouré cette terre suffisamment profond,


Elle devrait bien donner ou je ne m’y connais pas...


Ne vas pas si vite avec la pouliche, Joe ».


Joe, un homme jeune qui s’invente des femmes,


Sourit à lui-même et répond docile :


« Faut pas vous inquiéter.


Je le prends doucement comme, comme on prend...


Tout doux, Fanny, tout doux, ma beauté ».

 

 

Ils hissèrent sur la charrette les outils lustrés par une journée de travail


Tandis que l’ombre des peupliers déformait les sillons.


C’était le soir, la fin du jour. Patrick oubliait sa solitude,


Ce n’était plus comme les avrils d’hier.


C’était la ménopause, l’amène pause-misère.

 

 

Chaque matin, les écolières passaient devant sa porte en riant


Et parfois elles lui disaient un mot gentil.


Il eut une idée. Des fillettes de treize ans


Ne sauraient soupçonner l’amitié d’un homme vieillissant.


Aimer.


La génisse attend que le vieux taureau vienne à elle.

 

 

Et puis l’idée passa, on aurait pu jaser


Et les prisons sont plus étroites que le muret de tourbe à cinq mottes


Et plus froides que les noires collines d’Armagh en février.


Il pécha une fois encore sur les cendres chaudes mais pour son délit


Nul châtiment, dans le livre de la loi, n’était inscrit.

 

 

 


Traduit de l’anglais par Danielle Jacquin, 


in, Denis Rigal : « Poésie d’Irlande. Anthologie »


Sud éditeur, Marseille, 1987

Du même auteur :


Shancoduff (12/12/2023)


Sol rocailleux du pays Monaghan / Stony grey soil (12/12/2024)


The Great Hunger

 

 

I

 

 

Clay is the word and clay is the flesh


Where the potato-gatherers like mechanised scarecrows move


Along the side-fall of the hill - Maguire and his men.


If we watch them an hour is there anything we can prove


Of life as it is broken-backed over the Book


Of Death? Here crows gabble over worms and frogs


And the gulls like old newspapers are blown clear of the hedges, luckily.


Is there some light of imagination in these wet clods?


Or why do we stand here shivering?


Which of these men


Loved the light and the queen


Too long virgin? Yesterday was summer.  Who was it promised marriage to 


     himself


Before apples were hung from the ceilings for Hallowe'en?


We will wait and watch the tragedy to the last curtain,


Till the last soul passively like a bag of wet clay


Rolls down the side of the hill, diverted by the angles


Where the plough missed or a spade stands, straitening the way.

 

 

A dog lying on a torn jacket under a heeled-up cart,


A horse nosing along the posied headland, trailing


A rusty plough. Three heads hanging between wide-apart legs.


October playing a symphony on a slack wire paling.


Maguire watches the drills flattened out


And the flints that lit a candle for him on a June altar


Flameless. The drills slipped by and the days slipped by


And he trembled his head away and ran free from the world's halter,


And thought himself wiser than any man in the townland


When he laughed over pints of porter


Of how he came free from every net spread


In the gaps of experience. He shook a knowing head


And pretended to his soul


That children are tedious in hurrying fields of April


Where men are spanning across wide furrows.


Lost in the passion that never needs a wife


The pricks that pricked were the pointed pins of harrows.


Children scream so loud that the crows could bring


The seed of an acre away with crow-rude jeers.


Patrick Maguire, he called his dog and he flung a stone in the air


And hallooed the birds away that were the birds of the years.

 

 

Turn over the weedy clods and tease out the tangled skeins.


What is he looking for there?


He thinks it is a potato, but we know better


Than his mud-gloved fingers probe in this insensitive hair.

 


...............................................................................................

 

 


XI

 

 

A year passed and another hurried after it


And Patrick Maguire was still six months behind life -


His mother six months ahead of it;


His sister straddle-legged across it: -


One leg in hell and the other in heaven

 

 

And between the purgatory of middle-aged virginity -


She prayed for release to heaven or hell.


His mother's voice grew thinner like a rust-worn knife


But it cut venomously as it thinned,


It cut him up the middle till he became more woman than man,


And it cut through to his mind before the end.

 

 

Another field whitened in the April air


And the harrows rattled over the seed.


He gathered the loose stones off the ridges carefully


And grumbled to his men to hurry. He looked like a man who could give advice


To foolish young fellows. He was forty-seven,


And there was depth in his jaw and his voice was the voice of a great cattle-dealer,


A man with whom the fair-green gods break even.


'I think I ploughed that lea the proper depth,


She ought to give a crop if any land gives …


Drive slower with the foal-mare, Joe.'


Joe, a young man of imagined wives,


Smiles to himself and answered like a slave:


'You needn't fear or fret.


I'm taking her as easy, as easy as …


Easy there Fanny, easy, pet.'

 

 

They loaded the day-scoured implements on the cart


As the shadows of poplars crookened the furrows.


It was the evening, evening. Patrick was forgetting to be lonely


As he used to be in Aprils long ago.


It was the menopause, the misery-pause.

 

 

The schoolgirls passed his house laughing every morning


And sometimes they spoke to him familiarly -


He had an idea. Schoolgirls of thirteen


Would see no political intrigue in an old man's friendship.


Love


The heifer waiting to be nosed by the old bull.

 

 

That notion passed too - there was the danger of talk


And jails are narrower than the five-sod ridge

 

And colder than the black hills facing Armagh in February.


He sinned over the warm ashes again and his crime


The law's long arm could not serve with « a time ».

 

 

.......................................................................

 

 

 

The Great Hunter


Cuala Press, Dublin, 1942

 

Poème précédent en anglais :


Glück (Louise) : Cornouailles / Cornwall (06/12/2025)

 

Poème suivant en anglais :


David Gascoyne : Tacite / Unspoken (24/12/2025)
 

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