jaufre_mort[1]

 

Lorsque les jours sont longs en mai,

Doux me sont chants d’oiseaux lointains,

Et quand j’ai fini d’écouter

Me souviens d’un amour lointain.

Je vais courbé par le désir,

Sans que chants ni fleurs d’aubépine

Me plaisent plus que l’hiver glacé.

 

Que le Seigneur, certes, je crois,

Me fera voir l’amour lointain.

Mais pour un bien qui m’en échoit

J’ai deux maux, tant il m’est lointain.

Ah, qu’il me fasse pèlerin

Pour que ma cape et mon bâton

Par ses beaux yeux soient contemplés !

 

Que de joie à lui demander,

Par amour de Dieu, l’abri lointain,

Et s’il lui plaît je logerai

Près d’elle, moi qui suis lointain.

Quel doux parler on entendra

Quand le lointain on verra bien.

A quel beaux dits on se plaira !

 

Triste et joyeux, m’en reviendrai

Si je le vois, l’amour lointain.

Mais qui sait quand je la verrai,

Car trop sont nos pays lointains,

Que de chemins et de passages,

Et pour savoir ne suis devin...

Mais que tout soit comme à Dieu plaît.

 

Jamais d’amour ne n’aurai joie,

Sinon de cet amour lointain,

Car plus gente ni meilleure ne sais

En nul endroit proche ou lointain.

Elle est si belle et franche et pure

Que voudrais être aux Sarrasins

Pour avoir droit de l’acclamer.

 

Dieu qui fit tout ce que l’on voit

Et forma cet amour lointain,

Me fasse don, que n’ai au cœur,

Que je vois cet amour lointain,

Réellement, en tel asile,

Que la chambre et que le jardin

Me semblent toujours un palais.

 

Il dit vrai celui qui m’accuse

De désirer amour lointain,

Car autre joie tant ne me plaît

Comme jouir d’amour lointain.

Mais mon désir est repoussé,

Mon parrain m’a jeté le sort

Que j’aime et que ne sois aimé.

 

Mais mon désir est repoussé :

Qu’il soit donc maudit le parrain

A qui je dois de n’être aimé !

 

Adaptée de l’occitan par France Igly

In, « Troubadours et trouvères »

Seghers, 1960    

 

Lorsque les jours sont longs en mai,

Me plaît un doux chant d’oiseau lointain,

Et quand je me suis éloigné de là

Il me souvient d’un amour lointain :

Je vais, songeur, morne, tête basse

Au point que chant ni fleur d’aubépine

Ne me plaisent plus que l’hiver glacé.

 

Oui, je tiens pour vrai le Seigneur

Grâce auquel je verrai l’amour lointain ;

Mais pour un bien qui m’en échoit

J’en ai deux maux, tant il m’est lointain.

Ah ! Si j’étais là-bas pèlerin,

Pour que mon bâton et mon esclavine (*)

Par ses beaux yeux fussent contemplés !

 

Grande joie ce me sera de lui demander,

Pour l’amour de Dieu le gîte lointain ;

Et, s’il lui plaît, je prendrai gîte

Près d’elle, bien que je sois lointain.

Alors viendront les doux entretiens

Quand l’ami lointain sera si voisin

Qu’il fera fête aux beaux propos.

 

Triste et joyeux, je m’en irai

Si je le vois, l’amour lointain ;

Mais je ne sais quand je le verrai,

Car nos pays sont trop lointains.

Il y a trop de passages et de chemins

Et pour en venir à bout ne suis devin ;

Mais tout soit comme il plaît à Dieu.

 

Jamais d’amour je n’aurai joie,

Si je n’aie joie de cet amour lointain,

Car de plus gente et de meilleure je n’en connais

En nul endroit, proche ou lointain.

Son prix est si vrai et si sûr

Que là-bas, au pays des Sarrasins,

Puissé-je être appelé captif !

 

Que Dieu qui fit tout ce qui va et vient

Et fît naître cet amour lointain

Me donne ce pouvoir – comme le veut mon cœur -

De voir cet amour lointain,

Véritablement, en si bonnes conditions

Que la chambre et le jardin

Me semblent un palais sans fin.

 

Il dit vrai celui qui m’appelle avide

Et désireux d’amour lointain,

Car nulle autre joie ne me plaît autant

Que jouissance d’amour lointain.

Mais ce que je veux m’est refusé,

Car ainsi m’a remercié mon parrain

Que j’aime sans être aimé.

 

Mais ce que je veux m’est refusé.

Que maudit soit le parrain

Qui m’a jeté le sort de n’être pas aimé !

 

(*) pèlerine

 

Traduit de l’occitan par Suzanne Julliard

In, « Anthologie de la poésie française »

Editions de Fallois, 2002

 

Lorsque les jours sont longs en mai

m’est beau le doux chant d’oiseau de loin

et quand je me suis éloigné de là

je me souviens d’un amour de loin

je vais courbé et incliné de désir

si bien que chant ni fleur d’aubépine

ne me plaisent comme l’hiver gelé

 

Je tiens vraiment le Seigneur pour vrai

Par qui je verrai l’amour de loin

mais pour un bien qui m’en échoit

j’ai deux maux car elle m’est si loin

ah que je voudrais être là-bas pèlerin,

pour que mon bâton mon esclavine (*)

soient contemplés par ses deux beaux yeux

 

Je verrai la joie quand je lui demanderai

pour l’amour de Dieu l’amour de loin

et s’il lui plaît j’hébergerai

près d’elle moi qui suis de loin

alors viendra l’entretien fidèle

amant lointain je serai proche

de ses paroles je savourerai la jouissance

 

Triste et joyeux, je la quitterai

quand je verrai cet amour de loin

mais je ne sais quand je la verrai

car trop sont nos terres loin

il y a tant de passages de chemins

et moi je ne suis pas devin

mais que tout soit comme il plaît à Dieu.

 

Jamais d’amour je ne jouirai

si je ne jouis de cet amour de loin

car mieux ni meilleure je ne connais

en aucun lieu ni près ni loin

tant est son prix vrai et sûr

que là-bas au royaume des Sarrasins

pour elle je voudrais être captif 

 

Dieu qui fit tout ce qui vient et va

et forma cet amour de loin

me donne le pouvoir j’en ai le cœur

de bientôt voir l’amour de loin

véritablement en tel lieu

que la chambre et le jardin

me paraissent tout le temps palais

 

Il dit vrai qui me dit avide

et désirant l’amour de loin

car aucune autre joie ne me plaît autant

que jouir de l’amour de loin

mais ce que je veux m’est dénié

car ainsi m’a doté mon parrain

que j’aime et je ne suis pas aimé.

 

Mais ce que je veux m’est dénié

qu’il soit donc maudit le parrain

qui m’a fait tel que je ne sois pas aimé

 

(*) pèlerine

 

Adapté de l’occitan par Jacques Roubaud

in, « Les Troubadours. Anthologie bilingue »

Seghers éditeur, 1980

 

Lorsque les jours sont longs en mai,

j’aime le doux chant des oiseaux, lointains ;

et quand suis loin de là,

il me souvient d’un amour lointain ;

je vais courbé et incliné, plein de désir,

si bien que chant et fleurs d’aubépine

me plaisent moins qu’hiver gelé.

 

Certes je tiens le Seigneur pour vrai

par qui verra l’amour lointain ;

mais pour un bien qui m’en échoit

j’éprouve deux maux, tant il m’est lointain ;

Ah ! que ne suis-je là-bas pèlerin

pour que mon bourdon et mon esclavine

soient de ses beaux yeux contemplés.

 

Quelle sera ma joie, quand lui demanderai,

pour l’amour de Dieu, d’héberger l’amour lointain ;

et s’il lui plaît serai son hôte

à elle, moi qui suis lointain ;

alors ce sera le doux entretien

quand, amant lointain, je serai si proche

que de ses paroles je m’enivrerai.

 

Triste et joyeux le quitterai

Quand le verrai, l’amour lointain ;

mais ne sais quand la verrai,

car trop sont nos pays lointains

et tant il y a  de passages et de chemins ;

et pour ce ne suis pas devin ;

mais que tout soit comme il plaît à Dieu

 

Jamais d’amour ne jouirai

si je ne jouis de cet amour lointain

car meilleure ni plus belle ne connais,

en nul lieu, proche ou lointain ;

son mérite est si vrai et sûr

que, là-bas, au royaumes des Sarrasins,

pour elle je voudrais être appelé captif.

 

Que Dieu qui fit tout ce qui vient et va

et forma cet amour lointain,

me donne le pouvoir – j’ai ai le désir -

de bientôt voir l’amour lointain ;

en telles demeures

que la chambre et le jardin

en tout temps me  semblent palais.

 

Il dit vrai qui me dit avide

et désirant l’amour lointain ;

car autre joie ne me plaît tant

que jouir de l’amour lointain ;

mais ce que je veux m’est refusé

car ainsi m’a doté mon parrain

que j’aime et ne sois pas aimé.

 

Mais ce que je veux m’est refusé ;

qu’il soit donc maudit le parrain

à qui je dois de n’être pas aimé !

 

Traduit de l’occitan par Marie-Louise Astre et Françoise Colmez

In, « Poésie française. Anthologie critique »

Editions Bordas, 1982

 

 

Du même auteur :

 « Ne sait chanter qui ne dit rien... » / « No sap chantar qui so non di... » (22/10/2020)

« Quand le ru de la fontaine... » / « Quan lo rius de la fontana... » (22/10/2021)

 

Lanquan li jorn son lonc en may

M'es belhs dous chans d'auzelhs de lonh,

E quan mi suy partitz de lay

Remembra-m d'un amor de lonh. :

Vau de talan embroucx c clis

Si que chans ni flors d'albespis

No-m platz plus que l'yverns gelatz.

 

 

Be tenc lo Senhor per veray

Per qu’ieu veirai l’amor de lonh ;

Mas per un ben que m'en eschay

N'ai dos mals, quar tant m’es de lonh.

Ai! quar me fos lai pelegris,

Si que mos fustz e mos tapis

Fos pels sieus belhs huelhs remiratz !

 

 

Be'm parra joys quan li querray,

Per amor Dieu, l'alberc de lonh ;

E, s'a lieys platz, alberguarai

Pres de lieys, si be-m suy de lonh,

Adoncs parra-l parlamens fis

Quan drutz lonhdas et tan vezis

Qu'ab bels digz jauzira solatz.

 

 

Iratz e gauzens m'en partray,

S'ieu ja la vey, l’amor de lonh ;

Mas non sai quoras la veyrai,

Car trop son nostras terras lonh,

Assatz hi a pas e camis,

E per aisso no'n suy devis ;

Mas tot sfa cum a Dieu platz !

 

 

Ja mais d'amor no-m jauziray

Si no-m jau d'est' amor de lonh,

Que gensor  ni melhor no n sai

Ves mulha part, ni pres ni lonh.

Tant es sos pretz verais e fis

Que lay, el reng dels Sarrasis,

Fos hieu per lieys chaitius clamatz !

 

 

Dieus que fetz tot quant ve ni vai

E formet sest'amor de lonh

Mi don poder, que cor ieu n'ai,

Qu'ieu veya sest'amor de lonh,

Verayamen, en tals aizis,

Si que la cambra e-l jardis

Mi resembles tos temps palatz !

 

 

Ver ditz qui m'apella lechay

Ni deziron d'amor de lonh,

Car nulhs autres joys tan no-m play

Cum jauzimens d'amor de lonh.

Mas so qu'ieu vuelh m'es atahis,

Qu'enaissi-m fadet mos pairis

Qu'ieu ames e non fos amatz.

 

 

Mas so qu'ieu vouill m'es atahis

Totz sfa mauditz lo pairis

Que-m fadet qu'ieu non fos amatz !

 Poème précédent en occitan :

Guillaume, duc d’Aquitaine, comte de Poitiers: « À la douceur du temps nouveau... » / « Ab la dolchor del temps novel... » (19/09/2022)