200210275173180_low[1]

 

Les yeux de l’Aven (2)

 

..........................................................

Paysage de Bretagne

 

Il reste au paysage

ce que la mer en sa violence laisse debout

quelques chaumières bien tapies contre le sol

toits immenses et pentus

destinés aux pluies interminables

avec deux cheminées pour naviguer l’hiver

 

Dans le rose aussi vieux

que l’amitié du monde

un piétinement dessine une présence

Le ciel porte l’empreinte de trois nuages

Sur ce hameau perdu sans nom

ces toits voués au seul baptême des hivers

la signature est fausse mais l’école juste

 

La mer invisible ordonne les plans

le sentier la devine à sa rumeur

à sa force qui interdit la verticale

et pose la sagesse en aplats de couleurs

 

 

Le ciel est rouge

il a neigé sur la falaise

et le sentier si fin

s’estompe dans la blancheur

tombée avec le secret des couleurs

 

Le rouge

le bleu

le jaune

échangent entre les choses

un courage qui n’appartient à rien

 

Le blanc voudrait aller jusqu’à la Laïta

couvrir les sables de l’estuaire

être mangé par l’eau à petites bouchées

être la mer

Mais le peintre l’engrange dans un cercle gris

 

Dans le temps du tableau

la falaise a pris la forme d’une palette

 

L’attention de la main qui souleva la neige

pour mieux lire le nom des lieux n’a pas fondu

 

 

Une tempête vieille de cent dix ans

couve encore au creux des vagues

 

Hypnose du regard

elle a pétri dans la falaise

l’homme et la femme

selon la volonté du vent

synonyme ici

de discipline élémentaire

de destin

 

Les lieux font leur œuvre

en dessinant à la pierre

nos déchirures

A chaque anfractuosité

son âme sœur

 

Inquiétude plutôt qu’extase

l’osmose de souffrance

arrache aux falaises du sang

Une gestuelle quotidienne

tisse l’étoffe en damier

du paysage

au métier des saisons

 

Tout prépare l’hiver

comme un autre nom du courage

 

 

Le gouffre étrangle

tout l’horizon

en excitant

les bouillons fous

d’une vague grise

tissée de longs reflets

 

Visages en filigrane sur le granit

Prière gravée aux âmes de quels noyés

la toile est peinte à la hauteur de la légende

et du vertige abrupt qui encadre le ciel

bleu d’encre

avec des trouées jaunes

dans les nuages

stylisés par le zen japonais

 

le gouffre le Vorhor écume

des siècles de souffrance

en la falaise de Camaret

 

 

Nom pittoresque

Saint-Jean-du-Doigt

 

Les falaises sont

d’une même main

sœurs inséparables

aux liens d’écume

plus solides que le sang

 

L’élan est de mer

La résistance est de pierre

Mais de rien procède

la blancheur de neige

l’embrun du choc frontal

 

Le peintre est ce rêve

qui demeure

au travail

entre les doigts ouverts

dans le chagrin des failles

 

Couleurs vulnérables à l’infini

Paysage solidaire de toutes parts

 

 

Un chat dort à la page ouverte

paraphant de son corps

l’alliance de travail

où se grave le temps

cette longue amitié du paysage

 

Rides accentuées au front de la falaise

le violet de la bruyère déteint l’estampe

Le chat en boucle décalque l’écho exact

de la courbe lente prise par le granit

 

Les vagues montent

en aquarelle bleue et verte

La frange rouge du sable

déchire d’étonnement

les nuages

 

Consolation toujours à l’œuvre

le paysage sécrète en soi

des synonymes à la sérénité

 

 

l’île a ébauché

jour sur jour

avant d’atteindre

au bleu turquoise

 

J’ai marché

dans la hiérarchie des falaises

et cherché sur les pentes

l’esquisse d’un sentier

 

Entre la bruyère les ajoncs les fougères

il n’y avait

que le tutoiement du poème

où poser l’âme

 

Au service de la beauté

tout obéi tout seul

Infinies sont

les heures d’ouverture

 

 

L’aquarelle allège la falaise

du poids de sa pierre

peinte à l’extrait précieux

de la bruyère

 

qui veille là

sans âge et de tous les âges

cueillie par le pinceau

sans arrêter la sève

 

La mer tient toute en quelques traits

Les arbres balaient de tourment le ciel

 

Pèlerinage en l’esprit des lieux

aux sources de chaque tableau

les pas estampillent les mots

 

 

Dans les lettres de tous les peintres

s’échange la longue correspondance

des saisons et des heures

grammaire impondérable

 

lisible au temps du reflux

conjugué à la lumière

sur les vasières

 

Les reflets sont des hiéroglyphes

un texte à fleur de sable

dans le jaune et le bleu

 

échoué au bout de la couleur

une humble barque pêche

carreau après carreau

la mosaïque des instants

 

 

D’une même trempe de silence

le gris domine

La brume ensable

le ciel et la mer

 

La couleur est une décision lente

prise grain après grain

comme un sel nuancé

en vertu des instants

 

Tendresse pointilliste

le peintre a aimé de ses mains

les rochers qui sans frémir

lui rendent son amour

 

Plage des sables blancs

et des journées plus blanches

Dans l’effacement des lignes

celle du temps s’éteint

 

 

Rouge feu

et force massive des rochers

éprouvés au plus près de leur fatalité

 

Entre les larmes de la mer

l’homme ne marche qu’au pinceau

les yeux brûlés d’écume trop blanche

 

Sous le ciel mauve

les couleurs accompagnent

le regard qui se voue à elles

 

La lenteur est l’intensité la plus active

Le bleu fonce dans l’encadrement du granit

C’est au paysage que nous devons l’humain

 

 

Une seule vague

résume toute la mer

Respiration au ralenti

de l’aquatinte

l’écume doit sa neige

à la noirceur du ciel

 

Les traits de la gravure

accentuent la tempête

Il n’est rien sous le ciel

que cette vague unique

pour prendre dans ses yeux

le pouls des profondeurs

 

une fatalité de l’âme

qui rejaillit

entre un éclat d’embrun

et l’âge de la pierre

 

La vague retourne sa crête blanche

vers le large

comme vers le désir seul à sa vraie mesure

 

 

Les pommes en abondance

jonchent le sol d’un jaune vif

Pieds nus sur ce feu

la femme ne souffre pas de la brûlure

 

Et serre bien fort contre son cœur

la coupe pleine de fruits rouges

geste d’un merci primitif

avant la longue extinction des couleurs

 

L’hiver s’éclairera

de pommes sur la table

parfum présent comme une lampe

une consolation dans les mois noirs

 

La femme parle

à sa compagne agenouillée

dans le rire des fruits

As-tu entendu leurs paroles

 

déchiffré leur souci

leur passion

soumis au cerne noir

ce périmètre en tout de la pudeur vivante

 

 

Ces oignons peints ne feront pas pleurer

témoins de la fraternité

qui réunit les peintres

dans la salle de l’auberge

autour du repas pris en commun

 

Ecole

de la frugalité

les peintres sont pauvres

mais l’amitié relève

le goût des saisons

 

Avec ces quatre oignons

un pichet en grès

une faïence bleue et blanche

le hollandais rend hommage

à ses grands maîtres

 

Dans la filiation

de la plus simple sensualité

les oignons peints

récitent

le bénédicité

 

 

Ferme surgie

d’un poème d’Armand Robin

à la source lyrique des couleurs

la terre porte ses collines

seins profonds

 

Les arbres font partie du cercle de famille

comme une généalogie de ses secrets

Les peupliers brûlent d’enfance inextinguible

Les pommiers gardent la silhouette des aïeux

 

Les arbres sont des forces tutélaires

Anges gardiens

qui entourent de leurs branches

les maisonnées

les étreignent de leurs saisons

 

Les feuillages puisent au tréfonds des lignées

Le sang rosit le gris des pierres

D’une telle osmose

à la mort

il n’est qu’un pas

 

Le paysage sert de salle commune

Entre rouge et orange

l’éclat tisonne

le phrasé engourdi des pensées

 

 

La lumière a la pulpe des fruits

couvés d’affection

dans la pénombre du verger

loin de la mer

afin que le sel n’en altère pas le goût

 

Les arbres sont un toit et les toits leur répondent

tout s’incline l’ardoise a la couleur du ciel

Le bleu pleure dans l’herbe

Il fait bon écouter la lumière mûrir

glisser au long des branches aimer les fruits

 

 

Les parfaire à son goût sans jamais les cueillir

les conjuguer au temps de ses journées

jusqu’à ne plus savoir qui a pénétré l’autre

du soleil ou des fruits

et qui a su extraire le suc du bleu

 

Sur une trame bien visible

un canevas

dont les aiguilles vont trop vite

Août accomplira

son œuvre au point de tige

 

 

Aven sensible à la marée

vasière vaste et grise

pour les bateaux à l’échouage

Paix et sagesse relient un paysage

 

Les arbres se dorent d’automne ou de désir

La montagne Saint-Guénolé verdit l’eau calme

Un nuage rosé la polit de lumière intérieure

 

Le clocher de l’église

ressemble au peuplier

pierres fondues aux feuilles

dans une prière en instance

et soulignée d’un léger cerne

 

comme d’une sainteté ancrée aux journées

san plus de heurt qu’un  nuage

contre un autre nuage

une cloche qui sonne

un sentier qui imprime au mont sa volonté

 

et revient au chapitre du calfatage

sur le sable

comme à l’obsession du travail

cette constance pensée du paysage

 

dont il faut ajuster à la peine le temps

Une fumée bleue s’élève

seule indomptable aux aplats de la sérénité

 

 

Archives de neige

Editions Rougerie, 87330 Mortemart, 2007

De la même autrice :

« Au lieu de pleurer… » (06/11/2017)

« Le vent déchirent les feuilles mortes... » (29/09/2020)

Les yeux de l’Aven (1) (30/09/2021)

Tour Eiffel (01/10/2022)