auteur_232[1]Jacques André, éditeur

 

Résolu par le feu

 

Tout le temps à mâcher

passe ne passe pas

la couleur mange

les astres

monstres risibles

et les roses la tête dans l’orange

du couchant

passe comestible

comme

le vert de la sauge

passe l’acier de la rue bleue

le nuage amer de l’armoise

grande et royale

plante de feu ou de rêve

d’intense vision

la larme douce couleur tremblée

manger aussi l’armoise

ou la boire

car je ne craindrai plus ni l’eau ni le feu

dit-on

vision verrai

rudérale

les flaches sont gris ardoise gris tant

couleur de temps

comblées de feuilles de tilleul

 

 

Tout un jardin au travers

d’une eau tremblée

des notes floues

flouves et autres

herbes donnent

la couleur dominante

Anthoxanthum odoratum

jaunes dans les roses

dernières

tachées

détachées

 

 

matin navrant

lame embuée

dans la gorge des roses

nouées

 

 

Toute une

profonde encore

voix dans les

branches bleues liquides

en contre-plongée

pluie d’ailes jaunes et de socs

pluie de terre rose

et dans les veines lointaines dendritiques

et jugulaires circule haut débit pourtant une

petite voix

longtemps avilie ténue

tenace au désastre

et monte

tenue au désir

 

 

Sinon la pluie éteint ce feu reste

la cendre malléable

et loin au cœur braise

collée au paysage

immense ou bien le vent disperse

ce qui redevient terre

et boit et boit dans la soif

moelle froide de nos os

 

 

Le feu sculpte encore ce matin

l’air bosselé

une gomme d’un blanc de lait irisé

comme sel

et piquant

qui finit par prendre la

forme des poumons

 

 

Dernier feu

sous la pluie

j’ai respiré des nuages

l’air s’est fait sentir

tout l’âcre aveuglant

au vu des vaches celles

d’en face interdites

 

 

Les tiges penchent

les asters noircissent

nuit avant la nuit tire les couleurs sous

le noir est toutes couleurs une couverte visqueuse

étale seules

la sauge la sclarée

chair argentée

et l’absinthe grande

éclaire

amère plante de feu

la percent encore

 

 

Ne me lâche pas

cette voix

survit

traverse vient au devant du désastre

te tient avec les choses dans les choses

au plus près de la robe les mains giratoires

voyantes

vives avec les herbes fermentées les roses

blettes asters monstres comme

grande roue

une foire tonitrue l’automne

déjà

dedans

bat son plein

 

 

Si je m’assois sur le versant froid

d’une pierre

à regarder un arbre

creuser les mains vides qui sont dans les gants outils

terreuses ongles noircis nervures sont tendons saillants que je connais

je lève une pierre parlante sous l’arbre une forme de quoi est-elle

la forme

 

les mains ligneuses à l’extrémité de bras vigoureux

elles ont leur propre langage

connaissent les couleurs au toucher

la matière de paysage

texture de lumière

ainsi que celle des ombres et de la nuit

ainsi que celle

 

venue insaisissable avec la pierre

une forme un désir de forme

monte dans la pierre et dans les mains

conjointement soupèse et rappelle

objet et mémoire un poids

résonne cherche le son d’une figure lucide

dedans lève des métamorphoses consenties

 

 

Noir source

des mains

reliefs et arêtes

tendons

accentués nos têtes

heureuse invalides

 

 

Des vents

et

la pluie dans les cheveux

vision ravalée

dans le frisson

pensée figée net au seuil

de la sensation aucun son

ne sort plus non plus

il pleut simplement jusque dans la bouche

 

 

Les voix tremblent avec le vent

la bâche sur le bois

reflète tous les bleus

la haie tremblée rugit elle seule

et plus massive

la nuit en sort

furtive

avec tous les oiseaux

l’œil émoussé ne la perce plus

le paysage est soudain tout jauni

 

 

D’un rêve éveillée

hors de ma robe

mue

c’est une flanelle pour novembre

noir corneille

liserée de cendre

une dépouille

un exutoire une aile

pour l’urgence

elle étrangère

sur le champ qui lévite

 

 

Longeant la rive

tu parles folle

la langue du geste

un théâtre à l’envi

elle chante sur le champ

où tu vis tu titubes ou

appelle cela danser

assertive ou tue

ivre remue

en entre

dérive rien

 

Vent qui retourne les pierres

qui retournent le vent qui rend visible

le qui-vive

la face à vif la vie d’affût

le vent aiguise la haie

 

lame si je vais au jardin c’est pour sentir

dans les plis de l’air

l’air même qui emplit mon air ouvrir

les dessous de l’œil solaire

les rais pénétrer l’impénétrable

 

 

J’ai taillé les sauges

spirales orageuses couleurs bataille

dans l’herbe constrictive

sauges torses à l’image du temps

les tenailles très hautes gris de Payne

un miroir de plus

ses feuilles noir de Mars au revers

 

 

Ombres turbulentes dans le vent

 

une ombre portée pousse

que le vent tourmente

 

tu attends dessous

le vent apporte

son double

entre deux tu flottes

 

tu te laisses porter dans ta robe

la bâche sans relâche

dérobe la pile de bois

c’est une forteresse flottante

double encore

posée déposée

le vent soulève les ombres

 

 

Arbres dans le vent

ils biffaient l’ombre sur la maison

ignorant la pesanteur

ils crèvent maintenant l’herbe et déchirent les pierres

gisant par terre un grand cri pèse sur la poitrine l’odeur de sève

et la rage enivre

primitive

comment redresser ces géants comme

saisie par une peur archaïque au devant

la peur menuise la lumière

le cri encore

sinon l’écrire

 

 

C’est un centre

un poing intérieur

ses propriétés actives qu’on dissèque

à grands coups de pioche de bêche

verticale

la question à la hache

dans la ruine et l’effondrement

des arbres et de la terre sans s’arrêter

on cherche le battement

qui l’entend ?

 

 

Herbe soleil terre se soulèvent

les reins sont le point d’appui pour le levier

de mots que j’embrasse

 

penchée

chacun est un puits

que j’embrasse dans la chute

 

des mots courbés que de mots

se disloquent dans le râle avec l’arc des reins

comme les mottes

s’émiettent

 

 

Le fond du champ

s’enfonce

à la surface du miroir

sombre

entre écailles et constellation

des taches blanches

neige au front du miroir au sombre front

le champ s’étend dans les gris

l’angle s’ouvre l’espace grandit

l’étoile remonte rose sur cette plage embuée

que rien ne heurte

des pas : pas mes pas

des flous :

les foulées du regard

 

 

Rien au-dessus de la neige

qu’un cercle de fagots immobiles

referme

coupes cassantes des chemins

sonnailles étouffées dans le feutre scintillant

frises de givre

partout des alliances discrètes et blanches

tout est si grand

et étriqué

comme les oiseaux il faut trouver

sous la neige matière à vivre

 

Cendres soupesées ciel examinés

arbre

mesure de perplexité

je suis ses fourches avale des échardes

mes doigts connaissent sa rugosité

filent ce que je file et

tissent des racines devant la lune

dans un bouche à bouche avec l’ombre

 

 

Tu te dresses avec le feu

tu prononces des noms liés aux racines

le dessin expansif de tes vaisseaux

irrigue jusqu’aux doigts

et croit avec la couleur

entre deux feux tu resserres tes os

ton pas boit la neige expulse l’air

et glace

 

le feu est presque éteint

plus rien ne tremble

dans ta main la charge de toute les distances

 

 

Des main volent

rêches sur le fil rêche

de la nuit

la compréhension travaille

et la lampe veille sur le doute qui tourne

en bouche

par désastre c’est la nuit que brillent les ombres

 

 

Je regarde de profil la corneille mantelée

statique

son aile noire est une échancrure dans la neige à la bordure du taillis

et son œil fixe me dévisage

mais peut-être ne perçoit-elle qu’un rectangle aveugle

la fenêtre fond fonce tout est noir ou blanc

le merle lui sautille mécaniquement

 

 

Il y a un puits de cendres

mauves au centre du jardin blanc

où viennent des mains pour attendre le feu pour atteindre

l’image au centre du feu

où je soulage les gerçures

l’image est là

ce sont les vieux lilas et les ronciers qui sont ainsi résolus

l’épervier de très haute tenue

et qui perdure

ne se soucie pas de voler ni d’éclore

d’ailleurs qui se soucie

 

 

Résolus par le feu

tapi maintenant au-dessous

plus pâles et froids

tous les lilas

plus pâles plus absents que tous les

pourquoi

ensevelis

bien sûr je rêve aussi

de questions chaudes

 

Je passe ente les toits

couverts de givre

couleur de ciel

des nuages plats vacillent

un peu

quand on perfore le corps

de la lumière

 

 

je prépare mon appareil

pour noter cette cape courte

de brillance livide

sur la chair noire de la terre

il y a des feux dans les vignes

épars et réguliers

feux dans la plaine

 

 

toutes ces fumées blanches

empressées belle

effusion de voiles

dansent dans la trame

de la plaine

éraillée

rouges travées sous le givre

 

 

 

vers Mâcon

les câbles

les pylônes

et les trompes de brique

des cheminées

font un bâti repérable

et nervé

 

 

Dans le miroir

l’œil abdique mais pas la peau

laiteuse labile

humeur

presque aile épanchée

ou fleur ou odeur

tout un jardin

possible jardin

...............................

 

Résolu par le feu

Bruno Guattari, Editeur, 41250 Tour en Sologne,2018

De la même autrice :

« Tu ne tonitrueras pas... » (07/09/2020)

Parler avec le sphinx (extraits)  ( 06/09/2021)

Résolu par le feu (2) (06/09/2023)