0OTanxbLqlPAkA1gljQRuM[1]Le réalisateur iranien en 2007 à Nice. AFP

 

ce soir j’ai rendez-vous

avec la lune

avec la lune pleine

à sept heures

moins sept

*

entre la lune et moi

il y a une conversation

que ni la lune

ni moi n’entendons

*

insomnie

par une nuit de lune

vaine conversation

avec moi-même

jusqu’au matin

*

sous l’essuie-glace de ma voiture

un morceau du poème « hiver »

avait gelé

*

sur un terrain couvert de mines

des centaines d’arbres

couverts de bourgeons

*

l’herbe nouvelle

ne reconnaît pas

les vieux arbres

*

dans les temps morts du marché aux agrumes

comment se portent-ils

les orangers ?

*

Le premier vers

s’est élevé au cœur

s’est posé sur la feuille

les lignes suivantes

laborieuses inutiles

*

au bureau de l’état civil

on s’est enquis de tout

sauf de mon état

*

le choc des vagues contre les rochers

jusqu’à quand ?

*

iI ne savait ni lire

ni écrire

mais disait une chose

que je n’avais jamais lue

ni que jamais personne n’avait écrite

*

d’accord

les roses de la vie...

mais dans quel vase ?

*

jour merveilleux de la naissance

jour amer de la mort

quelques jours au milieu

*

le fin mot de ce brillant spectacle

en définitive

est dû

à d’obscurs figurants

*

aujourd’hui

est le fruit d’hier

et demain

le fruit d’aujourd’hui

le fruit de la vie

c’est la mort et la mort

est fructueuse

*

quand je n’ai rien dans la poche

j’ai la poésie

quand je n’ai rien dans le frigo

j’ai la poésie

quand je n’ai rien sans le cœur

je n’ai rien

*

dans ma paire de chaussettes blanches

on a trouvé

un pur distique

*

face au joug du temps

le havre du poème

face à la tyrannie de l’amour

le havre du poème

face à la criante injustice

le havre du poème

*

ce rivage

le même rivage

cette mer

la même mer

ce moi

pas le même moi

*

les relations

un choix

le retrait un destin

*

j’ai dit :

je suis prêt à toutes les questions

il a demandé l’heure

*

mille réponses sur mes lèvres

et personne ne questionne !

*

tous

terrassés par l’ivresse

moi par la lucidité

*

craindre le vent ?

j’ai les racines bien en terre

*

 en quête d’origine

je suis parvenu à la source

une source boueuse

*

je suis le héros d’une histoire dans laquelle

il n’y a ni histoire

ni héros

 

(Sept heures moins 7)

 

 

Traduit du persan par Tayebeh Hashemi et Jean-Restom Nasser

in, Abbas Kiarostami : » Des milliers d’arbres solitaires »

Editions Eres, 31500 Toulouse