14124638_11061298-854324987989368-2128491555494396903-o[1]Fernando Pessoa par Filipe Xavier (2020)

 

Poèmes désassemblés (I)

 

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre

pour voir les champs et la rivière.

Il ne suffit pas de ne pas être aveugle

pour voir les arbres et les fleurs.

Il faut également n’avoir aucune philosophie.

Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres : il n’y a que des idées.

Il n’y a que chacun d’entre nous, telle une cave.

Il n’y a qu’une fenêtre fermée, et tout l’univers à l’extérieur ;

et le rêve de ce que l’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait,

et qui jamais n’est ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre.

 

 

 

Tu parles de civilisation, tu dis qu’elle ne devrait pas être,

ou qu’elle devrait être différente.

Tu dis que tous les hommes souffrent, ou la majorité,

avec les choses humaines disposées de cette manière.

Tu dis que si elles étaient différentes, ils souffriraient moins.

Tu dis que si elles étaient selon tes vœux, cela vaudrait mieux.

J’écoute et je ne t’entends pas.

Pourquoi donc voudrais-je t’entendre ?

Si je t’entendais je n’en serais pas plus avancé.

Si les choses étaient différentes, elles seraient différentes, voilà tout.

Si les choses étaient selon ton cœur, elles seraient selon ton cœur.

Malheur à toi et à tous ceux qui passent leur existence

à vouloir inventer la machine à faire du bonheur !

 

 

 

Entre ce que je vois d’un champ et ce que je vois d’un autre champ

Passe un instant une silhouette d’homme.

Ses pas vont avec « lui » dans la même réalité,

mais je les remarque, eux et lui, et ce sont deux choses distinctes :

l’« homme » chemine avec ses idées, aussi faux qu’étranger,

et les pas vont avec le système ancien qui fait aller les jambes.

De loin je le regarde sans aucune opinion.

Combien parfait en lui ce qu’il est – son corps,

sa véritable réalité qui n’a désirs ni espérances,

mais des muscles avec la manière impersonnelle et sûre de s’en servir.

 

 

 

Enfant malpropre et inconnu qui joues devant ma porte,

je ne te demande pas si tu m’apportes un message des symboles.

Je trouve drôle de ne t’avoir jamais vu auparavant,

et naturellement si tu pouvais être propre tu serais un autre enfant,

et tu ne viendrais pas ici.

Joue dans la poussière, joue !

Je n’apprécie que des yeux ta présence.

Mieux vaut voir une chose toujours pour la première fois que la connaître,

Parce que connaître c’est comme n’avoir jamais vu pour la première fois,

Et n’avoir jamais vu pour la première fois c’est ne savoir que par ouï-dire.

 

La façon dont cet enfant est sale est différente de la façon dont les autres sont

     sales.

Joue ! En saisissant une pierre qui te tient dans la main,

tu sais qu’elle te tient dans la main

Quelle est la philosophie qui atteint à une plus grande certitude ?

Aucune, et aucune ne peut jamais venir jouer devant ma porte.

 

 

 

Vérité, mensonge, certitude, incertitude....

Cet aveugle là-bas sur la route connaît aussi ces paroles.

Je suis assis sur une haute marche et je serre les mains

sur le plus haut de mes genoux croisés.

Eh bien, vérité, mensonge, certitude, incertitude, qu’est-ce que tout cela ?

L’aveugle s’arrête sut la route,

sur mon genou j’ai décroisé les mains.

Vérité, mensonge, certitude, incertitude, tout revient-il au même ?

Quelque chose a changé dans une partie de la réalité – mes mains et mes

     genoux.

Quelle est la science qui explique ce phénomène ?

L’aveugle poursuit son chemin et je ne fais plus de gestes,

ce n’est déjà plus la même heure, ni les mêmes gens, ni rien de pareil.

C’est cela, être réel.

 

 

 

Un éclat de rire de jeune fille retentit dans l’air du chemin.

Elle a ri des paroles de quelqu’un que je ne vois pas.

Il me souvient d’avoir entendu.

Mais si l’on me parle maintenant d’un éclat de rire de la jeune fille du chemin,

je dirai : non, les montagnes, les terres au soleil, le soleil, la maison que voici

et moi qui n’entends que le bruit silencieux du sang qui bat dans ma vie des

deux côtés de ma tête.

 

 

 

 

Nuit de la Saint-Jean par-delà le mur de mon jardin.

De ce côté-ci, moi sans nuit de la Saint-Jean –

parce qu’il n’est de Saint-Jean que là où on le fête.

Pour moi il y a l’ombre d’un feu de bûcher dans la nuit,

un bruit d’éclat de rires, le choc sourd des sauts qui retombent.

Et le cri accidentel de quelqu’un qui ne sait pas que j’existe.

 

 

 

Le type qui prêche ses vérités à lui

est encore venu hier me parler.

Il m’a parlé de la souffrance des classes laborieuses

(non des êtres qui souffrent, tout bien compté les vrais souffrants).

Il parla de l’injustice qui fait que les uns ont de l’argent,

et que les autres ont faim – faim de manger

ou faim du dessert d’autrui, je ne saurais dire.

Il parla de tout ce qui pouvait le mettre en colère.

 

Comme il doit être heureux, celui qui peut penser au malheur des autres !

Et combien stupide, s’il ignore que le malheur des autres n’est qu’à eux,

et ne se guérit pas du dehors,

car souffrir ce n’est pas manquer d’encre

ou pour la caisse n’avoir pas de feuillards !

 

Le fait de l’injustice est comme le fait de la mort.

Pour moi, je ne ferais pas un pas afin de modifier

ce qu’on appelle l’injustice du monde.

Mille pas que je ferais à cet effet,

cela ne ferait que mille pas de plus.

J’accepte l’injustice comme j’accepte qu’une pierre ne soit pas ronde,

ou qu’un chêne-liège ne soit né pin ou chêne à glands.

 

J’ai coupé l’orange en deux, et les deux parties ne pouvaient être égales ;

pour laquelle ai-je été injuste – moi qui vais les manger toutes les deux ?

 

 

 

Toi, mystique, tu vois une signification en toute chose.

Pour toi, tout a un sens voilé.

Il est une chose occulte en chaque chose que tu vois.

Ce que tu vois, tu le vois toujours afin de voir autre chose.

 

Pour moi, grâce au fait que j’ai des yeux uniquement pour voir,

je vois une absence de signification en toute chose ;

je vois cela et je m’aime, car être une chose c’est ne rien signifier,

Être une chose, c’est ne pas être susceptible d’interprétation.

 

 

 

 

Pasteur de la montagne, si loin de moi avec tes brebis –

quel est ce bonheur que tu as l’air d’avoir – le tien ou bien le mien ?

La paix que j’éprouve à ta vue m’appartient-elle, t’appartient-elle à toi ?

Non, ni à toi ni à moi, pasteur.

Elle appartient seulement au bonheur et à la paix.

D’ailleurs tu ne la possèdes pas, puisque tu ignores que tu la possèdes.

Et moi non plus je ne la possède pas, puisque je sais que je la possède.

Elle se contente d’être, et de nous tomber dessus comme le soleil,

qui te tape sur le dos et qui te chauffe,  et tu penses à autre chose avec

     indifférence,

et il me frappe au visage et m’éblouit, et moi je ne pense qu’au soleil.

 

 

 

Dis-moi : tu es quelque chose de plus

qu’une pierre ou qu’une plante.

Dis-moi : tu sens, tu penses, et tu sais

que tu penses et que tu sens.

Les pierres écrivent donc des vers ?

Elles ont donc des idées sur le monde, les plantes ?

 

Oui : il y a une différence.

Mais ce n’est pas la différence que tu trouves ;

car le fait d’avoir conscience ne m’oblige pas à avoir des théories sur les

     choses ;

il m’oblige seulement à être conscient.

 

Suis-je plus qu’une pierre ou qu’une plante ? Je ne sais.

Je suis différent. Plus ou moins, j’ignore le sens de ces mots.

 

Avoir conscience, est-ce plus qu’avoir une couleur ?

Peut-être oui, peut-être non.

Je sais que c’est tout simplement différent.

Nul ne peut prouver que c’est plus que simplement différent.

 

Je sais que la pierre est réelle, et que la plante existe.

Cela, je le sais parce qu’elles existent.

Cela je le sais parce que mes sens me l’indiquent,

Je sais que je suis réel moi aussi.

Cela, je le sais parce que mes sens me l’indiquent,

encore qu’avec moins de clarté qu’ils ne m’indiquent la pierre et la plante.

Je n’en sais pas davantage.

 

Oui, j’écris des vers, et la pierre n’écrit pas de vers.

Oui, je me fais des idées sur le monde, et la plante aucunement.

Mais c’est que les pierres ne sont pas des poètes, elles sont des pierres ;

et les plantes ne sont que des plantes, et non des penseurs.

Je puis aussi bien dire qu’en cela je leur suis supérieur

que dire que je leur suis inférieur.

Mais je ne dis pas cela : de la pierre je dis : « c’est une pierre »,

de la plante  je dis : « c’est une plante »,

de moi je dis : « je suis moi »,

et je n’en dis pas davantage. Qu’y a-t-il d’autre à dire ?

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Traduit du portugais par Armand Guibert

In , «Fernando Pessoa : Le gardeur de troupeau et les autres poèmes

d’Alberto Caeiro »

Editions Gallimard, 1960

Du même auteur :

« A la veille de ne jamais partir... » / Na véspera de não partir nunca  (20/06/2014)

 Ajournement / Adiamento (20/06/2015)

Passage des heures / Passagem das horas (20/06/2016)

Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos ((I-X) (20/06/2017)

« Lorsque viendra le printemps... / « Quando vier a Primavera... »  (20/06/2018)

Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos (XI-XXX ) (20/06/2019)

Le Gardeur de troupeaux /O Guardador de rebanhos (XXXI - XLIX) (20/06/2020)

Le pasteur amoureux / O pastor amoroso (20/06/2021)

Poèmes désassemblés (II) / Poemas Inconjuntos (II) (20/06/2023)

 

Poemas Inconjuntos (I)

 

Não basta abrir a janela

Para ver os campos e o rio.

Não é bastante não ser cego

Para ver as árvores e as flores.

É preciso também não ter filosofia nenhuma.

Com filosofia não há árvores: há ideias apenas.

Há só cada um de nós, como uma cave.

Há só uma janela fechada, e todo o mundo lá fora;

E um sonho do que se poderia ver se a janela se abrisse,

Que nunca é o que se vê quando se abre a janela.

 

 

 

Falas de civilização, e de não dever ser,

Ou de não dever ser assim.

Dizes que todos sofrem, ou a maioria de todos,

Com as cousas humanas postas desta maneira.

Dizes que se fossem diferentes, sofreriam menos.

Dizes que se fossem como tu queres, seria melhor.

Escuto sem te ouvir.

Para que te quereria eu ouvir?

Ouvindo-te nada ficaria sabendo.

Se as cousas fossem diferentes, seriam diferentes: eis tudo.

Se as cousas fossem como tu queres, seriam só como tu queres.

Ai de ti e de todos que levam a vida

A querer inventar a máquina de fazer felicidade!

 

 

 

Entre o que vejo de um campo e o que vejo de outro campo

Passa um momento uma figura de homem.

Os seus passos vão com «ele» na mesma realidade,

Mas eu reparo para ele e para eles, e são duas cousas:

O «homem» vai andando com as suas ideias, falso e estrangeiro,

E os passos vão com o sistema antigo que faz pernas andar,

Olho-o de longe sem opinião nenhuma.

Que perfeito que é nele o que ele é – o seu corpo,

A sua verdadeira realidade que não tem desejos nem esperanças,

Mas músculos e a maneira certa e impessoal de os usar.

 

 

Criança desconhecida e suja brincando à minha porta,

Criança desconhecida e suja brincando à minha porta,

Não te pergunto se me trazes um recado dos símbolos.

Acho-te graça por nunca te ter visto antes,

E naturalmente se pudesses estar limpa eras outra criança,

Nem aqui vinhas.

Brinca na poeira, brinca!

Aprecio a tua presença só com os olhos.

Vale mais a pena ver uma coisa sempre pela primeira vez que conhecê-la,

Porque conhecer é como nunca ter visto pela primeira vez,

E nunca ter visto pela primeira vez é só ter ouvido contar.

 

O modo como esta criança está suja é diferente do modo como as outras estão sujas.

Brinca! Pegando numa pedra que te cabe na mão,

Sabes que te cabe na mão.

Qual é a filosofia que chega a uma certeza maior?

Nenhuma, e nenhuma pode vir brincar nunca à minha porta.

 

 

 

Verdade, mentira, certeza, incerteza...

Aquele cego ali na estrada também conhece estas palavras.

Estou sentado num degrau alto e tenho as mãos apertadas

Sobre o mais alto dos joelhos cruzados.

Bem: verdade, mentira, certeza, incerteza o que são?

O cego pára na estrada,

Desliguei as mãos de cima do joelho

Verdade mentira, certeza, incerteza são as mesmas?

Qualquer cousa mudou numa parte da realidade — os meus joelhos  e as

     minhas mãos.

Qual é a ciência que tem conhecimento para isto?

O cego continua o seu caminho e eu não faço mais gestos.

Já não é a mesma hora, nem a mesma gente, nem nada igual.

Ser real é isto.

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Noite de S. João para além do muro do meu quintal.

Do lado de cá, eu sem noite de S. João.

Porque há S. João onde o festejam.

Para mim há uma sombra de luz de fogueiras na noite,

Um ruído de gargalhadas, os baques dos saltos.

E um grito casual de quem não sabe que eu exito

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Poemas Inconjuntos

in, Revista «Athena, vol.I, Fevereiro 1925», Lisboa

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