AVT_Chretien-de-Troyes_9462[1]

La complainte des tisseuses de soie

 

Toujours draps de soie tisserons

Jamais n’en serons mieux vêtues,

Toujours serons pauvres et nues,

Et toujours faim et soif aurons ;

Jamais tant ne saurons gagner

Que mieux en ayons à manger.

A grand-peine avons-nous du pain,

Peu au matin et au soir moins.

Jamais de l’oeuvre de nos mains

N’aurons chacune pour son vivre

Que quatre deniers de la livre,

Et de cela ne pouvons pas

Avoir assez viande et draps.

Car, qui gagne dans la semaine

Vingt sous, il n’est pas hors de peine.

Et bien sachez-le donc vous tous

Qu’il n’y a nulle d’entre nous

Qui ne gagne vingt sous au plus.

De cela, serait riche un duc !

Nous sommes en grand pauvreté ;

S’enrichit de notre métier

Celui pour qui nous travaillons.

Des nuits, grand partie nous veillons,

Et tout le jour, pour peu gagner.

On nous menace de frapper

Nos membres, quand nous reposons,

C’est pourquoi reposer n’osons.

.............................

 

(Le Chevalier au lion)

 

Traduit de l’ancien français par Jacques Charpentreau

in, « Trésor de la poésie française. T.1 »

Hachette jeunesse, 1993