thumb_large[1]Portrait d'Yves Bonnefoy. Dessin de Henri Cartier-Bresson, 1979 (Centre Pompidou, Paris)

 

Dans le leurre des mots

 

I

C’est le sommeil d’été cette année encore,

L’or que nous demandons, du fond de nos voix,

À la transmutation des métaux du rêve.

La grappe des montagnes, des choses proches,

A muri, elle est presque le vin, la terre

Est le sein nu où votre vie repose.

Et des souffles nous environnent, nous accueillent.

Telle la nuit d’été, qui n’a pas de rives,

De branche en branche passe le feu léger.

Mon amie, c’est là nouveau ciel, nouvelle terre,

Une fumée rencontre une fumée

Au-dessus de la disjonction des deux bras du fleuve.

 

Et le rossignol chante une fois encore

Avant que notre rêve ne nous prenne,

Il a chanté quand s’endormait Ulysse

Dans l’île où faisait halte son errance,

Et l’arrivant aussi consentit au rêve,

Ce fut comme un frisson de sa mémoire

Par tout son bras d’existence sur terre

Qu’il avait replié sous sa tête lasse.

Je pense qu’il respira d’un souffle égal

Sur la couche de son plaisir puis du repos,

Mais Vénus dans le ciel, la première étoile,

Tournait déjà sa proue, bien qu’hésitante,

Vers le haut de la mer, sous des nuées,

Puis dérivait, barque dont le rameur

Eût oublié, les yeux à d’autres lumières

De replonger sa rame dans la nuit.

 

Et par la grâce de ce songe que vit-il ?

Fut-ce la ligne basse d’un rivage

Où seraient claires des ombres, claire leur nuit

À cause d’autres feux que ceux qui brûlent

Dans les brumes de nos demandes, successives

Pendant notre avancée dans le sommeil ?

Nous sommes des navires lourds de nous-mêmes,

Débordants de choses fermées, nous regardons

À la proue de notre périple toute une eau noire

S’ouvrir presque et se refuser, à jamais sans rive.

Lui cependant, dans les plis du chant triste

Du rossignol de l’île de hasard,

Pensait déjà à reprendre sa rame

Un soir, quand blanchirait à nouveau l’écume,

Pour oublier peut-être toutes les îles

Sur une mer où grandit une étoile.

 

Aller ainsi, avec le même orient

Au-delà des images qui chacune

Nous laissent à la fièvre de désirer,

Aller confiants, nous perdre nous reconnaître

À travers la beauté des souvenirs

Et le mensonge des souvenirs, à travers l’affre

De quelques-uns, mais aussi le bonheur

D’autres, dont le feu court dans le passé en cendres,

Nuée rouge debout au brisant des plages,

Ou délice des fruits que l’on n’a plus.

Aller, par au-delà presque le langage,

Avec rien qu’un peu de lumière, est-ce possible

Ou n’est-ce pas que l’illusoire encore,

Dont nous redessinons sous d’autres traits

Mais irisés du même éclat trompeur

La forme dans les ombres qui se resserrent ?

Partout en nous rien que l’humble mensonge

Des mots qui offrent plus que ce qui est,

Les soirs non tant de la beauté qui tarde

À quitter une terre qu’elle a aimée,

La façonnant de ses mains de lumière,

Que de la masse d’eau qui de nuit en nuit

Dévale avec grand bruit dans notre avenir.

 

Nous mettons nos pieds nus dans l’eau du rêve,

Elle est tiède, on ne sait si c’est de l’éveil

Ou si la foudre lente et calme du sommeil

Trace déjà ses signes dans des branches

Qu’une inquiétude agite, puis c’est trop sombres

Pour qu’on y reconnaisse des figures

Que ces arbres s’écartent, devant nos pas.

Nous avançons, l’eau monte à nos chevilles,

Ô rêve de la nuit, prends celui du jour

Dans tes deux mains aimantes, tourne vers toi

Son front, ses yeux, obtiens avec douceur

Que son regard se fonde au tien, plus sage,

Pour un savoir que ne déchire plus

La querelle du monde et de l’espérance,

Et qu’une unité prenne et garde la vie

Dans la quiétude de l’écume, où se reflète,

Soit beauté, à nouveau, soit vérité, les mêmes

Etoiles qui s’accroissent dans le sommeil.

 

Beauté, suffisante beauté, beauté ultime

Des étoiles sans signifiance, sans mouvement.

À la poupe est le nautonier, plus grand que le monde,

Plus noir, mais d’une matité phosphorescente.

Le léger bruit de l’eau à peine troublée,

C’est, bientôt, le silence. Et on ne sait encore

Si c’est rive nouvelle, ou le même monde

Que dans les plis fiévreux du lit terrestre,

Ce sable qu’on entend qui crisse sous la proue.

On ne sait si on touche à une autre terre,

On ne sait si des mains ne se tendent pas

Du sein de l’inconnu accueillant pour prendre

La corde que nous jetons, de notre nuit.

 

Et demain, à l’éveil,

Peut-être que nos vies seront plus confiantes

Où des voix et des ombres s’attarderont,

Mais détournées, calmes inattentives,

Sans guerre, sans reproche, cependant

Que l’enfant près de nous, sur le chemin,

Secouera en riant sa tête immense,

Nous regardant avec la gaucherie

De l’esprit qui reprend à son origine

Sa tâche de lumière dans l’énigme.

 

Il sait encore rire,

Il a pris dans le ciel une grappe trop lourde,

Nous le voyons l’emporter dans la nuit.

Le vendangeur, celui qui peut-être cueille

D’autres grappes là-haut dans l’avenir,

Le regarde passer, bien que sans visage.

Confions-le à la bienveillance du soir d’été,

Endormons-nous...

 

                              ... La voix que j’écoute se perd,

Le bruit de fond qui est dans la nuit la recouvre.

 

II

Et je pourrais

Tout à l’heure, au sursaut du réveil brusque,

Dire ou tenter de dire le tumulte

Des griffes et des rires qui se heurtent

Avec l’avidité sans joie des vies primaires

Au rebord disloqué de la parole.

Je pourrais m’écrier que partout sur terre

Injustice et malheur ravagent le sens

Que l’esprit a rêvé de donner au monde,

En somme, me souvenir de ce qui est,

N’être que la lucidité qui désespère

Et, bien que soit retorse

Aux branches du jardin d’Armide la chimère

Qui leurre autant la raison que le rêve,

Abandonner les mots à qui rature,

Prose, par évidence de la matière,

L’offre de la beauté dans la vérité.

 

Mais il me semble aussi que n’est réelle

Que la voix qui espère, serait-elle

Inconsciente des lois qui la dénient.

Réel, seul, le frémissement de la main qui touche

La promesse d’une autre, réelles, seules,

Ces barrières qu’on pousse dans la pénombre,

Le soir venant, d’un chemin de retour.

Je sais tout ce qu’il faut rayer du livre,

Un mot pourtant reste à brûler mes lèvres.

 

Ô poésie,

Je ne puis m’empêcher de te nommer

Par ton nom que l’on n’aime plus parmi ceux qui errent

Aujourd’hui dans les ruines de la parole.

Je prends le risque de m’adresser à toi, directement,

Comme dans l’éloquence des époques

Où l’on plaçait, la veille des jours de fête,

Au plus haut des colonnes des grandes salles,

Des guirlandes de feuilles et de fruits.

 

Je le fais, confiant que la mémoire,

Enseignant ses mots simples à ceux qui cherchent

A faire être le sens malgré l’énigme,

Leur fera déchiffrer, sur ses grandes pages,

Ton nom un et multiple, où brûleront

En silence, un feu clair,

Les sarments de leurs doutes et de leurs peurs.

« Regardez, dira-t-elle, dans le seul livre

Qui s’écrive à travers les siècles, voyez croître

Les signes dans les images. Et les montagnes

Bleuir au loin, pour vous être une terre.

Ecoutez la musique qui élucide

De sa flûte savante au faîte des choses

Le son de la couleur dans ce qui est. »

 

Ô poésie, je sais qu’on te méprise et te dénie,

Qu’on t’estime un théâtre, voire un mensonge,

Qu’on t’accable des fautes du langage,

Qu’on dit mauvaise l’eau que tu apportes

A ceux qui tout de même désirent boire

Et déçus se détournent, vers la mort.

 

Et c’est vrai que la nuit enfle les mots,

Des vents tournent leurs pages, des feux rabattent

Leurs bêtes effrayées jusque sous nos pas.

Avons-nous cru que nous mènerait loin

Le chemin qui se perd dans l’évidence,

Non, les images se heurtent à l’eau qui monte,

Leur syntaxe est incohérente, de la cendre,

Et bientôt même il n’y a plus d’images,

Plus de livre, plus de grand corps chaleureux du monde

A étreindre des bras de notre désir.

 

Mais je sais tout autant qu’il n’est d’autre étoile

A bouger, mystérieusement, auguralement,

Dans le ciel illusoire des astres fixes,

Que ta barque toujours obscure, mais où des ombres

Se groupent à l’avant, et même chantent

Comme autrefois les arrivants, quand grandissait

Devant eux, à la fin du long voyage,

La terre dans l’écume, et brillait le phare.

 

Et si demeure

Autre chose qu’un vent, un récif, une mer,

Je sais que tu seras, même de nuit,

L’ancre jetée, les pas titubant sur le sable,

Et le bois qu’on rassemble, et l’étincelle

Sous les branches mouillées, et, dans l’inquiète

Attente de la flamme qui hésite,

La première parole après le long silence,

Le premier feu à prendre au bas du monde mort.

 

 

Les planches courbes

Editions du Mercure de France, 2001

Du même auteur :

 « Que saisir sinon qui s’échappe… » (03/06/2014)

Théâtre (03/06/2015)

L’été de nuit (13/06/2016)

Le myrte (13/06/2017)

Deux barques (13/06/2018)

La pluie sur le ravin (13/06/2019)

Le fleuve (13/06/2020)

Dans le leurre du seuil (13/06/2021)