200710171792285_1[1]Le Télégramme, 17 Octobre 2007

 

L’atelier du peintre

(Toiles de Jean-Luc Bourel)

 

Comment l’espace donne-t-il du temps à ce regard

qui s’épuise dans le bleu ?

Comment retenir ce geste qui désigne

dans le ciel un temps pour l’oiseau,

celui qu’on sent à peine, perdu dans l’esquisse

entre l’arc et la pointe,

plus bleu encore avant de disparaître à jamais

sous le voile froissé du soir qui vient.

 

 

 

 

Le mauve est comme la marée,

il va et vient entre les pierres

et sous la langue dépossédée des vocables.

Le mauve est comme la nuit

avec ses pauses encore froides jusqu’au matin

sur les fermes violettes,

là où sommeillent des bêtes fatiguées,

blessées par tant de ciel.

 

 

 

 

L’étendue et la durée sont-elles

données immédiates de la conscience ?

Comment penser le bleu ?

Comment résoudre la question du Froid

qui fonde, altère et sépare,

si près de nos doigts engourdis

malgré le feu, la fatigue et la faim ?

Signes d’un dieu, désastre des pierres...

 

 

 

 

Ciels bafoués, saturés, dépliés

sur l’horizon avec des pauses indécentes,

ciels de traîne arrachés à ces manteaux élimés

dont les poches regorgent d’étoiles

et de parjures, ciels mais posés derrière

le dos cabossé des anges,

ceux qui basculent sous le bleu

hébétés dans la lenteur.

 

 

 

 

Présences léguées bien plus loin

que nos bras ne peuvent atteindre,

mots d’aucun langage,

phrases interminables sans verbe ni sujet

chuchotées sur la toile blanche

que prépare dans l’atelier

celui qui délie peu à peu

la conscience ligneuse des forêts.

 

Vies silencieuses

Editions Gallimard, 2019

Du même auteur :

Art poétique avec nature morte (09/09/2019)

Le bleu à l’âme (14/06/2021)