AlainMabanckou_Actualitte[1]

 

Les arbres aussi versent des larmes.

 IV

la plainte des filaos

me parvient en ce matin où

la paupière boude

les lueurs du jour

 

j’ai cru entendre

que les femmes reviennent

de la rivière

avec des nasses creuses

et qu’il faut des réserves

pour ces hommes prostrés

à l’entrée du village

 

 

que me cachent les lèvres épaisses

de la nuit

et ce silence qui emmure

l’horizon

 

ce ciel qui s’agite n’a pas dormi

depuis des jours

ses yeux sont rougis par l’attente

 

l’aube a oublié le soleil

 

 

une épizootie s’annonce

sur les feuilles des manguiers

elle va décimer la volaille

et le bétail

 

par terre

des nids de poule

des plumes de coq

des tubercules picorés

des coquilles d’œufs

et de la fiente calleuse

 

 

je me plonge

dans les eaux troubles

de l’oubli

pour reculer la date

de l’affrontement

 

j’ai rêvé que la peur s’était retirée

dans les égouts

et que nous allions enfin marcher

la nuit

 

 

c’est l’heure de rappeler

les passereaux qui délaissent

les savanes par myriades

 

un crépuscule natal

illumine mieux

que tous les soleils

de l’errance

 

 

 

quel pyromane a mis le feu

sur la paille

de nos songes

 

l’incendie s’est propagé

au-delà des frontières

les méandres de la fumée

rejoignent les nuages

mais aucune pluie ne tombe

pour lessiver les stigmates

de la profanation

 

 

 

La peur de l’érosion

des roches métamorphiques

du refroidissement soudain

du magma

 

l’heure vient déjà

 

et le poète Massala

de son timbre grave nous dit

gardez-vous de sucer la sève

de la Terre

 

 

 

ils vont dépecer

le territoire

 

comme si on pouvait fragmenter

le songe

comme si on pouvait endiguer

le pays à venir

la germination silencieuse

des essences

 

 

 

Je parle de cet espace

qui charrie la décrépitude

de cette étendue aux contours

d’un cheval altier

au galop

 

je parle de cet espace

pour que se redressent

dans les ténèbres

les ultimes soutènements

et les remparts en terre battue

de la gloire d’autrefois

 

 

 

que n’a-t-on pas interrogé

les mânes

 

Ils nous auraient dit

que le pays traque son ombre

et marche sur les brindilles

de son histoire

 

ils nous auraient rappelé

que cette terre regorge de combustible

de quoi à tenir

des siècles et des siècles

la flore se régénère chaque saison

l’espace ouvre ses long bras

du nord au sud

de l’est à l’ouest

et les cours d’eaux serpentent

le moindre lopin de terre

 

 

 

Les mânes nous auraient dit

que le sel se ramasse encore

sur la Côte sauvage

les fruits de mer accostent

sur la grève

l’huile de palme se distille

au cœur de la forêt

les grumes s’acheminent

sur la colonne vertébrale

du Fleuve

chaque herbe guérit l’inquiétude

humaine

la graine délaissée par terre

croît le lendemain

 

 

 

ici aucune frontière

ne délimite l’errance des songes

l’écho parcourt l’espace

jusqu’au coucher du soleil

la liberté a le visage

des vagues

l’Océan défie l’arc-en-ciel

 

nous possédons une lucarne

qui donne sur la Côte

pour admirer la houle

et les cabrioles des squales

 

la mer nous tient

par un cordon ombilical

elle demeure le sarcophage

de nos ancêtres

 

 

 

il nous suffit de sonder

les récifs coraliens

les épaves des galères

et de retourner le sable coquillier

pour lire l’avenir

 

et voici les vestiges

des anciens royaumes

les cryptes des dynastes

les cauris les raphias

les sagaies

l’or enfoui dans l’argile

er les masques paisibles

qui firent la grandeur des territoires

de Makoko

de Maloango

 

aujourd’hui

on ne sait à quand remonte

la dernière nuit

de pleine lune

seul le bruit des armes primitives

égorge le sommeil

des enfants

 

 

 

gardons-nous que la nuit

ne couvre le dôme

de l’édifice

l’oubli est la pire

des injures

une buée sur la vitre

de la mémoire

 

qui de nous portera le supplice

au-delà de la route asphaltée

et des étendues de quinquinas

afin que les terres exténuées

ne geignent plus de soif

 

 

 

la marmite des résolutions

bout au feu des promesses

la vapeur ne tient jamais

sa parole

elle nous reviendra bientôt

sous le visage des précipitations

diluviennes

jusqu’à inonder les bourgeons

 

 

 

aux dernières nouvelles

il y a un assaut prévu

pour demain

dès le premier chant du coq

 

Les guerriers remonteront

la rivière

il paraît qu’un ennemi erre

dans les plantations

près du champ des morts

 

l’aube porte une balafre

en plein visage

le soleil a du mal

à panser les entrailles

d’un coucher sur un nid

d’aiguilles

 

 

 

les hommes du village affûtent

les coutelas et les bifaces

sur la pierre des ancêtres

ils ont promis du sang à profusion

autant que le vin de palme

qui sourd des rôniers

 

 

 

regardez comme il manque

du bois depuis des lunes

pour le grand feu du soir

autour de la place du village

 

les pasteurs ont égaré

les troupeaux sur la montagne

et se joignent aux autres hommes

 

ils ont des coupe-coupe

des pilons

des lance-pierres

et des catapultes

 

 

 

dites à cette foule

que le jour se couche

et qu’aux pieds des baobabs

les masques muets des esprits

vont retrouver la parole

 

les silhouettes des arbres

vont aussi prendre le visage

des guerriers

les montagnes vont se déplacer

jusqu’au front

où les belligérants piaffent

d’impatience

 

 

 

dites aux hommes retranchés

derrière les barricades

de reprendre la houe

et la moissonneuse-batteuse

car le ciel s’est couvert

la pluie va s’accoupler avec la terre

pour la moisson

 

 

 

il n’est point d’autre ciel

que celui-ci

les pierres nous disent

l’impatience des empreintes

nos songes craquelés

ne sont plus que de coquilles vides

des roches calcaires sculptées

par le torrent de nos larmes

 

c’est la même terre

que le paysan remue

depuis des lustres

la graine commence à s’en méfier

et revendique la jachère

 

 

 

il nous faut des prairies

des arbres des oiseaux

pour réinventer le pays à venir

laissons aux rivières

le soin de façonner à leur guise

son visage

 

 

 

il nous faut des oiseaux

aux couleurs vives

pour éblouir le ciel cendré

des oiseaux de savanes

qui chantent à l’heure

de la semence

et de la récolte

 

 

 

je devance la chronologie

des songes

pour inscrire la renaissance

sur l’écorce

de la réconciliation

 

je me dirige depuis

vers les repères

de la conciliation

avec les fragments

de ce pays-là

 

 

Les arbres aussi versent des larmes

Editions de l’Harmattan, 1997

Du même auteur :

A ma mère (28/03/2015)

Tant que les arbres s’enracineront dans la terre (21/04/2018)

Les arbres aussi versent des larmes. II (28/04/2019)

Les arbres aussi versent des larmes. I (28/04/2020)

Les arbres aussi versent des larmes. III (28/04/2021)