tragore_argentine[1]

 

Cygne

(XXXVIII – XLV)

 

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XXXVIII

Le désir de mon corps entier cherche à se dire !

C’est pourquoi j’apparais sous ma robe nouvelle.

N’y aura-t-il personne pour entendre ce désir

Au fond de mon âme nouvelle ? Cette nouveauté

En vagues et en vagues glisse le long de mon corps, ma robe neuve !

Je la ramène vers mes seins, cette improvisation sur mon corps de chanson !

 

Ne m’étais-je pas donné à Lui complètement ?

Mille fois pourtant, de mille façons je me dédie à Lui et me redonne !

Des lumières toujours autres jaillissent du regard sombre de mes yeux ;

Des sourires toujours nouveaux s’ouvrent, et en harmonie avec eux

Voici ma robe neuve chargée de tendresse

Qui Lui tend mon corps en chaque pause renouvelé !

 

Le sourire de la lune va se poser sur la face de la forêt aux grandes ombres

Evoquant simplement l’œil dont le regard-chanson est épris de tourment.

A ce moment-là, tous deux nous serons un, seuls dans l’univers,

Comme si l’un l’autre nous nous connaissions pour la première fois !

Alors ma nouvelle robe submergera tout mon corps

Chuchotant dans chaque repli et chaque ornement flottant !

 

Ah mon doux cœur est comparable au ciel du soir

Insatiable dans sa faim de la couleur !

C’est pourquoi je colore ma robe, un jour et un autre,

Tantôt par le vert du riz, tantôt par le jaune du safran ;

Aujourd’hui, vois-tu, ma robe couleur de ciel

Est la gloire de l’azur lavé par les pluies !

 

C’est la couleur de l’infinité, c’est le bleu du fond sans limites

S’harmonisant avec les forêts sombres de l’autre côté !

Ah mon corps entier tremble aujourd’hui sous la brise des baisers qui vient

     d’Au-delà,

Sous l’embrassement invisible qui arrive de la mer !

Et ma nouvelle robe murmure à mon corps le message amoureux

Des nuages nouveaux-nés formés dans la région des pluies !

 

XXXIX

Lorsque tu apparus, ô Poète-Univers, sur l’horizon de l’Angleterre,

Cette île encerclée d’océans te pressa contre son sein comme le plus vrai trésor

     de son cœur,

Et baisant ton large front t’entoura par les bras de ses forêts branchues,

Et t’enveloppant avec le manteau de la brume mystique elle te garda

Un instant, parmi la cour à jouer des fées

Qui brille de fleurs sauvages et feuillages humides !

Les retraites boisées de l’île n’étaient pas encore éveillées

A l’hymne de ta louange, ô toi Soleil des Poètes !

Puis tu as atteint graduellement le zénith glorieux au ciel de midi,

Tu suivais le solennel geste silencieux de l’infini, tu dépassais ton horizon

     de siècle en siècle

Pour prendre enfin place glorieuse au centre même du firmament d’esprit

     humain.

C’est ainsi qu’en ce jour ta gloire est chantée

Sous les feuilles tremblantes du palmier cocotier

Aux rives de l’océan indien, après les âges.

 

                                                                                           Tri-Centenaire de Shakespeare

                                                                                                                                     1916

 

XL

En ce moment, mon âme !

Tu regardes la lumière matinale

A la fenêtre de tes yeux, au balcon de ton cœur,

Mais ce regard, après avoir parcouru bien des jours et des nuits

Ramène à toi

La musique sans mesure du bleu céleste et le geste éternel sans paroles !

 

Bien des fois il me semble aujourd’hui, à travers les rives de mémoire

Avoir vu tant de choses !

En combien d’âges, combien d’êtres, combien

De foule et de solitude !

Les choses vues palpitent dans divers endroits,

Herbes et plantes, moments et moments,

Murmure des roseaux, regard brillant des feuilles.

 

Et voilée par combien de voiles charmants, toujours nouveaux

L’as-tu vue, déguisée par quelles ruses amoureuses,

Doucement, doucement, la face de ton seul Aimé

Président aux ineffables réunions

De vie en vie sous les étoiles oubliées !

C’est pourquoi le ciel infini renvoie aujourd’hui par moments avec une

     douloureuse plénitude

La très sublime mélodie :

Eternelle joie de l’union, éternel chagrin de la désunion !

 

C’est pourquoi tu comprends aujourd’hui : toutes les choses que tu as vues

Sont profondément entourées

Par toutes les choses que tu n’as pas vues !

Ainsi, en ce vent du Sud,

Sous les parfums de la forêt pleine de Printemps

S’éveille un désir qui veut toujours se dire :

Regards œil à œil, murmures

Oreille à oreille

Des millions de vies qui sont révolues.

 

XLI

Ce que j’ai fait l’effort d’exprimer, et n’ai pas encore exprimé,

Voici :

J’ai peint le monde de l’éternité

Sur l’humble toile des moments,

Je l’ai vu et médité de mille manières,

Une éternelle reconnaissance de l’inconnu est tombée en moi

Et m’a naturellement comblé,

Mais je n’ai pas encor trouvé la langue naturelle

Pour exprimer.

 

Le chant des prairies abandonnées

Erre autour de l’arbre ombreux solitaire

Sur la rive penchée vers le fleuve, un cultivateur est à l’ouvrage,

Les cygnes volent

Vers la plage en sable nu du rivage opposé.

Le ruisseau pauvre et fatigué

Semble courir et ne pas courir,

Il s’arrête comme les yeux mal éveillés se ferment,

A chaque instant il va mourir ;

Et le sentier aux nombreux tours

Marqué depuis des millions d’années par les traces de pieds

Marche comme un vieil ami le long du champ plein de fruit,

Et la rivière est en douce intimité avec les chaumières.

 

Ce village et cette prairie désertée,

Cette berge avec son bac,

La ligne bleue de la rivière, et dans le giron des sables

Près de l’eau, le chœur bavard des poules d’eau,

Chacune de ces images, Poète, tu les as vues

Si souvent dans l’incandescence du printemps !

Ah les fixer tout en marchant sur le chemin,

Ecouter les chants presque inarticulés,

Epier l’enlacement soudain silencieux

De la rivière, par l’ombre du flottant nuage,

Tout cela grise ma vie par un profond tourment-de-joie

Pour qui je lutte toujours espérant toujours l’exprimer !

 

XLII

Ne t’ai-je pas insulté, une fois et bien des fois ?

Tu vins au matin

Chantant tes chansons,

Par ma fenêtre je jetai des pierres, car tu troublais mon sommeil !

L’instant d’après, tu étais perdu dans la foule.

A midi tu vins à ma porte,

Un pauvre mendiant tombant presque de faim ;

Moi je pensai : ennui d’être troublé dans mon travail !

Et je te chassai.

 

Le soir tu revins en ange de la mort

Porteur de torche vague et fantastique,

Pareil au cauchemar ;

Je t’appelai brigand, méchant, ennemi,

Et je barricadai les portes de ma maison.

Tu t’éloignas

Et derrière toi tremblèrent les ténèbres.

O ami inconnu

Etais-ce pour cela que tu venais à moi ?

Mais moi je bloquai ton chemin,

Moi je te chassai et te blessai,

Moi je t’empruntai de l’argent bien des fois

Sans avoir jamais l’intention de te le rendre !

Moi je fermai ma porte contre toi.

 

Puis dans la profondeur de la nuit, couché dans la poussière accablé, seul

     parmi l’obscur

Toutes les lumières éteintes, je sentirai soudainement que je suis terriblement

     seul

Sans Lui que j’ai chassé !

En cette longue vie

J’ai lutté avec passion, attente,

Pour garder près de moi quelques êtres chers, et leurs visages ont fondu dans

     les ténèbres,

Et Lui, que je n’avais aucun souci de regarder,

Toujours distrait, Lui que je ne reconnaissais jamais,

Lui dont je n’essayais pas de comprendre le langage,

Il s’est fait évident à mes yeux sans sommeil, son visage apparut contre et

     contre la nuit

Au milieu du parfum de jasmin er parmi les étoiles muettes !

A chacune des rebuffades que j’opposais à son cœur, répondait dans

     l’obscurité

Chacun des appels en retour qu’il fait à mon cœur endurci,

 

XLIII

O insensé ! toujours traversé de tourment !

Cette lourde comédie de joies et peines, veux-tu qu’elle emplisse toujours ton

     esprit, ou l’accable sous une dalle de pierre ?

Es-tu placé sur le chemin du va-et-vient éternel pour être toujours harcelé par

     un conducteur capricieux ?

Ne lâchera-t-il pas la bride, au moins un petit instant, à la fin des âges ?

 

Tu vins dans le sein de ta mère, un enfant ; ces jours sont passés.

La jeunesse arriva, son terrible mouvement de lacet du rire aux larmes, et

     ces jours sont aussi passés.

Tu allais allumer les lampes pour la fête nocturne : quel est le programme

     aujourd’hui ?

Et quelle musique inventeras-tu dans l’avenir quand ce programme sera

     terminé ?

 

Tous ceux qui marchent sans arrêt, aucune charge n’est fixée !

Où serait leur bagage, où serait leur maison ?

Le corps en mouvement n’est rien que l’ombre du bateau qui traverse, l’esprit

          le pousse comme fait le vent,

Et le Sans-Forme est toujours errant, créant les formes à pas fantastiques !

 

O Voyageur, entonne le chant de la marche – avec accompagnement du

     monocorde !

Perds ta vie dans une joie pure, aucune limite, aucune fin !

Le long de la voie s’éveillent les fleurs de sourire et de pleurs,

Et n’es-tu pas le vent du Sud à travers le vivant printemps, libre des liens de

     toute maison ?

Allons, que le jeu de la forme pour cette vie soit terminé !

Le soir est là, le jour achevé. Changeons de robe.

Quittant la scène et regardant derrière, je verserai quelques larmes.

Mais devant moi s’étend aussi la région d’amour et de larmes.

Toujours nouvelle à explorer !

 

Le regard du Bien-Aimé, sur la terre de l’inconnu, attend toujours très tendre,

Là-bas la vague de la vie se meut avec un rythme égal, un amour égal,

Là-bas aussi, venant de la région inexplorée,

La flûte de lumière jouera les mêmes airs, et les mêmes fleurs que je connais

     et ne connais pas s’ouvriront

Souriant à quels nouveaux visages ?

 

Mais ici, par certains matins couverts de rosée j’ai ouvert mon cœur,

J’ai sur ma lyre aimée improvisée des chants !

O lyre préférée, et vieille, je dois te laisser derrière, je le sais,

Mais n’emporterai-je pas toutes les mélodies plein de mon cœur ?

 

Et mes chants je les chanterai, sur la rive du Jour nouveau, en Sa présence.

Mais Sa présence n’est-elle pas déjà ma compagne éternelle emplissant tout

     mon univers ?

En automne, sous les berceaux odorants du ïuli, elle vole en tirant son châle

     de parfum :

Au printemps, elle apporte, pour couronner ma tête, sa guirlande de bienvenue.

 

Elle apparaît au tournant du chemin, juste pour un instant ;

Elle est assise à la douce lumière du soir, dans les prairies tristes,

Elle vient, passe et légèrement en un murmure pathétique, elle souffle

Un vent chargé de peines – à travers la forêt de mon cœur.

Dans le flux et le reflux de ma vie, Elle trouve son aller, son revenir.

Dans les demi-pleurs, les demi-sourires nous nous retrouvons.

Jamais, jamais, je ne pourrai fixer ma demeure avec elle !

Mon amour ne pourra jamais que la courtiser sur la route !

Mais aussi le filet d’amour, par le fil et son retour, entre nous sera tissé.

 

XLIV

Ma jeunesse ! es-tu l’oiseau pour toujours satisfait de la cage douce,

Ou celui qui peut s’envoler au sommet des branches épineuses, agitant sa

     queue brillante ?

Tu es le voyageur sur l’océan sans route, tes ailes sont sans repos et sans

     fatigue,

Ton vol ne connaît point d’arrêt quand il cherche le nid inconnu,

Et ton cri pour ton droit est aussi audacieux que le déchirement du tonnerre

     au coeur de l’orage.

 

O ma jeunesse ! ne serais-tu qu’un mendiant, implorant le petit espace pour sa

     vie ?

Ou n’es-tu pas l’éternel chasseur dans la forêt noire dense épineuse de la mort ?

La mort est ton échanson : elle verse à tes lèvres l’ambroisie ;

Ton Bien-Aimé qui tout en jouant semble irrité contre toi.

T’attend, avec le noir voile de la mort couvrant sa face ;

Soulève un peu le voile et contemple son charmant visage !

O jeunesse ! Quelle mélodie veux-tu jouer ?

Tes paroles seront-elles prisonnières dans les feuilles sèches du manuscrit ?

Tes paroles capables de s’élancer sur la harpe des vents du Sud

Pour révéler son être profond à la forêt,

Tes paroles soulevant dans l’orage l’orchestration d’orage et de déluge

Faisant rouler les tambours de triomphe à travers les vagues surgies de

     l’océan ?

 

O ma jeunesse ! es-tu enfermée dans la limite de ton tracé ?

Mais non, déchire le réseau d’illusion de l’âge !

Que ta flamme brillante et pareille au sabre

Perce le cœur de l’âge ! Epanouis la fleur de l’immortalité

Toujours nouvellement sous de neuves lumières ! Passe de monde en monde !

 

Ma jeunesse ! Vas-tu rester accablée près de la poussière ?

Hésitant, chancelant toujours sous les guenilles du remords ?

Non ! considère le matin, il porte la couronne d’or, il la met sur ton front à

     l’aube :

Le feu qui monte toujours, c’est bien ton symbole, ô Poète !

Et le soleil découvre son propre visage en regardant tes yeux divins : ô ma

     jeunesse !

 

XLV

La nuit lasse, la nuit déchue de l’ancienne année

Elle est derrière toi, Voyageur !

Le dur soleil portant le message de flamme est sur ta route,

Musique de Rudra Terrible !

Très loin, très loin

S’étire la mince et perçante mélodie prolongée de la route

Pareille au son du monocorde

Sous la main du derviche errant.

 

O Voyageur !

La poussière de la route chenue, ta vraie nourrice,

Laisse-la te prendre au tourbillon d’un aller éternellement !

Laisse-la te délivrer des enchaînements de l’Existence

A travers la limite, et jusqu’à l’Au-delà !

La conque pieuse du foyer n’est pas pour toi,

Ni la lampe apaisée du soir ;

Et non plus les yeux pleins de larmes du Bien-Aimé,

De route en route, l’entends-tu qui te suit, la bénédiction de l’ouragan

Avec l’écroulement de la tonnante nuit,

Avec le salut des épines sur les chemins,

Et les capuchons cachés des serpents traîtres ?

Là-bas la calomnie claironnera la victoire,

La voilà, la bénédiction de Rudra Terrible.

 

Un complet abandon te donnera les biens qui n’ont pas de prix,

L’héritage d’immortalité, - ne l’as-tu pas demandé ?

Mais ce n’est certes pas bonheur, repos, bien-être et non plus tranquillité ;

Car la mort te pousse derrière,

Une porte après l’autre porte sera fermée contre ta face,

Oui telle est la bénédiction de l’année nouvelle,

Oui tel est l’amour de Rudra le Terrible !

Oh ne crains pas, ne t’affaiblis pas, voyageur !

Une infortune sans abri,

Une infortune sans but,

C’est là ton ange gardien.

 

Ainsi la nuit lasse, la nuit déchue de l’ancienne année

Elle est finie, ô voyageur !

L’archi-cruel est venu.

Que tes défenses s’écroulent,

Tes vases d’illusions s’écrasent !

Que Lui fait si nous ne Le comprenons pas ?

Et si nous ne reconnaissons pas Son visage ?

Mais prends-lui la main ;

Son feu, son message,

Qu’il retentisse en éclair à travers ton palpitant cœur !

O voyageur ! la nuit est finie, - qu’elle soit finie,

Cette vieille nuit aux cheveux blanchis.

 

Traduit du bengali par Kalidas Nag et Pierre Jean Jouve

Librairie Delamain, Boutelleau et Cie, 1923

Du même auteur :

« Le même fleuve de vie… » (24/11/2014) 

« Frère, nul n’est éternel … » (23/04/2018)

« Malgré le soir qui s’avance … » (23/04/2017)

« Poète, le soir approche ... » (23/04/2019)

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Cygne (VII – XII) (06/10/2020)

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