0[1]

 

L’anneau des frontières

 

I

Encore en moi maints gestes terminent cette course

où nés avant de naître ils naissent de n’être pas

Ils poursuivent entre mes bras leur destin de silex

commun aux brumes des îles et aux départs des femmes

 

Je ne suis sûr de rien ni même du doute

En bien des terres lointaines j’ai mes servants pieux

récoltant cette épice d’être plus qu’on ne peut

(le frottement de maints exils exhale ce nom que nul ne m’a donné)

 

Jamais vos paroles ne viennent de vous

Jamais je ne sais quand partir ou me taire ou m’extraire

de ce geste qui en moi se poursuit, promesse de parfums

à la croisée des manques et des entre-deux

 

Saurai-je un jour cesser de migrer porter le message

du silence pour le silence ?

Ce nom mon nom quand l’entendrez-vous ?

Pour que la trace s’efface et que s’achève enfin

cette époque de l’être loin du sommeil des femmes

et de la reconnaissance aveuglante des lettres

 

II

Vers toi vogue ce qui s’émigre vers moi

la sereine traîne de l’amande qui s’écarte

le lent affolement perlant des fougères

lent et plus douloureux que la lampe que tu vas éteindre

lent et plus doux que l’heure qui vient encore

 

Sur toi tremble ce qui se défait sur moi

la céruse du ciel cerise qui se défroisse à ton aine

vers cette glaise des choses que tu attends encore

ta main s’est posée contre l’écume des ombres

sens-tu la trame des frelons sous les trilles des frelons ?

 

En toi s’embrase ce qui se déchire en moi

cet étonnement de se reconnaître et de naître encore

Oublions-nous mon épousée lorsqu’en toi je prolonge 

les prophètes du vent saignant des jasmins

ton regard est plus terrible que le dernier mot qui est tu

 

Par toi s’interroge ce qui se traverse par moi

sur mes lèvres brûlent encore ton sel et ton profil ouvert

plus loin que nos paumes et nos plaies se dénoue le baiser

du plus loin des baisers celui qui dans la gloire d’attendre

vide chacun l’un de l’autre comme l’éclair d’un instant

 

III

Êtes-vous d’une autre patience

que celle du sel à ces lèvres

du sel qui sèche tel une syllabe

contre une nasse ou un mensonge

pêcheurs sous un pluvier figé

ratissant la mer comme on ratisse l’âme ?

 

Et toujours ce que vous trouvez

reste un mystère à ceux qui s’assoient

sur la grève croûtée de coques

espérant qu’un secret reviendra

sous le jusant et qu’à la laisse

encore affleurera leur enfance

qui toujours les tire et retire ce qu’ils sont

 

C’est un vaste cimetière

que ce regard qui vous embrasse

qui convie aux noces de vos souvenirs

et de cette craie des écumes

n’ourlant jamais du temps les mêmes plages

 

Si à l’horizon vos voiles

sont blanches c’est qu’elles n’existent

qu’en ce désir qui vous fait l’âge

 

IV

Et c’est sous d’autres vents que s’avanceront

ceux-là soulevant les pierres comme on soulève

un rêve où les cheveux aux algues se mêlent

aux vagues les voix et les aisselles au sel

Le sable se plisse comme au regard le temps

 

Ceux-là qui passent devant ne vous voient plus

dans la peur d’un pas d’effacer votre pas

Chaque nacre ramassée est une trace

que l’on lave dans l’âme des en allés

 

Vous vous mettez à croire ici que la vie

est une marée le jusant vous dévoilant

porte en lui déjà le lit que l’on défait

les lèvres que l’on baise le ballet des langues

Longtemps vos mains se mettent à trembler

dans l’ornière du chemin qu’elles retrouveront

 

Vous vous mettez à croire que personne

ne part que ceux-là qui s’éloignent toujours

sont un leurre semblables aux trains dans la nuit

ainsi que celui qui grave au cœur un nom

oublie qu’on l’avait déjà en lui tracé

bien avant qu’une seule lettre en soit lue

bien avant que se lèvent ces autres vents

sous lesquels s’avancent ceux-là qui soulèvent

leur âme comme on soulève un drap

 

Reconnaissez-vous le disparu ? Mordez

en sa mémoire retrouvez vos rendez-vous

tissés dans le silence Courez le long

des grèves criez échouez-vous contre

son absence et ce sera sous d’autres vents

sur d’autres lèvres que vous rêverez !

 

V

Où se trouve la terre où mon pas sera juste ?

Là où s’ouvre et souffre l’alliance des pères

sous la masse des cuisses la mousse du soupir

aux soirs si près d’eux qu’ils en mordaient les berges ?

 

J’ai offert aux nuages l’anneau des frontières

mes phrases fermées par l’empan des prières

 

Où se trouve le corps dont ma sueur est la crue ?

Où migre et gémit le sel des fenaisons

sous le péché des pages la pliure des robes

sous ces semblants si suaves qu’on y lavait l’âme

 

J’ai promis aux herbes la couronne des haleines

mes bras décloués par la rose des sommeils

 

VI      

Sur la grève des jours qui changent

je déposerai mes habits abîmés les anciennes cartes

les chevelures perdues

et les cadres dorés où dorment ceux qui restent

 

Je les déposerai là car l’âme vers l’âme encore se déroule 

   

Sur la grève des jours qui viennent

j’étalerai mes visions  la nacre et l’histoire hésitante

des arbres nouveaux

l’émergence des choses au retrait de la mer

et les certitudes cendrées des oiseaux   

 

Je les étalerai là car le sang dans le sang encore s’écoule                                                                           

 

Sur la grève des jours qui m’appellent

j’inscrirai le nom de mon fils le chant de mes filles    

et ce lit toujours plus lourd toujours plus large

toujours plus libre que tu écartes

ô mon aimée d’entre les eaux bleutées de notre empan      

 

Je les inscrirai là car le temps encore me tend sa main         

 

Sur la grève des jours qui me créent

j’offrirai la chaude paille de ma voix

là où s’allongeront l’antique récit des hommes vagues

la charnière des pourpres marées la courbure de la vigie

et l’approbation du sourcier

 

Je les offrirai là car le feu qui parle encore me tient

et me détient

 

Sur la grève des jours qui m’attendent

je révèlerai l’ambre rond de ce qui passe croit-on

l’ancre qui retient chaque mot de chaque saison

dans les schistes de l’invisible

la lampe d’argile des possibles

et la hampe où l’ombre des grands vents est de rigueur

 

Je les révèlerai là car je suis fait de ce tissu qui encore et encore se tend

 

VII

J’ai posé mes paumes au sol comme sur des seins

comme des paupières La pierre a bien repris

la place de l’os la pluie celle de mon sang

 

Comme un drap qu’à son épaule on a tiré

quand sur la nuit se fait la marée le pli

de l’océan me sala mieux que mes larmes

 

La grève me fut la rive de mon rêve

et son sable devint le grain de ma peau

 

Ici j’aimerais qu’on m’appelât de loin

ainsi que ces disparus de pleine mer

Le vent démaillera l’épaisse cape

de mon nom ce sera au bec bienveillant

des goélands que l’oubli se cueillera

 

VIII

Est-on jamais chez soi ? Etonné d’être

né là où la demeure affleurait encore

à d’anciens parcours à une ombre

qui s’ajuste au geste du moment ?

 

Est-il des lieux dallés d’une autre enfance

enfouie ou pavée en d’autres mémoires

égrenée sous d’autres doigts tremblants

dans la senteur des herbes coupées de frais

vers les sentiers du soir quand quelque chose

s’en revient quand quatre femmes plus lourdes

que des pluies murmurent leurs promesses

trahies et que le vent le vent plus mauve

qu’aucune colère acquiesce à leurs frissons

et se lisse à leurs lèvres qui taisent tant

et le vent aiguise ses baisers

sur nos joues rougies de la course lancée

aux vagues qui ne savent que reculer

 

Pourquoi vous ai-je oubliées lampes posées

sur le rebord de ces bras tendus

posées dans la flétrissure de chaque rose ?

 

Pourquoi m’avez-vous éloigné de l’accord

du temps et de l’instant lorsque la terre

au plus bas de ses songes blessés

au plus grave des remords mordorés

se voit rejointe par des rires d’enfants ?

 

Ô lieux où l’on dresse enfin la misaine

de cette misère d’être ô déserts

des justifications charroi des réponses

à tout politesses des hauts nuages

quand réconcilierez-vous les chauds soupirs

de l’attente avec la meule lumineuse

du pain noir des jours et du pain blanc des nuits ?

 

IX

ô le silence à la droite du soleil

salant ses lances de salpêtre

scellant semailles et maillages

de serments dissimulés et simulés

sous l’arc aux âcres mousses grêlées

de syllabes gelées à l’aile des frelons

 

silice grasse de nos gestes

qui se sont suspendus à l’enlacement

de ces voix sèches et des voix brisées

traçant dans l’aire de nos mensonges

le blason brûlant des sources enterrées

 

(Tu te tais tu te terres tu t’enterres

Tu parles tant et rien n’est dit car tes mots

sont ceux qui traînent au fond des nasses)

 

ici ruisselle seul le sang t’emmenant

au centre du fleuve où la parole

est de cendre avant même d’avoir

brûlé avant que ses sèves aient englué

rendez-vous confidences et baisers

 

ici la pluie lisse ses plis comme des plumes

et dans le drap de ce qui s’adosse

au dit l’essence des sommeils partagés

coule son huile lascive et salée

à la jointure des aurores

se dépliant comme au printemps les femmes

 

(Tu t’entoures tu te tais tu te terres

Tu t’étales tant et rien n’a été vu

que ce que le monde attend de toi)

 

ô la pluie sans âge en marge des épaules

menant nos désirs tel un troupeau

aux alpages des pages tournées

nous lavant l’âme de sauges et de songes

mêlant aux marées le pas de l’homme

 

il te faudra perdre ce qui te tenait

baigner ton corps à l’aine lasse

des automnes et troquer le feu qui détruit

pour cette eau qui te porte et t’emporte

cette eau dont le temps se fait cette eau

sans source où jamais tu n’auras de reflet

 

(Tu t’atterres tu t’entoures tu te tais

Tu te tournes et rien d’ici-bas ne mourra

puisque c’est au bord que nous dormons)

 

X

Ne t’accoutume ni aux marées ni aux rémiges

aux pages sans nuages ni aux branches brisées

aux soirées sous le merisier ni à la brûlure d’un regard

à l’encens des cendres ni à la paume des pensées

 

Ne t’accoutume pas à la tendresse des paupières

aux grèves désertes et aux vents enivrants

au souvenir des herbes couchées aux légendes familiales

à la cime des arbres où ton esprit peut osciller

 

Ne t’accoutume pas aux mots de l’amour

aux silences de ceux que tu aimes

à ce qu’ils attendent de toi et d’eux-mêmes

au sable que personne ne retient

 

Ne t’accoutume pas aux clameurs de ce qui meurt

à tes ailes cachées au sommeil

à ce terrible sommeil qui t’allaite et t’alite au bord de tes lenteurs

aux soleils couchants aux plaintes des disparus

 

Ne t’accoutume pas à l’effacement des choses

au désir qui t’ouvre et te clôt tel un livre

au claquement de bec du jour qui se lève

au vide où ton vide se renverse

 

Sois la pierre et l’étincelle dans le même instant

 

XI

comment faire sienne la patience des vagues ?

le savoir ancien de chacun des reflux

les souvenirs polis qu’elles ramènent

comme à mes lèvres le salé de la nuit ?

 

Tu peux bien rêver aux morts tenir leur main

qui se retire (que reste-t-il au rocher ?)

il n’est pas d’autre lieu ici que celui

qui garde l’empan d’un baiser à ta bouche

 

encore plus là que la pierre les coques

collent l’instant au regard derrière soi

 

aux reins des marées il y a d’autres marées

leurs paroles illusoires sont les jours qui passent

là-bas une voile blanche à la lame

infime encoche au lointain territoire

c’est ce que tu crois et qui croît dans le creux

de ton errante et rapace impatience

....................................................................

 

L’Epaule d’Orphée suivi de L’anneau sans frontières

L’Eveilleur, 22190 Plérin

Du même auteur :

Laudes du bois (20/04/2019)

L’Epaule d’Orphée (21/04/2020)

Laudes du feu (21/04/2021)