Andre-Velter-Collioure-septembre-2011©Sophie-Nauleau-1[1]André Velter en 2011

 

çà cavale (II)

 

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          (ça cavale)

 

tout est parti d’un coup de chaleur

du côté de la Calabre

quand j’ai su que j’avais le cœur

de vivre à cru comme on se cabre

 

Le soleil avait bu l’horizon

je suis né de cette ivresse

où il n’est jamais de saison

pour le spleen ou la détresse

 

Si j’ai le sang d’un espagnol

je sens mon regard d’Arabie

mener ma cavale mongole

par les chemins d’Abyssinie

 

il me faut du feu sur les lèvres

de l’ouragan dans les cheveux

jeter mes gants près de la grève

et de l’infini dans les yeux

 

que çà crève que çà déboule

dans le galop de l’insomnie

que çà rêve que çà défoule

dans ce foutoir à l’agonie

 

cavalier au bord du vide

cavalier au bord du vide

cavale cavale ça cavale

 

le matin te mange dans la main

dès que tu as poussé les portes

on dirait que tu as faim

de ce qu’un étranger t’apporte

 

après le placard aux voleurs

tu as la tête près des étoiles

tu traînes un ange tout en sueur

quand ton ombre met les voiles

 

dans cette cavale à qui perd gagne

y a pas de mur si tu t’emballes

dans ce rodéo la castagne

largue ta vie à fond de cale

 

il te faut du sel sur les lèvres

un braquage dans les neurones

jeter ton tempo dans la fièvre

semer du sable au téléphone

 

que ça crève que ça déboule

dans le galop de l’insomnie

que ça rêve que ça défoule

dans ce foutoir à l’agonie

 

cavalier au bord du vide

cavaler au bord du vide

cavale cavale ça cavale

 

si j’ai le sang d’un espagnol

je sens mon regard d’Arabie

mener ma cavale mongole

par les chemins d’Abyssinie

 

si j’ai les poings d’un amnésique

je me souviens du corridor

et du guetteur qui panique

dès qu’il m’aperçoit dehors

 

que ça crève que ça déboule

dans le galop de l’insomnie

que ça rêve que ça défoule

dans ce foutoir à l’agonie

 

cavalier au bord du vide

cavalier au bord du vide

 

que ca flambe que ça détale

dans le galop de l’insomnie

que ça tangue que ça dévale

dans ce foutoir à l’agonie

 

cavalier au bord du vide

cavalier au bord du vide

cavale cavale ça cavale

 

 

 

 

Le bruit court que le monde n’aurait plus qu’une loi,

une seule saveur, un seul enjeu, une seule horreur,

et nulle sortie hors du trictrac des marchands.

Le bruit court que la loi universelle

a établi un troc en forme de massacre,

que les capitaux flottants s’abreuvent de naufrages,

que le plastique vaut plus que bois ou cuivre,

le nylon plus que coton,

le béton plus que paille et terre sèche,

que tout peut être acheté, mutilé, avili,

et qu’il faut payer les faussaires

avec un vrai courage et de la vraie misère.

 

Où s’est déchirée la trame de notre mémoire ?

Le flash qui nous éblouit ne concède plus rien,

comme s’il n’y avait jamais eu de chemin de halage,

d’herbe coupée, de sous-bois odorant,

jamais de forgerons, de dinandiers, de bûcherons,

jamais de serpe, de gradine, de trusquin.

Comme si notre main devait être vide,

comme si les saisons de neige,

de semailles, de moissons, de cueillettes

étaient un seul éclair noir au fond d’un trou.

 

Le bail de ce monde est truqué.

Une douce tyrannie sourit

de toutes ses dents de lait en poudre

avec aux confins de l’oubli

cette clameur condamnée,

ce crissement du sang

quand la roulette dérape sur la gencive.

 

Sans liens on vous attache,

sans torture vous vous mettez à table.

Quel ogre invisible hébergez-vous ?

Un soir vous avez crié :

« j’aime ce que je hais »,

c’était rêver d’un rapace trop infâme

déjà couvert d’oripeaux,

converti en oriflamme.

 

Depuis que l’azur me rogne les ailes,

je m’intéresse à vos breloques, à vos statues,

symboles gravés à contre-emploi

Bombez le torse mes fiers à bras

des fois qu’on vous épingle

Contez vos exploits de civilisés à la mie de pain,

vos conquêtes de garçons de bain !

Dans le genre épique

on dirait que ça barde...

 

Notre héros était borgne,

à demi-sourd

et boitait bas.

Sa femme n’avait plus qu’un tétin.

Son fils souffrait d’une lèpre tenace.

Quand à ses filles la vérole savait

où elles tenaient boutiques.

 

Notre héros était du clan des autoproclamés,

des purs, des intraitables, des vertueux,

de ceux qui s’étripent pour un poil de barbe,

un cheveu de pucelle, une cheville à l’air libre.

On l’appelait le Visionnaire

lui qui voyait trouble avec son oeil de verre.

 

On l’appelait la Grande Ecoute

lui qui percevait les trompettes de l’Apocalypse

comme des soupirs de chats.

On l’appelait l’Arpenteur des Univers

lui qui ne prenait plus la pente depuis des lustres

ni pour monter ni pour descendre.

 

Notre héros était omnipotent et impotent.

S’il avait de vilains restes

c’est qu’il avait levé jadis tant de promesses,

exténuant ses nourrices,

volant aux chiens les bons morceaux,

cravachant les infirmes,

violant les veuves et louant Dieu.

Il était en son bel âge

joliment fourbe, drôlement sanguinaire.

On accourait de partout l’admirer

dans les tournois truqués, les combats déloyaux.

Un fer à cheval au bout des gants

il assommait sans problème

bien avant la limite,

d’un coup d’éperon coupait les tendons,

d’un revers de manche plombée déboîtait les molaires,

il avait le genou félon,

le poignard à double lame et le poison fertile.

Ses exploits étaient autant d’indignités,

ça contaminait les chants de corps de garde

avec refrain à boire et à tuer

qui le célébraient tel qu’en lui-même :

dans la mêlée le plus vicieux

dans l’horreur le plus à l’aise

dans les palabres le plus furieux

dans la déroute le plus bravache.

 

Notre héros avait été un jeune parjure

avant de devenir un vieux monstre

régnant sur des vieillards frileux,

des rentiers, des matons, des aumôniers militaires,

de petits blancs, des poitrinaires,

toute la clientèle des grabataires de l’âme.

Paradant au milieu de ses phalanges,

nabot entouré de molosses,

il poussait de faibles cris

aussitôt amplifiés par les aboyeurs de service,

il esquissait de maigres gestes

aussitôt décuplés sur des écrans géants.

 

Notre héros était une outre bien pleine

de charognes et d’emplâtres,

de mépris et de haines.

Il avait la pestilence de l’emploi.

Il avait la main lourde.

Il semblai l’émissaire d’une boue contagieuse,

méprisable, immortelle... »

 

Voilà ce qui rôde des origines à vos jours,

des fantômes assoupis, des aigles de basse-cour,

des épopées pourries qui passent dans le sang

comme s’il n’y avait jamais eu autre saison

qu’une guerre de cent ans.

 

Frères inhumains qui près de nous vivez,

n’ayez la couenne à ce point endurcie,

l’œil si hautain et le cœur sans merci

que d’un bourreau faites vos destinées,

que d’une honte on ne vous voie ravis,

Frères inhumains qui près de nous vivez.

 

 

Solitude. Haute solitude qui me mène

comme si je n’avais à rendre grâce qu’aux récits des morts.

J’entends l’anonyme dans l’assemblée des étoiles,

j’entends cette bouche de mirage et de menthe,

j’entends l’écho de celui qui ne s’est jamais égaré.

Quelle parole est la nôtre et qui est à l’écoute ?

Quelle parole est la mienne et qui est près de moi ?

Solitude. Haute solitude qui me mène

comme si je n’avais à subir les carnages de ce temps.

 

Il vient des nostalgies plus assassines que la faim,

des plaintes plus voraces que les vautours, les corbeaux.

Où creuser ce chemin entre le cœur et les os,

crevasse apparemment stérile, insensible,

ultime ligne de défense des hommes sans refuge

qui portent en eux leurs abîmes, leurs tombeaux ?

 

Ne pas faiblir pourtant, ne pas gager son agonie,

ne pas baisser les yeux quand l’hélicoptère

éclipse le soleil et tourmente les sables,

quand les soldats dans la poussière du ciel envahi

mitraillent les troupeaux, dispersent les chamelles,

jettent des flammes de soufre sur les puits et les camps.

Nous allons survivre dans les rides de nos dunes,

venger notre royaume vide, notre souffle, nos haillons.

Aucun allié ne se présentera ,

aucune nation n’élèvera la voix

pour quelques trafiquants de khôl, de sel ou d’ambre

interminablement contraints à d’infimes échanges.

Cette guerre n’aura ni terme ni trêve.

Les sédentaires cherchent en vain les portes du désert.

 

 

 

Le gant à relever empeste de Prague à Pékin,

ce qui ne défausse pas l’autre ennemi

d’une seule torture, d’une seule ignominie

pour peu qu’on ose à la fois

le défier et se défier.

Il se joue en chacun, à chaque instant,

dans l’égarement, l’aveuglement, l’exaspération,

à coup de foudre ou la merveille,

une partie sans retour.

Rien ne dispense de tenter l’impossible,

diable-rouge, déesse-neige,

de donner voix aux sursauts, aux sursis,

à cette longue déchirure de l’écorce humaine,

à ce cri surpeuplé, sans réponse.

 

Avec quoi faire corps ?

De quoi s’affranchir ?

De quel limon, de quelle rive ?

C’est un pari d’ange perdu

qui voudrait s’incarner dans son envol,

s’évader de toute ombre sur terre

mais avec des pierres en poche, des offrandes

et des mots d’amour en sautoir.

 

 

 

                    (Georgina Smolen) 

 

                     la nuit au visage

                     comme un retour de flamme  

                     une fille une femme                                                                  

 

                     on ne sait d’où ça vient               

                     ce sursaut singulier               

                     qui fait tout dérailler               

                     pour un coup d’œil en coin               

 

                     les poètes se régalent              

                     de ce profond mystère               

                     mettent la vie au vestiaire              

                     et désertent le bal

 

quand Georgina Smolen s’est levée pour chanter

j’avais au bout des doigts comme des fourmis folles

et sur le bas des reins ce roulis qui affole

le cœur le sang les rêves et me fait déjanter

 

                     et me fait déjanter

                     la nuit au visage

                     comme un retour de flamme

                     une fille une femme

 

                     à ruer dans le vide

                     j’ai perdu quelques rimes

                     comme si j’avais en main

                     la queue d’une comète

 

                     les poètes se régalent

                     de ce profond mystère

                     mettent la vie au vestiaire

                    et désertent le bal

 

quand Georgina Smolen s’est levée pour chanter

j’avais au bout des doigts comme des fourmis folles

et sur le bas des reins ce roulis qui affole

le cœur le sang les rêves et me fait déjanter

.........................................................................................

 

quand Georgina Smolen dans la salle de concert

a donné du plein chant à son corsage ouvert

j’ai senti que passait sur mes yeux à l’envers

le portrait dénudé que la belle m’a offert

 

                    

                     que la belle m’a offert

                     la nuit au visage

                     comme un retour de flamme

                     une fille une flamme

 

 

 

Béatrice, Guenièvre, Desdémone, la Reine Christine,

mais aussi Nishapour, Lhassa, Karakoram,

mais aussi Sanaa, Ecbatane, le Nil bleu,

toutes femmes, tous noms, tous lieux

qui bourdonnent en mémoire

et sont le miel amer d’un amour ajourné,

d’une ballade trop phtisique,

d’un baroud si insensé, si pur

qu’il n’appartiendrait qu’aux seuls dépossédés

ou aux plus égarés sur terre des citoyens du ciel.

 

Pour les bannis du grand exil,

il n’est nul refuge azuré,

pas de blason ni de nécropole fleurie,

à peine un chemin de nuages...

D’avance ils sont descendus en marche,

d’avance ils ont couvé leur perte,

d’avance ils se sont détournés

de tant de ventres féconds.  

 

 

 

                              (père de personne) 

 

                     de père en fils on tient boutique

                     la meute s’engouffre dans le ravin  

                     on se piétine on se nique  

                     on crie son nom avec entrain               

                                                            

                     et ça déborde des berceaux                

                     et ça s’entasse sur les rives               

                     il est né le divin fléau               

                     des continents à la dérive  

 

                     on dirait que ce nouveau sport                

                     qui est vieux comme le monde

                     ne garantit contre le sort               

                     qu’en programmant des hécatombes                             

 

                     tout seul enfin             

                                              lever le camp               

                     mourir demain  

                                              s’il en est temps               

                                              s’il en est temps 

                                              s’il en est encore temps             

             

                     Je ne suis pas de ce haras

                     stakhanoviste de l’espèce  

                     rien que de l’amour et basta  

                     pas d’héritier dans l’éprouvette            

                                                              

                     du côté de la part maudite

                     je me dépense allègrement  

                     si je ne touche à l’eau bénite  

                     j’ai donné du foutre au néant               

                                                            

                     famille de rien on déménage               

                     amant du feu grain de folie               

                     cousin du vent frère de l’oubli               

                     père de personne père de personne               

 

                     tout seul enfin             

                                              lever le camp               

                     mourir demain  

                                              s’il en est temps               

                                              s’il en est temps 

                                              s’il en est encore temps             

 

                     je suis de la race étourdie

                     qui rabote son pedigree  

                     n’attend qu’un bon de sortie  

                     pour s’effacer  de son plein gré             

                                                            

                     il est parfois dans nos pays               

                     des personnages qui détonnent        

                     cousin du vent frère de l’oubli               

                     père de personne père de personne               

 

                     tout seul enfin             

                                              lever le camp               

                     mourir demain  

                                              s’il en est temps               

                                              s’il en est temps 

                                              s’il en est encore temps   

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 Ouvrir le chant

Le Castor Astral, 93500, Pantin / Ecrits des Forges, Trois-Rivières (Québec), 1994

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