bernard-Noe_CC_88l-7fe2f409-fc88-4ab8-9740-ea9dccdeab12[1]

 

Extraits du corps

 

à Robert Maguire

 

1

 

.................................. les mots crèvent au ras de ma

peau. Le regard est fixe. Le buste est un assemblage

d’éléments mobiles et d’éléments immobiles. Les

gestes se poursuivent à l’intérieur de la poitrine,

comme les cercles sur l’eau. Et le cou se prolonge

loin dans le corps. C’est depuis l’estomac qu’a poussé

l’arbre qui empale ma gorge. Il monte jusque dans mes

narines. Un court-circuit coupe le courant des nerfs

dans ma nuque. Ma tête se penche vers un lac d’argent

lisse, qui tout à coup s’éparpille dans l’espace comme

un bac de mercure. On me trépane pendant que mes

jambes s’allongent, s’allongent, perçant des nuages.

D’un côté, il fait mal ; de l’autre, il fait nuit. Entre

les deux, une hélice tourne dans le ventre , et l’air reflue

vers ma bouche............ J’ai la gorge pleine de plumes.

Je crache des cellules................................................... 

 

 

 

La terre s’affaisse dans mon corps. Je suis la terre et

l’affaissement de la terre. L’œsophage est le centre

immobile de ce glissement. Il n’y a plus ni squelette

ni nerfs. Je vois sans voir. La souffrance gîte dans les

lézardes qui traversent ce lent éboulement, mais elle

ne fait pas mal

 

 

 

 

Le péritoine se crevasse. Je me peuple de trous d’air.

Chaque effort de l’œil crispe comiquement ma gorge.

Un autre émerge dans mon ventre sans être venu de

l’extérieur.

 

 

 

 

Neige molle. Tendre neige. Neige encore. Et la peau

floconne à travers la chair avec douce lenteur. Et la

chair floconne à travers les côtes.                              Et

plus loin, les vertèbres dressent dans le centre du corps

un besoin de verticalité.                                           Des

ancêtres passent. Certes, c’est le temps qui me fait

l’amour, et je le digère à l’infini.                         Où est

dehors ?                                                                     Où

est maintenant ?

 

 

 

 

L’os blanchit, et le visage s’affaisse sur le crâne troué.

Des nerfs vibrent sur des arêtes d’os. Paupières closes,

l’œil branle son regard tout au long de la moelle, tandis

que des élastiques cinglent le foie et l’estomac. Les

dents veulent lyncher la langue. Le cerveau veut démé-

nager, car il est las du pâté de cœur. Un boyau ahane

un tremblement. Quel orage terrible se prépare parmi

des organes extérieurs ? L’espace est noir. Les os suent

un regard qui les décharne. Les yeux cherchent leurs

orbites. Plus tard, la poitrine se rebâtit autour d’un

courant d’air. Rire encore, mais sans rire. Et le poids

des jambes agrippées à l’une l’autre, et le sang qui

remonte en re-faisant le corps.

 

 

 

 

Quelquefois, la chair du thorax s’évapore. Je voudrais

croire qu’elle a glissé dans le ventre, mais les mains

refusent d’aller voir. Ou plutôt, je passe mon temps à

chercher mes mains avec le sentiment d’une urgence

douloureuse, comme si quelqu’un allait profiter que

me voici à découvert. Plus tard, avec une lenteur horrible,

la plèvre sécrète une bouillie calcaire, qui va boucher

les interstices entre les côtes. La colonne vertébrale,

alors, se détache le long de l’édifice comme une

cheminée. Et c’est mon dos que je vois : masse

blanchâtre où se désagrègent des cristaux de salpêtre.

J’essaie d’en rire, mais rien ne vient de l’intérieur. La

coquille s’est vidée.

 

 

 

 

Il y a des perceptions à nerfs, à squelette et à chair.

J’avance de l’une à l’autre, comme à travers les bandes

d’un spectre. Il arrive aussi qu’une perception s’immo-

bilise tout au long du corps, à partir des yeux. Elle est

alors ce chemin de corpuscules que traversent mes os,

ma chair, que rayent mes nerfs. Plus souvent, elle est

comme une fibre tendue dans la fibre d’un nerf. Cela

se produit surtout dans la moelle épinière, où débute

d’ailleurs tout ce qui a trait au ventre. La part la plus

inaccessible de moi demeure la poitrine. La texture des

poumons, il y a même, entre l’aisselle droite et le foie,

un espace qui ressemble à un désert. C’est une sorte

de trou convexe par rapport au reste du corps. Quelque

chose comme le siège du froid installé à proximité de

la chaleur vive des organes.

 

 

 

 

Une mentonnière de douleur Paralysie partout. Le nez

bruisse. Lourdeur soudaine des testicules sous le sexe.

Remous. Circonvolutions. Vide. Vide. La voûte des

épaules éclaire l’érosion interne. Tout coule en moi

comme à travers le col d’un sablier. Aucun geste n’est

pensable : ils iraient se geler sur la peau ou multiplier

le sable de la chute. Vide. Vide. Loess de chair. Mais

les traces ? Où sont les traces ? Tout l’inconnu ne peut

pas baver continuellement en moi sans laisser une trace.

Et puisque tout le problème, maintenant, est de me baver

moi-même en moi jusqu’à condensation de la stalactite

interne autant suivre cette trace. De qui ? De quoi ?

Qu’est-ce que moi et l’autre et l’autre ? La peau, certes,

et les organes amarrés, les nerfs, les os. L’organisation.

Le poids du soleil retient la terre dont le poids retient La

bouche ne veut pas se retrousser jusqu’à l’anus. L’œil

ne veut pas se glisser dans le sexe, alors chacun tente

l’impossible  pour  jouir  indépendamment  et  ne  pas

regarder le vide.             A l’intérieur, la chute continue

 

 

 

 

Cette blancheur qui, parfois, fuse de ma moelle est une

arme  semblable  au  rire.  Elle  gèle  ce  qui  pourrait

m’attendrir. Pas de sentiment. Rien que les pulsations

rapides de la transparence où, par à-coups, saigne le

cœur. Le volume, débarrassé de muscles, est pur. Les

os s’alignent sur mes flancs comme des signaux de

silice. Les articulations ont été calées, colmatées. Je

suis droit. Là-haut, ma langue bat au vent.

 

 

 

 

Ma bouche est cette concavité paisible, environnée de

voies complexes. A volonté étanche, elle est en soi le

seul espace creux par lequel l’étranger peut venir

m’habiter et me traverser. Elle est la porte d’une par-

tie du corps. Le nez, par contre, ouvre et ferme un cycle

de chemins. Il me manquait d’avoir dissocié ce qui, en

moi, dépend de la bouche et ce qui dépend du nez.

J’avais oublié que tout, pourtant, avait commencé là :

par la perception dédoublée d’un courant d’air.

 

 

 

 

L’équilibre se rompt quelque part dans le trajet des

nerfs. Le désordre gagne si vite, que je ne peux déjà

plus savoir où il a commencé. Une bulle monte. Il y

a un court-circuit à la pointe du cœur, puis le vide se

gonfle – un vide où pend mon estomac douloureux. La

partie inférieure de mon estomac. L’autre est venue se

plaquer sous mes épaules. On dirait qu’une pyramide

blanche s’est renversée sur mon ventre pour l’empaler.

La gorge durcit. Elle s’énerve à hauteur de la luette, et

il y a dans tout le corps un grand reflux. Une sorte de

panique, qui accumule sous les épaules une espèce

d’étouffement. Par réaction, peut-être, la moelle épi-

nière redevient un rayon lumineux, qui fascine mon oeil.

 

 

 

 

Le  coccyx  est  atteint  avec  l’habituelle  déperdition

du  regard  dans  le  ventre, mais  les  vertèbres, tout à

coup, ne  me  fournissent  plus  ce  canal parfaitement

rond, où  la  perception  voyageait  instantanément. Je

ne  localise   que   des   périphéries,   des  arêtes,   des

rebords                     toujours un affaissement interne,

une sorte de cratère millénaire                                  et

partout   une  chute   sans  fin,     une  chute  autour  de

laquelle vivent ou survivent les organes, mis en sac par

la peau                                                  Rien qu’un reste,

à partir duquel le corps peut toujours recommencer, où

se détruire                                                               Mais

j’ai peur. Je fume de l’habitude. Je repeins ma peau. Je

mets les femmes dans mon œil.                         Femme

continuelle  ou  femme  nouvelle, l’une  pour anesthé-

sier  la  sensation  de la chute,  l’autre pour  provoquer

cette  expiration,    qui est la  remontée du vide dans la

gorge           et l’espérance du crachat           du crachat

libérateur                                       Pourtant, il ne s’agit

pas d’expulser le vide, mais de le traverser dans le corps.

 

 

 

 

Au commencement, l’œil visita la moelle, et je naquis.

Un sexe émergea à l’opposé de l’œil pour regarder le

temps, et lentement, la moelle fila une pelote de nerfs

autour de laquelle les heures vinrent s’égoutter. Ce fut

le  ventre.  L’eau  eut  alors  soif  de  se  saisir,  et  elle

condensa  la  peau.  Le mou engendra son contraire, et

l’os parut. Il y eut un dedans et il y eut un dehors, mais

le  dedans  contenait  son  propre dehors qui disait moi

pendant qu’il disait je. L’œil les mit au noir et se tourna

vers le dehors dehors.  J’eus un visage, un volume, un

corps.   Je fus  un  plein,  qui allait toujours de l’avant.

Mais  voici  que  mon œil s’est inverti.  Maintenant, je

vois derrière, maintenant je suis creux, et mon corps est

à recommencer.

1956

 

 

Extraits du Corps

Editions Gallimard (Poésie), 2006

Du même auteur :

 « Et maintenant que faire avec le rien… » (26/01/2014)

A vif enfin la nuit (26/01/2015)

Laile sous lécrit (27/01/2016)

« assiégé de quel rire… » (27/01/2017)

Fable (27/01/2018)

Lettre verticale / Bram (27/01/2019)

Le bât de la bouche (27/01/2020)

Tombeau de Lunven (10/03/2021)