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Dites-moi où s’arrêtera la flamme

Existe-t-il un signalement des flammes

Celle-ci corne à peine le papier

Elle se cache dans les fleurs et rien ne l’alimente

Mais on voit dans les yeux et l’on ne sait pas non plus ce qu’on voit dans les

     yeux

Puisqu’ils vous voient

Une statue est agenouillée sur la mer mais

Ce n’est plus la mer

Les phares se dressent maintenant dans la ville

Et barrent la route aux blocs merveilleux de glace et de chair

Qui précipitaient dans l’arène leurs innombrables chars

La poussière endort les femmes en habit de reines

Et la flamme court toujours

C’est une fraise de dentelle au cou d’un jeune seigneur

C’est l’imperceptible sonnerie d’une cloche de paille dans la maison d’un poète

     ou de quelque autre vaurien

C’est l’hémisphère boréal tout entier

Avec ses lampes suspendues ses pendules qui se posent

C’est ce qui monte du précipice à l’heure du rendez-vous

Les cœurs sont des rames légères de cet océan perdu

Lorsque les signaux tournent au bout des voies avec un bruit sec

Qui ressemble à ce craquement spécial sous les pas des prêtres

Il n’y a plus d’actrice en tournée dans les wagons blancs et or

Qui la tête à la portière justement des pensées d’eau très grandes couvrent les

     mares

Ne s’attende à ce que la flamme lui confère l’oubli définitif

De son rôle

Les étiquettes effacées des bouteilles vertes parlent encore de châteaux

Mais ces châteaux sont déserts à l’exception d’une chevelure vivante

Château-Ausone

Et cette chevelure qui ne s’attarde point à se défaire

Flotte sur l’air méduse C’est la flamme

Elle tourne maintenant autour d’une croix

Méfiez-vous elle profanerait votre tombe

Sous terre la méduse est encore chez elle

Et la flamme aux ailes de colombe n’escorte que les voyageurs en danger

Elle fausse compagnie aux amants dès qu’ils sont deux à être seuls

Où va-telle je vois se briser les glaces de Venise aux approches de Venise

Je vois s’ouvrir des fenêtres détachées de toute espèce de mur sur un chantier

Là des ouvriers nus font le bronze plus clair

Ce sont des tyrans trop doux pour que contre eux se dressent les pierres

Ils ont des bracelets aux pieds qui son fait de ces pierres

Les parfums gravitent autour d’eux étoile de la myrrhe terre du foin

Ils connaissent les pays pluvieux dévoilés par les perles

Un collier de perles fait un moment paraître grise la flamme

Mais aussitôt une couronne de flammes s’incorpore les perles immortelles

A la naissance d’un bois qui doit sauver de la destruction les seules essences

     des plantes

Prennent part un homme et tout en haut d’une rampe d’escalier de fougère

Plusieurs femmes groupées sur les dernières marches

Elles ouvrent et ferment les yeux comme les poupées

L’homme que je ne suis plus cravache alors la dernière bête blanche

Qui s’évanouit dans la brume du matin

Sa volonté sera-telle faite

Dans le premier berceau de feuillage la flamme tombe comme un hochet

Sous ses yeux on jette le filet des racines

Un couvert d’argent sur une toile d’araignée

Mais la flamme elle ne saurait reprendre haleine

Je pense à une flamme barbare

Comme celle qui passant dans ce restaurant de nuit brûle aux doigts des

     femmes les éventails

Comme celle qui marche à toute heure sur ma trace

Et luit à la tombée des feuilles dans chaque feuille qui tombe

Flamme d’eau guide-moi jusqu’à la mer de feu

 

In, Revue « La révolution surréaliste, N°6, 1er Mars 1926 »

Librairie Gallimard, 1926

Du même auteur :

Union libre 17/(01/2014)

Ode à Charles Fourier (23/01/2015)

Plutôt la vie (23/01/2016)

Les écrits s’en vont (23/01/2017)

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