moton193[1]

 

cours fermées

 

Jusqu’au bois mort est piétinée la neige : les enfants portent dans les bras de

petits squelettes d’oiseaux. Ils jouent avec l’arbre albinos. Ils saignent les

pupilles du houx entre leurs doigts.

 

 

 

Le pays se révèle à chaque pas. Sèche ou humide son empreinte regarde par

le fond celui qui marche. Ses pierres sont jetées au puits pour qu’un secret reste

possible.

Les vieux mulets reviennent boire. Ils veulent mordre à ce reflet qui fait durer

la source entre les lèvres.

 

 

 

A force d’en user les pierres le chemin n’ose plus pénétrer dans le pays. Il se

redresse comme un serpent sous l’attaque, mais c’est l’abîme qui monte en lui

et gagne le bleu.

N’en sera-t-il pas ainsi entre-nous, quand l’un s’use au silence en redressant les

murailles d’où l’autre se jettera dans les mots ?

 

 

 

L’ombre entretient le feu : sur la terrasse un peu de vent construit des paysages

aux cheveux frais. Le ciel se retire, et toute la terre aspire à l’amour.

Après son foin battu, un couple sur la porte, toutes fourches rentrées, écoute

l’herbe heureuse

 

 

 

Le feu se couche et tremble : trop de langues pour parler, trop de lucidité pour

reste neutre.

Le feu, comme un roseau perçant le marais gelé...

L’enfant le plus léger en fera un pipeau avant de perdre pied.

 

 

 

Après la pluie le jour se nourrit de la terre, les flaques sourient aux enfants,

rien ne demeure de l’orage, sauf, dans le sable, une pomme roulée que déjà

les fourmis perquisitionnent.

 

 

 

Nous n’aurons pris aucune provision pour tenter la chaleur, pas même une

jeune sorbe au soleil râpeux. La solitude ajoute aux souches sa robustesse, et

l’ombre qui tourne autour de nos bêtes est celle du pèlerin impitoyable.

Nous n’aurons pris aucune précaution : la canicule râpe nos vieilles nuques

et le silence aux serres rouges arrache la dépouille d’un cormier.

 

 

 

Pluie d’été : le soleil reste aux oreilles de l’eau. Le sable étreint de force

n’adhère pas, et nous voudrions par l’adhésion mesurer nos prouesses. Mas la

pluie se dérobe, cambrée, bijoux cinglants dans ses cheveux.

 

 

 

Un jour les troupeaux se défont et la volée du linge est sans fin.

Pays sans paysage dans le vent, les corbeaux s’abattent, les pierres volent.

Un jour les paroles arrachées étouffent par paquets le chanteur des rues.

Et le village n’écoute pas les volets qui le battent.

 

 

 

La nuit vient des étables – On y crie de fer blanc et de mamelle dure – Eux

regardent la suie. Ils ont mis tous leurs yeux dans le même silence. La nuit

s’approche et par le feu les fait grandir en tremblant.

 

 

 

Chaque averse dans le feu est un mort qui monte au faîtage et donne minuit à

sa porte. La maison finit par ne plus se lever des cendres que la flamme a

vitrées. Dans une cage un oiseau difficile s’appuie sur l’ombre comme un

soufflet. Le temps reste orageux à la hauteur des joues.

Irrité le bocal où le veuvage tourne avec les yeux du chat debout dans les

étoiles !

 

 

 

Lenteur brusquant la nuit des vieilles gens qui veillent. Le soir se pose sur le

perron et nous rentrons par nudité. Le feu se dégrafe et tombe dans l’âtre.

Quelques doigts desséchés ne le rattrapent plus et restent là, accrochés aux

vieilles colères du charbon.

 

 

 

Le vent serre au corsage, les pétales s’envolent. Pour traverser la rue au bord de

l’eau le linge fouille dans les corbeilles d’églantier.

Maintenant une noce passe le seuil de la maison neuve ;

Je regarde le feu qui n’avance pas contre le bois vert.

Le toit est fini, ses tuiles se couchent sur le ventre.

Cette nuit la chouette saignera, celle qui est clouée sous le judas ; elle saignera

pour que les draps du lit aient les yeux rouges.

 

 

Derrière l’hiver, les hommes que la nuit fait paraître blancs s’approchent des

croisées et chauffent leur visage aux vitres chaudes.

Ils n’oublient pas la proie qu’il faut monter au grenier tandis que les chiens

boivent sur leurs talons les taches rouges.

Derrière l’hiver, quand le champ se discute pierre à pierre, les hommes

suspendent leur casquette à la crémone, et d’un geste  de la main nivellent les

étourneaux.

 

La lune se lève en hiver comme un soc ouvrant les nuages, abattant les

fumées, et encore vivant au biseau des visages, alors que dans la nuit,

avec le vent, le linge coupe la gorge des cours fermées.

 

 

 

Quand l’aube est aux litières la craie se redresse et siffle sous la couronne des

buses. Une aromatique certitude ouvre l’aspic. Le jour s’engage dans le rocher

comme si une amitié commençait à leur équerre. Alors l’homme terré dans sa

visière de brume sort de son ombre : il marche vers le puits, poussé par son

visage qu’il n’a pas encore vu.

 

 

 

Au moindre oiseau le pas sépare le marcheur de sa tourbe intérieure : l’espace

est fait, sa preuve éclate dans le vol qui s’approche pour mieux fuir. Au

moindre oiseau natal sans paysage, la solitude habille le marcheur. Il va

contre son ombre, et le bâton de sa vie lui brise les mains. Au premier

sourceau il appartiendra à l’indifférence de la rivière, à la première épine

il se mettra nu pour aimer sans amour, au premier gouffre il parlera et le

silence sera démesuré.

 

 

 

Le poème s’accoude sur le vide comme un chemin qui livrerait son souffle

entre les mots, tandis que la nuit gagne et que les corbeaux, marchant sur les

pierres, les retournent, comme si l’ossuaire avait un sens.

 

In, revue " Poésie Bretagne , Eté 1987"

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé, 1987