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XV

 

A chaque pas je me tourne en arrière,

Les membres las, et tout mon corps me pèse :

Puisant, dans l’air qui vient de vous, la force

D’aller plus loin ; disant : Pauvre de moi !

 

Puis repensant au doux bien que je laisse,

Au chemin long, à ma si courte vie,

Perdu, défait, j’arrête alors mes pas,

Mes yeux en pleurs se baissent vers la terre.

 

Parfois le doute en mes sanglots m’assaille :

Comment font-ils, ces membres, pour survivre,

De leur esprit tellement éloignés ?

 

Amour répond : « Ne te souvient-ils pas

Que des amants c’est là le privilège,

Eux francs du joug de l’humaine nature ? »

 

Traduit de l’italien par Jean-Yves Masson

in, revue « Europe, N° 902-903, juin-juillet 2004 »

 

     Je me retourne en arrière à chaque pas, avec ce misérable corps que je porte

à grand’peine ; et je prends alors, en respirant votre air, un peu de force qui me

fait aller plus loin, disant : Hélas ! malheur à moi !

     Puis repensant au doux bien que j’abandonne, au long chemin et à ma vie si

courte, je m’arrête sur mes pieds, désolé et défait, et mes yeux s’abaissent en

pleurant vers la terre.

     Alors vient m’assaillir, au milieu de mes tristes pleurs, un doute, comme

peuvent ces membres vivre ainsi éloignés de l’esprit qui les anime ;

     Mais Amour me répond : Ne te souvient-il plus que tel est le privilège des

amants, dégagés qu’ils sont de toutes les lois de la vie humaine ?

 

Traduit de l’italien par le comte Ferdinand Léopold de Gramont

In, Pétrarque : « Canzoniere »

Editions Gallimard (Poésie), 1983

Du même auteur :

« Quand parfois, au milieu d’autres dames… / « Quando fra l'altre donne ad ora ad ora… » (30/08/2017)

« La vie fuit... » / « La vita fugge... » (21/02/2019)

 

 

Io mi rivolgo indietro a ciascun passo

col corpo stancho ch'a gran pena porto,

et prendo allor del vostr'aere conforto

che 'l fa gir oltra dicendo : Oimè lasso!



Poi ripensando al dolce ben ch'io lasso,

al camin lungo et al mio viver corto,

fermo le piante sbigottito et smorto,

et gli occhi in terra lagrimando abasso.



Talor m'assale in mezzo a'tristi pianti

un dubbio: come posson queste membra

da lo spirito lor viver lontane?



Ma rispondemi Amor : Non ti rimembra

che questo è privilegio degli amanti,

sciolti da tutte qualitati humane?

 

Canzoniere 

 

Poème précédent en italien :

Cesare Pavese: L’Etoile du matin / Lo steddazzu (05/10/2021)

Poème suivant en italien :

Giovambattista Marino : « Silence, ô Faunes... » / « Silenzio, o fauni... » (22/11/2021)