36701d1a-15f9-4c55-a57d-0366c94e4211_16-9-aspect-ratio_default_0[1]Claudio Rodríguez. FOTO L.O.Z

 

L’embauche des gamins

 

     Que faites-vous ici ? Que faisons-nous tous

au centre de la place à cette heure-ci ?

Avec ce soleil, qui voudra sortir de chez lui

seulement pour voir l’état du marché,

pour voir s’il a bonne mine le fruit

de notre vie, si ce n’est pas le trop-plein

de nos années que nous vendons ?

Allez, on ferme ! Courons vers une autre

foire, où il y ait un beau marché, où

l’on marchande, chaparde, où l’on cueille

notre raisin à pleines mains, le palpant

pour voir s’il n’est pas sec ! Pourquoi

sommes-nous ici si ce n’est pour nous vendre ?

Aujourd’hui on fait crédit, venez, c’est gratuit.

C’est si simple, çà fait tellement plaisir

de s’installer au soleil par une belle matinée,

de crier notre prix à tue-tête et d’offrir à la ronde

tout ce qu’un homme possède.

Nous venons depuis toujours sur cette place,

avec l’espoir de celui qui offre son oeuvre,

sa jeunesse à tous vents. Et notre seul client

doit-il être le vent ? Celui qui se loue,

celui qui vient payer son loyer,

doit-il vivre sans clientèle ? Prospère

fut notre marchandise en d’autres temps,

quand la terre nous l’achetait entièrement.

Jadis, loin de cette place, jadis,

sur le marché de la lumière. Voyez

aujourd’hui l’état de ce produit. Embauche,

enchères serviles, théâtre de déshonneur.

Avec les pierres dures de la herse,

avec la faux et le crible,  la fourche et le tribart,

voyez l’homme, voyez la bête de somme

du temps. Avec l’ail et l’oignon,

voyez la jeune récolte de la vie.

Voyez tous ces gamins. Allez qui achète

ce petit jeune, de la terre

à blé, aux reins solides, à la main sobre,

pour la fauche ; ou celui-là, de la terre

à vignes, aimant chanter, tout menu

et au bras musclé, le plus rentable,

pour les travaux du charroi ? Un vrai

cadeau !

 

     Personne ne vient, et bientôt

le soleil de juin ira se coucher. Prospère

fut notre marchandise en d’autres temps.

Mais attendez, chassez les souvenirs.

Notre foire est ici ! sinon aujourd’hui, demain ;

sinon demain, un jour. L’important,

c’est qu’ils viendront, ils viendront de partout,

de mille villages du monde, de lointaines

patries viendront les grands acheteurs

au magasin immaculé. Ne ramassez

pas votre cœur encore ! Je sais qu’il est tard

mais ils viendront, ils viendront. Ayez la bouche

prête au laïus, préparez votre vie

pour le premier qui se l’appropriera !

Je sais, nous sommes comme au premier jour,

ainsi sont passés un matin puis un autre

mais notre raisin ne ramollit pas, toujours,

il est toujours bon, jamais il ne pourrit.

Restez calmes, je les entends. Les voilà.

 

Ainsi vivons-nous tandis que le jour tombe,

tandis que les ombres envahissent la place.

 

Traduit de l’espagnol par Claude de Frayssinet

In, « Poésie espagnole, Anthologie 1945 – 1990 »

Actes Sud / Editions Unesco, 1995

Du même auteur :

Parce que nous ne possédons rien / Porque no poseemos (04/10/2018)

Don de l’ivresse / Don de la ebriedad (04/10/2019)

Etranger / Ajeno (04/10/2020)

 

Qué estáis haciendo aquí? ¿Qué hacemos todos

en medio de la plaza y a estas horas?

Con tanto sol, ¿quién va a salir de casa

solo por ver qué tal está la compra,

por ver si tiene buena cara el fruto

de nuestra vida, si no son las sobras

de nuestros años lo que le vendemos?

¡A cerrar ya! ¡Vámonos pronto a otra

feria donde haya buen mercado, donde

regatee la gente, y sise, y coja

con sus manos nuestra uva, y nos la tiente

a ver si es que está pasa! ¿A qué otra cosa

hemos venido aquí sino a vendernos?

Y hoy se fía, venid, que hoy no se cobra.

Es tan sencillo, da tanta alegría

ponerse al sol una mañana hermosa,

pregonar nuestro precio y todo cuanto

tenemos de hombres darlo a la redonda.

Hemos venido así a esta plaza siempre,

con la esperanza del que ofrece su obra,

su juventud al aire. ¿Y solo el aire

ha de ser nuestro cliente? ¿Sin parroquia

ha de seguir el que es alquiladizo,

el que viene a pagar su renta? Próspera

fue en otro tiempo nuestra mercancía,

cuando la tierra nos la compró toda.

Entonces, lejos de esta plaza, entonces,

en el mercado de la luz. Ved ahora

en qué paró aquel género. Contrata,

lonja servil, teatro de deshonra.

Junto a las duras piedras de rastrillo,

junto a la hoz y la criba, el bieldo y la horca,

ved aquí al hombre, ved aquí al apero

del tiempo. Junto al ajo y la cebolla,

ved la mocil cosecha de la vida.

Ved aquí al mocerío. A ver, ¿quién compra

este de pocos años, de la tierra

del pan, de buen riñón, de mano sobria

para la siega; este otro, de la tierra

del vino, algo coplero, de tan corta

talla y tan fuerte brazo, el que más rinde

en el trajín del acarreo? ¡Cosa

regalada!


Y no viene nadie, y pronto

el sol de junio irá de puesta. Próspera

fue en otro tiempo nuestra mercancía.

Pero esperad, no recordéis ahora.

¡Nuestra feria está aquí! Si hoy no, mañana;

si no mañana, un día. Lo que importa

es que vendrán, vendrán de todas partes,

de mil pueblos del mundo, de remotas

patrias vendrán los grandes compradores,

los del limpio almacén. ¡Nadie recoja

su corazón aún! Ya sé que es tarde

pro vendrán, vendrán. ¡Tened la boca

lista para el pregón, tened la vida

presta para el primero que la coja!

Ya sé que hoy es igual que el primer día

y así han pasado una mañana y otra

pero nuestra uva no se ablanda, siempre,

siempre está en su sazón, nunca está pocha.

Tened calma, los oigo. Ahí, ahí vienen.

Y así seguimos mientras cae la tarde,

mientras sobre la plaza caen las sombras.

 

Conjuros

Cantalapiedra, Torrelavega, 1958

Poème précédent en espagnol :

Carlos Edmundo de Ory (1923 – 2010) : Machine de douleur / Máquina de dolor (24/09/2021)

Poème suivant en  espagnol :

Monica Mansour : « moi je dis que le monde... » / « yo digo que el mundo... » (07/10/2021)