AVT_Fadwa-Touqan_3500[1]

 

Avec les prairies

 

Voici votre fille, ô prairies. Avez-vous

     reconnu le bruit de ses pas ?

Elle est revenue vers vous avec le printemps

     à la saveur douce, vers vous,

     la maison de sa jeunesse.

Elle est revenue vers vous !

     Pas de compagnon pour elle

     sur les chemins, sinon celui

     dont elle porte l’image,

hier comme demain abreuvée de désirs,

     sa passion ayant mûri.

 

Ô prairies déployées au pied des monts,

     elle est leur fille comme vous.

Les eaux du Djarzoûm ont abreuvé son cœur,

     ont étanché sa soif

     avec le vin des images conçues.

Elle a construit sur le vert de la plaine

     près des sources

     à l’ombre des bosquets,

les étages d’un âme qui s’est ouverte

     à tout ce que Nature offre

     de libre et de beau.

 

Une âme délicate que la subtilité salubre

     de l’air a affinée,

de concert avec les séductions

     des riches coteaux et du feuillage

     au creux du val.

Une âme aux sens aiguisés, aux perceptions vives,

     aux sentiments brûlés,

passionnée de la beauté, et qui boit d’un trait

     le vin des sensations

issu de la vaste source du monde

     - tout en restant assoiffée.

 

Me voici, ô prairies. Je suis venue :

     ouvrez-moi un cœur accueillant

     embrassez-moi !

Je suis venue appuyer ici ma tête

     contre la poitrine compatissante,

prête à me désaltérer sans fin

     de cette eau pure du silence

     bue à la source de paix.

Là, dans votre giron, je me reposerai,

     et soustraite aux regards,

     je me noie dans l’onde

     de votre immense tendresse !

 

Là, oui, là, dans l’air ensorcelé

     que vous respirez, cet air

     favorable aux poètes,

combien de fois ai-je demandé

     à la limpidité

     de m’accorder la vision

     de fantômes purifiés !

Alors, dans l’engourdissement

     de l’inspiration,

m’enlaçaient des ailes secrètes qui élevaient mon âme

     au-dessus de l’univers des hommes,

     au-dessus de toute humanité.

 

Combien de fois, emportée dans mon élan,

     ai-je guetté l’apparition première

     de la fine lame de lune,

astre solitaire, sur lequel les nuages tiraient

     leurs rideaux transparents !

Ses rêves argentés s’épandaient sur l’horizon ténu

     en nappes blanches, pures,

     à l’unisson de mes rêves,

     fantômes volatils !

 

Combien de fois mon cœur, ô prairies,

     a pris soin de l’Etoile

     tremblotante du Berger,

annonciatrice au ciel de ses compagnes et dirigeant

     ses pas vers l’horizon lointain !

Comme vous avec moi elle se penchait pour saisir

     le silence profond.

Et nous nous fondions ensemble, en le pénétrant,

     dans un flux de vie sereine,

     nous unifiant en lui.

 

Ô que je souhaiterais m’anéantir là,

     dans la plaine,

     cette plaine qui vient toucher

     le pied de la montagne...

 

 

là, dans l’herbe verte, entre ces blancs rochers,

     sur la plage lointaine...

dans l’Etoile du matin qui scintille là-bas,

     dans la lune solitaire...

Ô que je souhaiterais m’anéantir,

     selon mon désir,

     en tout ce qui existe !

 

Traduit de l’arabe par René R. Khawam

in, « La poésie arabe des origines à nos jours »

Editions Phébus, 1995