Portrait_de_Kenneth_White_à_Trébeurden_réalisé_par_Laurent_Brunet_—_Revue_Lisières_juin_2014[1]

 

Le testament d’Ovide

 

Sur les rives de la mer Noire

premières années de notre ère

 

Et l’on m’a jeté sur la côte des Scythes...

 

au début j’ai eu du mal à m’y faire

pensez

un des écrivains les plus vues de Rome

Publius Ovidius Naso

ami d’Horace et de Properce

membre de l’Académie

seul parmi les barbares

sur les rives brumeuses et froides

de l’impossible mer Noire

 

j’ai craché ma colère :

l’odeur des cochons et du varech

offensait mes délicates narines –

j’ai griffonné des élégies

de beaux discours ornés

rien n’y fit...

 

mais, chose étrange, le temps passant

l’exil commença à me plaire

privé de mon public et de ma clique

sans personne pour m’applaudir

et encourager mon capricieux talent

j’avais tout loisir

d’explorer les galeries obscures

de mon génie profond

 

entre cochons et goélands

je ne proférais plus de vaines paroles

je n’étais plus Ovidius Naso

Naso la nausée

la citoyenneté romaine

s’est détachée de moi

comme une cosse vide

la Méditerranée

me semblait soudain lassante

surpeuplée et polluée

sa dolce vita me paraissait fade

le monde se révélait

plus vaste et plus exigeant

que je ne l’avais imaginé

 

un jour

grâce à quelque fleuve gelé

des hordes barbares

se ruant vers leur avenir

de primitifs civilisés

d’hommes malades d’eux-mêmes

déferleront sur les terres latines –

j’ai pris le chemin contraire

je suis monté dans le Nord

où je respire à pleins poumons

un air plus vif

nous voici donc aux confins du monde

dans la patrie de l’ombre et des tourbillons

sur les rives de cette mouvante obscurité

théâtre de tempêtes

espace de navigation très difficile :

eau peu profonde

vagues courtes, rapides, agressives

d’épais brouillards s’y accumulent

de temps à autre on y entend

le cri d’un cygne

 

il y a longtemps, bien longtemps

sur les quais de Marseille

dans une taverne j’ai rencontré

un marin grec

Démosthène était son nom

pour quelques pichets de vin

il me donna une carte

à laquelle je n’ai plus pensé

pendant des années –

je l’ai retrouvée dans mes documents

quand j’ai quitté Rome

elle est devenue ma lecture préférée

 

voici l’Europe

bordée au sud par la Méditerranée

à l’ouest par l’océan Atlantique

au nord par la mer Britannique

à l’est par le Danube et le Don

 

on connait l’Europe (du moins on le croit)

on connaît l’Ibérie

la Celtie, la Germanie

et les îles de Bretagne

on connait même Thulé

enfin, on en a entendu parler

mais ici tout est incertain

ici pullulent

les points d’interrogation

 

des fleuves immenses

qui traversent la nuit du monde :

l’Ister rapide

qui ne gèle jamais

le Borysthène aux eaux limpides

et le Tanaïs

large et tranqille

 

voici le pays des Scythes

gens de l’errance et du paradoxe

intrépides en diable

qui affrontent la mort en riant

et qui pleurent les naissances

ils sont tatoués de la tête aux pieds

et boivent de la bière

dans le crâne de leurs parents

 

là-haut

vers la mer de glace

voyagent les Hyperboréens

(à moins bien sûr qu’il ne s’agisse

d’un simple mythe...)

entre les Scythes et les Hyperboréens

cent peuples, mille tribus

dont Rome n’a jamais entendu parler :

le Peuple des mouettes

les Chercheurs d’étoiles

les Chasseurs de rêves

les Gens des brumes

les Fils du vent

les Solitaires

le Peuple de la pierre

j’en passe

et des plus étranges :

« ceux qui s’habillent d’ombres »

« ceux qui pêchent dans le vide »

 

par-delà la mer Caspienne au nord

une terre sans bornes précises

et couverte de frimas

à l’est

les grands espaces poudreux d’Asie...

 

mis à l’index

banni à tout jamais de la civilisation

je mes suis primitivisé

 

en art et en amour

j’ai toujours cherché

et rarement trouvé

ce qui me conduirait

le plus loin possible de moi

 

je suis las des lieux

où l’homme se donne en spectacle

j’ai assez vu le théâtre humain

les gesticulations de ses pantins

toutes leurs petites histoires

ce qui m’intéresse à présent

ce sont les champs silencieux

qui s’étendent alentour

les mouvements de la mer

le ciel semé d’étoiles

le rapport entre mon corps et l’univers

entre les nébuleuses et mon cerveau

 

j’ai connu des tempêtes mentales

des émotions sidérales

des aurores boréales de l’intellect

comme si l’univers et moi

ne faisions qu’un :

j’ai été

le vol d’un corbeau

j’ai été

une averse de pluie

j’ai été

des vagues noires se brisant dans le ciel

j’ai été

l’horizon d’un monde insoupçonné

 

une poésie insolite se cache

dans les rivières froides

de ces contrées barbares

la mer Noire n’est pas noire

elle a des bleus incroyables

Vénus ne sort pas de ses eaux

mais les poissons, oui

et j’en ai vu de biens étranges :

des lambeaux de rêves

des songes incarnés

 

au bord de cette mer Noire

battue par le vent des tempêtes

où les fleurs

sont des mousses marines

les algues flottantes

et les coquillages colorés

je me suis remis à l’écriture

 

débarrassé

de tous les ornements

de la rhétorique éculée

je m’initie à une nouvelle vigueur

à une nouvelle fraîcheur

je ne suis plus

un poète gracieusement cultivé

mais le primitif

d’une pensée

dont je ne connais pas la logique

dont je ne parle pas la langue

 

je prends des notes brutes

j’écris

dans la lumière claire du matin

une mouette très fine

vole au-dessus du toit

pas plus

pas de métaphores à tort et à travers

pas de bavardage mythologique

 

je voudrais des traits

si fulgurants

que dans leur énergie

ils relient toutes choses

et les fassent irradier

 

Il me faudra aller plus loin dans cette nuit

entre plus avant

dans cet espace inédit

dépasser en desperado

limites et frontières

trouver, qui sait, la source

d’une autre lumière.

 

Traduit de l’anglais par Marie-Claude White

in, « Les rives du silence »

Editions du Mercure de France, 1997

Du même auteur :

Le Grand Rivage (1 - 53) (06/09/2014)

La porte de l’ouest (02/09/2015)

Lettre à un vieux calligraphe (03/09/2016)

Théorie (03/09/2017)

« La pensée est une pensée... » (03/09/2018)

Java (02/09/2019)

La rivière qui traverse le temps (03/09/2020)